Jean-Victor Blanc : « Le chemsex, c’est le symbole d’une époque où l’intimité fait peur »

Juste avant de se mettre à nu devant quelqu’un, au sens propre comme au figuré, il est parfois difficile de lâcher prise. Nous aimerions être plus à l’aise, plus léger. Pour ne plus ressentir cette pression, certaines personnes font usage de drogues dans leurs pratiques sexuelles. Ce phénomène à un nom, il s’appelle le chemsex. Quand on parle du chemsex, c’est souvent sous l’angle du scandale, de l’exceptionnel, comme si ça ne concernait qu’une minorité. Mais derrière cette pratique, se cache une réalité que nous connaissons tous et toutes : la honte, l’isolement, la pression sur les corps, le jugement de la société. Pour en parler, nous avons rencontré Jean-Victor Blanc, psychiatre et addictologue, qui publie Des amours chimiques, le fléau du chemsex (éd. Seuil).

On n’a jamais autant eu d’outils pour entrer en relation avec les autres. Et pourtant, la solitude ne diminue pas. En quelques années, les rencontres sont passées des bars, des cafés et des boîtes de nuit à une porte close, entre inconnus, via une application où les corps sont évalués avant même qu’on ne soit parlé.
Cette évolution n’est pas neutre. La pression à la performance sexuelle n’a jamais été aussi forte, ni généré autant de souffrance.

Depuis huit ans, le psychiatre et addictologue Jean-Victor Blanc reçoit des patients dans sa consultation spécialisée sur le chemsex à l’hôpital Saint-Antoine à Paris. Il nous raconte avoir voulu écrire ce livre pour sortir ces histoires du silence. Pas pour faire peur. Mais pour expliquer, et surtout donner un visage humain à une réalité  dont on parle encore trop peu.

Plein Espoir : Pour celles et ceux qui ne le savent pas, qu’est-ce que le chemsex exactement ?

Jean-Victor Blanc : C’est l’usage volontaire de drogues, souvent de nouveaux produits de synthèse comme le GHB, la 4-MEC ou la 3-MMC, pour modifier et intensifier l’expérience sexuelle. Ces substances promettent beaucoup. Lever les inhibitions, ressentir une forme de fusion avec son ou ses partenaires, intensifier le plaisir. Pour des personnes qui souffrent de solitude ou d’anxiété, qui ont du mal à se sentir à l’aise avec leur corps ou avec les autres, cette promesse peut sembler presque irrésistible. Le problème, c’est que ces produits sont très addictifs. Et l’addiction au chemsex, c’est une double dépendance. À des substances, mais aussi à un contexte. On ne devient pas accro uniquement aux produits de synthèse, on devient accro à ce que ces drogues permettent de vivre, ou de ne plus ressentir.

Plein Espoir : Prendre des produits pour lever une inhibition dans l’intimité, même dans la drague, ce n’est pas nouveau. On pense à l’alcool par exemple. Mais alors, pourquoi parle-t-on d’épidémie aujourd’hui ? Qu’est-ce qui a changé exactement ?


Jean-Victor Blanc : C’est vrai, ce n’est pas nouveau. L’alcool lève bien les inhibitions. Ce qui a tout changé, c’est l’arrivée des applications de rencontre. Grindr (l’application de rencontre n°1 de la communauté LGBTQIA+, ndlr) a été créée en 2009 et est arrivée en France au début des années 2010. Puis, il y a eu Tinder. En quelques années, ces plateformes ont déplacé les rencontres de l’espace public vers la sphère privée. On ne se retrouve plus dans un bar, une boîte de nuit, un lieu partagé où il y a des gens autour de soi. On se retrouve directement chez les gens, seul, via une application dont le modèle économique repose sur l’objectivation des corps. Les profils se réduisent à quelques photos, quelques critères objectifs comme la taille du pénis pour les hommes homosexuels. Et dans cet espace-là, très privé, très isolé, la pression à la performance sexuelle s’est encore intensifiée. Quand j’ai ouvert ma consultation en 2017, j’ai été submergé par les demandes. Aujourd’hui en France, on estime entre 100 000 et 200 000 personnes qui pratiquent le chemsex, essentiellement des hommes homosexuels, parce qu’il permet de tenir face à cette pression. De se sentir, l’espace d’une nuit, à la hauteur. Mais à quel prix ? Après, le phénomène est plus large qu’on ne le croit : un tiers des jeunes adultes, hommes et femmes, a déjà pris une substance pour modifier une expérience sexuelle.

Plein Espoir : Ce que révèle aussi cette pratique, c’est qu’on a complètement changé notre rapport au corps ?


Jean-Victor Blanc : Oui, et c’est quelque chose que je vois très clairement en consultation. Les injonctions esthétiques sont partout, de plus en plus fortes. Se mettre à nu devant quelqu’un est devenu une épreuve pour beaucoup d’entre nous. Et cette peur-là, elle n’est pas propre aux personnes qui font du chemsex. Elle nous concerne toutes et tous, à des degrés divers. Même si les hommes ont historiquement été moins soumis que les femmes à la pression de l’image, on voit que ça change. Il suffit de regarder les corps qui sont censés incarner la masculinité aujourd’hui. On veut la mâchoire parfaite, le ventre plat, les muscles saillants. Les anciens géants de la tech, qui étaient des gringalets, sont devenus hyper musclés. Ces nouveaux modèles exercent une pression réelle. Le chemsex est emblématique de cette transformation de notre rapport au corps. Il nous parle de ce que les réseaux sociaux ont fait de nos désirs, et de la solitude qui se cache derrière les profils et les photos.

Plein Espoir : Dans votre livre, vous parlez essentiellement des hommes homosexuels. Est-ce que ça peut aussi concerner les femmes, les couples hétérosexuels ?


Jean-Victor Blanc : Aujourd’hui, en consultation, je reçois quasi exclusivement des hommes ayant des relations avec des hommes. Ce n’est pas un hasard. La communauté gay a été la première touchée, en partie parce que des applications comme Grindr ont d’abord été pensées pour elle. Mais aussi parce que les personnes LGBTQIA+ sont deux fois plus exposées à la dépression, aux troubles anxieux, aux addictions et au stress post-traumatique que les personnes hétérosexuelles. Beaucoup d’hommes homosexuels ont grandi avec des expériences de violence ou de harcèlement homophobes. Pour certains, la relation à l’autre est devenue insécurisante, parfois impossible. Dans ce contexte, prendre des drogues pour effacer la honte, la peur, la douleur peut attirer, même si on sait que ce n’est pas une solution. Pour donner une idée de l’ampleur du phénomène, en 2025, les hommes gays mouraient plus souvent du suicide que du VIH. Cette phrase dit quelque chose d’essentiel sur l’état de la communauté. Et sur l’urgence d’en parler.

Après, je commence à recevoir quelques hommes hétérosexuels, souvent dans des contextes particuliers comme le milieu libertin ou des situations d’addiction sexuelle. Mais c’est encore rare. Chez les femmes, c’est très différent. Il y a moins cette vision de la performance, moins cette réduction du corps à des critères objectifs. Ce n’est pas un hasard non plus qu’il n’existe pas l’équivalent de Grindr pour les lesbiennes. Cela dit, la souffrance liée à l’intimité, à la pression sur le corps, à l’anxiété dans la rencontre avec l’autre, elle ne concerne pas que les hommes gays. Elle nous touche tous, d’une façon ou d’une autre.

Plein Espoir : Toutes les personnes qui ont déjà consommé lors d’un rapport sexuel n’ont pas un problème d’addiction. A quel moment est-ce qu’on a besoin d’aide ? 


Jean-Victor Blanc : C’est vrai, tout le monde ne développe pas une addiction, et heureusement. Mais il y a aussi des signes assez simples à repérer quand ça devient un problème. On rate le travail, on s’isole, on n’est plus capable d’avoir une sexualité sans produit. Le magazine Têtu a d’ailleurs lancé le mois d’avril Utile, qui propose un temps pour se poser des questions essentielles pour savoir si on est en train de basculer dans l’addiction. Quand est-ce que je consomme, comment, avec qui, dans quels contextes ? Quels effets ça a sur ma santé, ma vie sociale, affective, professionnelle ? Est-ce que je suis encore capable de penser ma sexualité sans substances ? Est-ce que je suis capable d’explorer d’autres sources de plaisir ? Est-ce que je peux me fixer des objectifs atteignables : lever le pied, faire une pause ? C’est aussi un moment collectif pour se parler, partager ses expériences, rompre l’isolement et s’entraider.

Après, quand on sent qu’on a besoin de soutien, il est important d’en parler autour de soi. On peut commencer par son médecin traitant ou un médecin communautaire, s’orienter vers l’association AIDES ou le 190, le centre de soins et de suivi médical spécialisé en santé LGBT+. Il y a aussi des groupes de parole avec l’association chemspause, des suivis en addictologie, des psychothérapies, des groupes de Narcotiques Anonymes engagés sur le sujet. Le soutien des pairs compte énormément pour s’en sortir. Mais la première étape, souvent la plus difficile, c’est d’abord de sortir du déni et de la honte.

Plein Espoir : Qu’est-ce que tu espères avec ce livre ?

Jean-Victor Blanc : Le chemsex reste un sujet difficile à aborder. Il mêle la drogue, la sexualité, des questions sur l’identité. Une convergence de sujets qui font peur et dont notre société a encore du mal à parler sans juger. Pendant longtemps, il n’a été traité que sous l’angle du fait divers. Les choses sont en train de bouger : au début de l’année, la ministre de la santé a commandé un rapport sur le sujet au professeur Benyamina, chef du service d’addictologie à l’hôpital Paul Brousse à ce sujet. C’est un signe que les pouvoirs publics commencent enfin à prendre la mesure du phénomène. Mais on en est encore aux débuts.

J’espère que ce livre pourra d’abord donner de l’espoir aux personnes concernées. Montrer qu’il existe des chemins pour s’en sortir. J’espère aussi que ça pourra prévenir. Parce que plus on commence tôt avec le chemsex, plus il est difficile de construire une sexualité sobre. La promesse des amours chimiques a un prix. Et plus on en parle, plus on se donne les moyens de le comprendre.

Chez Plein Espoir, nous croyons que personne ne devrait traverser ça seul. Que la souffrance psychique qui se cache derrière une addiction mérite d’être accompagnée, pas condamnée. Et que comprendre ce qui se joue dans nos rapports au corps, à l’intimité, aux autres, c’est déjà une façon d’avancer.

Si vous vous reconnaissez dans ce que vous venez de lire, ou si vous pensez à quelqu’un que vous connaissez, n’hésitez pas à en parler. À un soignant, à une association, à quelqu’un en qui vous avez confiance. Le rétablissement est possible. Des personnes s’en sont sorties. Vous pouvez, vous aussi.

Des amours chimiques, le fléau du chemsex, Jean-Victor Blanc, éditions Seuil, parution le 3 avril 2026.

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Jüne Plã : « Le poids des normes met une pression énorme sur nos sexualités »

Parler de santé mentale, c’est souvent parler de parcours de soins, de diagnostic, de traitement… mais beaucoup plus rarement de sexualité. Et pourtant, notre rapport au corps, au désir, au plaisir fait pleinement partie de notre équilibre. Chez Plein Espoir, on a eu envie d’ouvrir cet angle encore trop peu exploré, celui du lien entre sexualité et santé mentale, sans jargon, sans injonction, et surtout sans expertise écrasante.

Parce que derrière les questions de désir, de performance ou de normalité, il y a souvent des choses beaucoup plus profondes comme le rapport à soi, la pression sociale, la capacité à s’écouter. Pour en parler, nous avons rencontré Jüne Plã, autrice du livre Jouissance Club, Une cartographie du plaisir (Marabout, 2020). Depuis des années, cette illustratrice talentueuse contribue à libérer la parole autour du plaisir et à déconstruire les normes sexuelles. Sans se revendiquer spécialiste de la santé mentale, elle apporte un regard néanmoins précieux, ancré dans les témoignages qu’elle reçoit depuis des années sur le compte instagram de Jouissance Club. Une parole accessible, incarnée, qui nous rappelle une chose essentielle : la sexualité n’est pas à part, elle fait partie du tout.

Plein Espoir : Vous n’êtes pas professionnelle de la santé mentale, mais votre travail touche à l’intime. À quel moment avez-vous commencé à parler de sexualité ?

Jüne Plã : Alors, je ne me suis pas réveillée un jour en me disant  « tiens, je vais parler de cul sur Internet », ça a été tout un processus. C’est parti d’un moment très intime avec un de mes partenaires qui me posait une question sur les zones à stimuler. Et comme je n’ai pas su lui répondre avec des mots, j’ai fait mes recherches et je lui ai fait une illustration. Je lui ai dit  « regarde, c’est cette zone dont tu parles ». C’était le tout premier dessin de Jouissance Club. En le regardant, je me suis dit qu’il fallait que je le partage, que j’en fasse d’autres pour créer un mode d’emploi de mon corps.

C’était très personnel au départ. Et puis ça a pris. Ça a décollé très vite, j’ai commencé à parler de sexualité et à essayer de trouver des mots en plus des illustrations. C’était un sujet qui touchait beaucoup de monde. Il y avait énormément de demandes. Les gens ont commencé à poser des questions, énormément de questions. Je me suis mise à chercher, à répondre. En réalité, ce projet s’est construit avec les gens. Ce n’est pas quelque chose que j’ai fait seule.

Plein Espoir : Vous dites souvent que la sexualité est un espace de liberté. Est-ce aussi, selon vous, un miroir de notre état intérieur ?


Jüne Plã : Oui, ça peut… C’est une bonne question. Mais pour moi, c’est surtout un élément dans un ensemble plus global. Quand on va bien dans son corps, souvent on va mieux dans sa tête et inversement. La sexualité s’inscrit là-dedans. Je ne pense pas qu’on puisse guérir des choses par la sexualité. En revanche, ça peut aider, comme d’autres choses : bien manger, voir des amis, se respecter, poser ses limites… C’est une approche très globale et holistique. La sexualité n’est qu’un élément parmi d’autres. Et après, c’est vrai que quand on fait l’amour, il y a des hormones qui se libèrent, comme après le sport ou quand on a bien dormi. Ça nous rend heureux temporairement. Donc il y a une forme de régulation émotionnelle, mais temporaire. Si c’était la solution à tout, ça se saurait.

Plein Espoir : Vous avez reçu énormément de témoignages. Qu’est-ce qui revient le plus souvent ?


Jüne Plã : Je pense qu’il y avait un désert d’information sur la sexualité. Et les gens n’osaient pas en parler avec leurs proches. Les sexologues sont chers, donc beaucoup de gens venaient vers moi pour avoir des réponses. Parfois, ils pensaient que je pouvais tout leur donner, et c’était un peu déconcertant. Les problèmes récurrents, c’était souvent des femmes qui n’arrivaient pas à avoir d’orgasme avec leur partenaire. Et des hommes qui disaient que leur copine n’avait plus envie et qu’ils ne savaient pas quoi faire pour relancer le désir.

Plein Espoir : Est-ce que votre travail a eu un impact sur les personnes qui vous écrivent, au-delà de la sexualité ?


Jüne Plã : Oui, énormément. Beaucoup de personnes m’ont dit que ça avait changé leur rapport à elles-mêmes, leur confiance, leur capacité à poser des limites, à comprendre leurs désirs. Mais surtout, ça a changé la communication dans le couple. Le simple fait d’ouvrir la discussion a permis d’apaiser énormément de choses et de construire une sexualité plus personnelle, plus adaptée.

Plein Espoir : Vous parlez de sexualité adaptée. Est-ce que les normes de sexualité pèsent beaucoup ?


Jüne Plã : Souvent, toutes les questions que me posaient les gens revenaient à une seule : « Est-ce que je suis normal·e ? » Et ma réponse était toujours la même : il n’y a pas de normalité. Il y a ta normalité. On veut rentrer dans des cases, suivre un modèle, mais ça met une pression énorme. Ce qui compte, c’est ce que tu ressens, ce que tu veux, ce que tu ne veux pas.

Plein Espoir : Justement, on parle beaucoup de pression de performance dans la sexualité. Est-ce que c’est quelque chose qui peut entraîner une anxiété, un mal-être ?


Jüne Plã : Oui, énormément. Chez les hommes, par exemple, il y a cette idée qu’il faut assurer, bander à tout prix. J’ai passé beaucoup de temps à expliquer que les pannes, ce n’est pas grave, que ça peut même ouvrir d’autres façons d’explorer. Chez les femmes, il y a aussi des pressions, notamment autour de la pénétration, parfois avec de la douleur. On veut tous suivre un scénario standardisé. Et je pense que c’est ça qui rend les gens malheureux, de ne pas s’écouter.

Plein Espoir : Est-ce que ça peut aussi impacter la santé mentale ?


Jüne Plã : Oui, complètement. Vouloir faire comme les autres, suivre des normes, ça peut nous faire perdre de vue ce qu’on ressent vraiment. Pour moi, c’est essentiel d’apprendre à se connaître, à respecter son propre rythme. C’est aussi comme ça qu’on prend soin de sa santé mentale.

Plein Espoir : Des études montrent que les troubles sexuels sont très fréquents chez les personnes dépressives, mais peu abordés dans les parcours de soin. Qu’est-ce que ça vous inspire ?


Jüne Plã : Je pense qu’on manque d’une vision globale. La médecine traite souvent les symptômes, mais ne prend pas toujours en compte l’ensemble, les relations, le corps, la sexualité, l’alimentation, le contexte de vie… Tout est lié. Et la sexualité fait partie de cet ensemble, même si elle est encore peu abordée.

Plein Espoir : Quand on traverse une dépression, le désir peut s’estomper, voire disparaître. Vous avez vous-même traversé cette expérience. Comment l’avez-vous vécue ?


Jüne Plã : J’ai été en dépression et je n’avais plus du tout envie. Vraiment, l’idée de faire du sexe ne me traversait même pas l’esprit. J’ai même essayé à un moment et je ne sentais rien. Donc à partir de là, je me dis que si ton corps n’est plus là, il ne faut pas se forcer. Le sexe n’était plus une priorité. Je pense que les symptômes de la dépression et les médicaments ont aussi joué là-dedans. J’ai vu un médecin généraliste, j’ai eu un traitement avec pas mal d’effets secondaires, que j’ai arrêté assez vite parce que ça empirait les choses. Je ne dis pas qu’il ne faut pas prendre de médicaments, surtout quand on a des pensées suicidaires, ce qui était mon cas, mais je ne pense pas que ce soit une solution sur le long terme. Moi, j’avais besoin de comprendre ce qui m’arrivait. J’ai passé deux ans et demi dans le noir.

Plein Espoir : Qu’est-ce qui vous a aidée à en sortir, et quel rôle la sexualité a-t-elle joué ou non dans cette période ?


Jüne Plã : C’était une période assez floue, j’ai même un gros trou de mémoire. Mais je sais que ça m’est arrivé au moment où j’étais en train d’écrire Jouissance Club. Et c’est assez paradoxal parce que dans le livre, on dirait que je suis hyper dynamique, joyeuse… alors qu’en réalité, j’étais au fond du trou. C’était assez étrange aussi de continuer à être une référence pour parler de sexualité alors que moi-même, j’étais complètement ailleurs. En même temps, ça m’a aidée. Le fait de me concentrer sur l’écriture m’a permis de penser à autre chose. Je pense que ce livre a été, en partie, mon salut. Dès que j’arrêtais de travailler, je replongeais. Et puis le fait de ne pas rester centrée uniquement sur moi-même, aider les autres, répondre aux gens, ça m’a beaucoup aidée à sortir de moi. Et ce qui m’a soulagé aussi, ça a été de changer mon environnement. J’étais dans une relation très toxique, et à partir du moment où j’en suis sortie, j’ai commencé à y voir plus clair. Choisir des relations saines, faire le tri, ça a été essentiel. Mais pour moi, on ne sort pas d’une dépression en faisant du sexe. Ce n’est pas la solution. Il faut accepter de traverser cette phase, et petit à petit, quand la vie revient, le reste peut revenir aussi, le désir, les sensations.

Plein Espoir : S’il fallait retenir une idée clé ?


Jüne Plã : Que la sexualité ne peut pas tout. C’est un élément parmi d’autres. Prendre soin de soi, c’est aussi voir ses amis, se reposer repos, être en mouvement… C’est un tout.

Parler de sexualité, ce n’est pas s’éloigner de la santé mentale, c’est au contraire replacer le sujet là où il manque souvent. Derrière les questions de désir, de normes ou de performance, il y a nos corps, nos limites, nos fragilités, nos besoins. Ce que nous rappelle Jüne Plã, c’est peut-être qu’au fond, il n’y a pas de normalité à atteindre, mais une écoute à retrouver. Et que dans les périodes où ça ne va pas, quand le désir disparaît, quand le corps se tait, ce n’est pas un problème à corriger, mais parfois un signal à entendre. Remettre de la douceur, sortir de la performance, accepter de ne pas aller bien, ce sont aussi des manières de prendre soin de sa santé mentale. Et si la sexualité peut y contribuer, elle ne peut jamais tout porter à elle seule. Mais il y a aussi l’autre enjeu, plus silencieux, de rappeler que les personnes concernées par des troubles psychiques ont, elles aussi, droit à une vie sexuelle épanouie. C’est un aspect encore trop peu abordé, y compris dans les parcours de soin, comme si la sexualité passait au second plan face à l’urgence de soigner. Pourtant, elle fait pleinement partie de la vie, du lien à soi et du lien aux autres.

Chez Plein Espoir, on en est convaincus, c’est en ouvrant ces sujets, sans honte ni simplification, qu’on avance individuellement, mais aussi collectivement.

Vous souhaitez en savoir plus et rencontrer d’autres personnes engagées dans le rétablissement ? Rejoignez les réseaux sociaux de Plein Espoir, le média participatif dédié au rétablissement, créé par et pour les personnes vivant avec un trouble psychique.


Cet espace inclusif est une initiative collaborative ouverte à toutes et tous : personnes concernées, proches, et professionnels de l’accompagnement. Vos idées, témoignages, et propositions sont les bienvenus pour enrichir cette aventure. Contribuons ensemble à bâtir une société plus éclairée et inclusive.

Que faire quand on pense qu’un ami ne va pas bien ?

Quand une personne proche de nous ne va pas bien, il n’est pas toujours facile de savoir quoi faire. Faut-il dire quelque chose ou attendre ? Entre le désir d’être présent pour l’autre et la peur de se tromper, on ne sait pas toujours quelle attitude adopter. La psychiatre Anne Sauvaget nous explique comment repérer les signes qui doivent alerter, aborder le sujet avec bienveillance, savoir quand solliciter un soutien extérieur et où poser ses limites.

L’amitié compte beaucoup dans nos vies, même si on en parle assez peu. Elle passe par des choses simples : les messages qu’on envoie pour partager une blague, les appels que l’on passe sans se demander si c’est le bon moment, et, plus largement, le fait de savoir que cette personne est là pour nous. Mais, que devient-elle quand un ami traverse une période vraiment difficile ? Chez Plein Espoir, il était important pour nous d’en parler.

Tout commence généralement par de petites choses, en apparence anodines. Un ami qui répond moins souvent aux messages, qui annule des plans à la dernière minute, qui s’éloigne du groupe sans vraiment expliquer ce qu’il se passe. Les conversations deviennent plus distantes ou tournent en boucle autour d’un même sujet. On hésite à relancer, on se demande si on en fait trop ou pas assez. Et surtout, on sent bien qu’il y a quelque chose qui ne va pas.

Parfois, la raison nous semble assez évidente : on sait que notre ami traverse une rupture sentimentale, vient de quitter un emploi, vit un deuil ou une période de tensions financières, de stress. Mais il arrive aussi qu’il n’y ait pas d’explication claire à ce changement d’attitude. C’est souvent là que le doute s’installe. Et si quelque chose d’autre était en train de se jouer ? Une souffrance psychique qui, sans qu’on l’ait vue venir, aurait besoin d’être accompagnée par un professionnel. 

Alors, il faut prendre le temps d’écouter, d’aller vers l’autre, même s’il refuse au départ, simplement parce qu’il compte pour nous. Les moments difficiles peuvent révéler ou aggraver des fragilités déjà présentes. Tout en veillant à prendre soin de sa propre santé mentale, ne pas passer à côté, c’est aussi ça, être un ami. Se poser la question, c’est déjà une façon de prendre soin de ce lien, de ne pas détourner le regard.

Période difficile et souffrance psychique

Reste une question essentielle : comment s’y prendre ? Même quand on connaît cette personne depuis longtemps, on a peur d’être intrusif, de mal comprendre ce qui se passe ou de dire quelque chose de maladroit. Alors on hésite, on évite, parfois on renonce, par peur de se tromper.

Selon la psychiatre Anne Sauvaget, professeure de psychiatrie adulte à Nantes Université et praticienne hospitalière au CHU de Nantes, l’important est d’essayer de repérer les signes qui peuvent montrer que notre ami ne va pas bien. « Quelqu’un de très sociable peut se renfermer, s’isoler, ne plus répondre aux messages. À l’inverse, une personne plutôt discrète peut devenir plus expansive. »

Dans certains cas, les changements sont très visibles. « Si quelqu’un exprime une grande détresse, se met à pleurer d’angoisse ou évoque des idées suicidaires, on est face à un signal fort », précise la psychiatre. Mais ce n’est pas toujours aussi évident. « Il existe aussi des signes beaucoup plus discrets. On a simplement l’impression que notre proche est un peu plus fermé, sans savoir si l’on s’inquiète pour rien », poursuit-elle. Parfois, la souffrance reste totalement invisible. « Il peut se passer quelque chose de grave chez une personne que l’on connaît très bien sans que cela ne se voie. On s’en rend compte plus tard, en allant chez elle ou en en parlant avec ses collègues. C’est bien là toute la difficulté. »

Proposer son aide

Lorsque la souffrance de notre proche est relativement évidente, il ne faut pas hésiter à aller vers lui, conseille la psychiatre Anne Sauvaget. « Même si la démarche peut sembler intrusive, il vaut mieux se prendre une remarque désagréable pour rien que se dire que cela ne nous regarde pas. » Dans ce contexte, la manière d’aborder le sujet compte beaucoup. L’idéal est de privilégier un moment à l’écart du groupe. « On peut, par exemple, lui proposer d’aller prendre un café et dire simplement ce que l’on a observé, sans jugement, en partant de son propre ressenti plutôt que d’interpréter le sien. Par exemple : tout à l’heure, je t’ai vu avec les yeux rouges, j’ai remarqué que tu avais du mal à respirer, que tu semblais triste. Je me dis que ça ne va peut-être pas. Est-ce que je peux t’aider ? »

Face à notre inquiétude, notre ami ne va pas toujours réagir comme on le pensait. « Même des personnes très proches peuvent nous dire que cela ne nous regarde pas. Dans ce cas, il faut respecter la limite qu’elles nous posent », souligne Anne Sauvaget. D’autres, au contraire, vont saisir cette main tendue et avoir envie de parler. Dans ce cas-là, l’essentiel est d’être présent et d’écouter, sans forcément donner son avis ni des conseils.

Si la situation ne s’améliore pas au bout de quelques semaines, il est possible d’élargir progressivement le cercle des soutiens pour ne pas rester seul face à la situation. « Après avoir discuté un moment, on peut par exemple suggérer de consulter un psychologue, son médecin traitant ou un autre professionnel pour l’aider à continuer à avancer. »

Demander de l’aide

Mais attention, dans certaines situations, il ne faut pas attendre et une aide immédiate est nécessaire. « Par exemple, si quelqu’un fait une crise d’angoisse, n’arrive pas à se calmer ou évoque des idées suicidaires, il ne faut pas hésiter à appeler le 15 ou le 31 14, la ligne nationale de prévention du suicide », explique la psychiatre Anne Sauvaget. Il faut aussi être attentif à un silence inhabituel. « Si un ami proche ne vous répond plus depuis longtemps, qu’il ne se rend plus au travail depuis plusieurs jours ou qu’il refuse de sortir de chez lui, il est préférable d’appeler SOS Médecins, les urgences ou les pompiers », précise-t-elle.

Après, et c’est bien là toute la difficulté pour les amis, les troubles psychiques, même graves, ne se manifestent pas toujours par de la détresse chez la personne concernée. Ils peuvent, au contraire, prendre des formes qui déroutent l’entourage. Par exemple, lors d’un épisode maniaque, une personne peut se sentir dans un état d’euphorie intense, multiplier les projets et afficher une énergie débordante. « Dans ces moments-là, elle ne perçoit pas qu’il y a un problème, puisqu’elle se sent particulièrement bien et refuse généralement l’aide », décrit la psychiatre Anne Sauvaget.

Pour ceux qui souhaitent mieux comprendre et savoir comment réagir, il existe des formations comme les Premiers secours en santé mentale (PSSM). Inspirées des premiers secours physiques, elles sont accessibles au grand public et se déroulent généralement sur deux jours. Elles permettent d’apprendre à reconnaître les signes de détresse psychique, à trouver les mots pour aborder le sujet, à adopter les bons réflexes et à orienter vers les ressources adaptées. 

L’intérêt, c’est précisément qu’elles ne s’adressent pas seulement aux soignants, mais à tout le monde. C’est sans doute là que réside leur force. Si davantage de proches, d’amis, de collègues ou de voisins étaient formés, on passerait moins souvent à côté de certaines souffrances et il serait plus facile d’oser en parler. L’objectif n’est pas de remplacer les professionnels, mais de mieux armer la société face à des troubles qui restent encore trop souvent mal compris, minimisés ou repérés trop tard.

Les proches ont aussi besoin de soutien

On pense souvent à la personne qui va mal. Un peu moins à ceux qui l’entourent. Pourtant, accompagner quelqu’un qui ne va pas bien a aussi un impact sur soi. « Quand on accompagne quelqu’un qui va mal, cela peut affecter son propre équilibre », rappelle Anne Sauvaget. Il est fréquent de se sentir dépassé, inquiet ou épuisé par ce que l’on vit. Dans ces moments-là, pouvoir en parler, demander de l’aide et ne pas rester seul est essentiel. « Si mon meilleur ami a un problème d’addiction à l’alcool, par exemple, je peux essayer de l’aider, l’accompagner chez le médecin ou aux urgences. Mais à un moment donné, je ne peux pas me substituer à lui », explique la psychiatre.

Pourtant, face à l’urgence de certaines situations, beaucoup de proches de personnes en détresse psychologique ont du mal à demander de l’aide. « En parler oblige à reconnaître que, nous aussi, nous traversons une difficulté, que nous ne sommes peut-être plus assez solides pour tout porter. Cela peut donner l’impression de mettre en danger l’autre ou de ne pas être assez présent pour lui, ce qui crée beaucoup de culpabilité », explique la psychiatre Anne Sauvaget. Un raisonnement qui est très dangereux. « Quand un aidant va mal, on se retrouve avec deux personnes en difficulté au lieu d’une. » La spécialiste évoque une image parlante : « C’est comme lorsque vous êtes dans l’avion et qu’on vous explique qu’il faut d’abord mettre son masque à oxygène avant de pouvoir aider quelqu’un d’autre. » Même si ce n’est pas du tout évident, en particulier dans une situation de crise, préserver son propre équilibre est aussi une manière d’être plus présent à l’autre. 

Ce n’est pas un hasard si, pour les proches très impliqués — conjoints, parents, enfants, frères et sœurs ou amis — il existe des dispositifs d’accompagnement. Certaines associations proposent des espaces d’écoute, mais aussi des formations destinées aux aidants. L’objectif est d’apprendre à se protéger, à reconnaître ses propres limites et à savoir quand demander de l’aide. « Cela permet de dire : là, je suis épuisé, j’ai besoin de souffler », résume la psychiatre Anne Sauvaget.

Les signes plus discrets qui doivent alerter

Il y a aussi des situations où rien n’est vraiment spectaculaire, mais où quelque chose change. Ce peut être quelqu’un qui répète souvent qu’il est épuisé, qu’il dort mal ou qu’il n’arrive plus à récupérer. Pris séparément, ces propos peuvent sembler anodins. Mais lorsqu’ils reviennent à chaque conversation pendant plusieurs semaines, ils peuvent signaler autre chose. Dans ce cas-là, on peut simplement dire : « Écoute, ça m’inquiète un peu. À chaque fois qu’on se voit, tu me dis que tu ne dors pas bien, que tu n’as pas d’appétit, que tu es anxieux. Est-ce que tu as pensé à en parler à ton médecin ? »

Bien sûr, il y a de grandes chances que la personne minimise ce qu’elle traverse ou attribue ses difficultés à des circonstances extérieures. « C’est souvent difficile, pour un ami, de dire : peut-être qu’il faudrait que tu en parles à un professionnel pour aller mieux », reconnaît la psychiatre Anne Sauvaget.

Même dans une phase moins aiguë, il est important de réussir à poser ses limites en tant qu’ami. Écouter un proche en difficulté est essentiel, mais il n’est pas toujours possible de porter indéfiniment ses souffrances. Lorsque les mêmes plaintes reviennent sans cesse et que l’on devient, malgré soi, une sorte de « déversoir », la relation peut finir par s’épuiser. « Pour éviter que la situation n’abîme le lien, on peut expliquer simplement que l’on tient à la personne, que l’on est prêt à être présent, à partager des moments ou à l’aider à trouver un professionnel, mais que l’on n’a pas les compétences pour tenir le rôle de psychologue. Poser cette limite ne signifie pas abandonner l’autre », rappelle Anne Sauvaget.

Enfin, il ne faut pas oublier que chacun reste responsable de ses propres décisions. Si un proche, aussi cher soit-il à notre cœur, refuse d’être aidé, nous ne pouvons ni agir ni guérir à sa place. Trouver l’équilibre entre soutien et protection de nous-mêmes est souvent l’une des choses les plus difficiles à accepter.

Trouver les mots

Nous l’avons presque tous vécu un jour. Un ami que nous aimons ne va plus bien, nous cherchons des signes, nous nous interrogeons, nous hésitons parfois à intervenir par peur de nous tromper. Pourtant, dire simplement son inquiétude, poser une question, proposer de l’aide peut déjà ouvrir un espace. Souvent, c’est dans ces moments-là que quelque chose peut commencer à bouger. Observer, en parler, orienter vers un professionnel si nécessaire, alerter en cas d’urgence : on n’a pas besoin d’être spécialiste de la santé mentale pour aider. Ces gestes demandent de l’attention, de la bienveillance et un peu de courage.

Même si l’on peut s’inquiéter en tant qu’ami, et qu’il n’est pas simple de voir quelqu’un qui nous est cher souffrir, des chemins de rétablissement existent. Avec du temps, un accompagnement adapté et le soutien de l’entourage, beaucoup de personnes parviennent à retrouver un équilibre et à reconstruire leur vie. Le rôle d’un ami n’est pas de faire le chemin à la place de l’autre, mais d’être parfois le premier à oser dire qu’il s’inquiète.

Nous espérons que cet article pourra vous aider à mieux repérer les situations où il faut s’inquiéter, à comprendre comment réagir et à trouver, quand cela est nécessaire, la bonne manière d’aller vers l’autre. Parce que, même si l’on ne sait pas toujours comment faire, on peut déjà commencer par être là.

« Je l’ai vécu comme un échec » : comment accepter les rechutes quand on vit avec un trouble psychique ?

Dans la vie, nous traversons tous des périodes plus heureuses, apaisées et d’autres plus difficiles. Mais quand on vit avec un trouble psychique, ces variations peuvent être plus intenses. Les symptômes reviennent parfois et avec eux, le découragement. Léa, qui vit avec un trouble anxieux, nous raconte comment elle apprend peu à peu à accepter que les rechutes font aussi partie du parcours de rétablissement.

La santé mentale n’est pas une ligne droite. Il suffit d’une séparation amoureuse, d’un conflit avec un collègue, d’une inquiétude pour un proche, d’une période de fatigue ou de stress, et tout devient plus compliqué. Quand on vit avec un trouble psychique, le quotidien demande des ajustements permanents et ces variations peuvent être plus intenses. Je le sais d’autant plus que je vis moi-même avec un trouble anxieux. Je dois faire avec des peurs qui ne se voient pas. Cette boule au ventre au réveil. Cette tension qui s’invite dans les gestes les plus simples, comme faire son lit, préparer un café, ou simplement sortir de chez soi. À cela s’ajoutent le regard des autres, leurs mots maladroits, leurs incompréhensions, parfois leurs jugements. Alors, on s’organise, on prévoit, on met en place des petites stratégies pour continuer à avancer, même si on aimerait ne pas en avoir besoin. Et puis il y a plus dur encore. Malgré tous nos efforts, le suivi thérapeutique, les outils appris avec le temps, malgré des périodes où tout semble aller mieux, il arrive qu’il y ait des jours plus difficiles. Parfois même une vraie rechute et cette impression décourageante de revenir en arrière.

«  Je me suis fait peur »

Comme moi, Léa, 32 ans, vit avec un trouble anxieux. Elle a dû, elle aussi, accepter que les rechutes fassent partie de son parcours de rétablissement. De ce qu’elle se souvient, l’anxiété a toujours été là. Longtemps, elle s’est dit que c’était son tempérament, que c’était sa manière d’être au monde, que rien, au fond, ne la changerait. Jusqu’à ce que quelque chose bascule en elle en 2019. « Pendant plusieurs semaines, je ne pouvais plus rien faire. J’étais vraiment paralysée par l’angoisse. » Pour la première fois, elle consulte un psychologue. Peu à peu, elle se stabilise. Mais en 2023, la situation se dégrade nettement. « C’était devenu complètement hors de contrôle. J’avais du mal à sortir de chez moi. Je ne pouvais plus travailler. » Cette fois, elle consulte une psychiatre qui met en place un traitement. Les anxiolytiques l’aident, mais ils ne peuvent pas être pris longtemps. Elle poursuit donc avec un antidépresseur. En parallèle, elle commence une thérapie cognitivo-comportementale (TCC). « Je faisais moins de crises d’angoisse. Les phases dépressives étaient beaucoup plus gérables. Je pouvais de nouveau respirer. » Deux ans plus tard, avec l’accord de son médecin, Léa tente d’arrêter son traitement. Le dosage étant faible, le sevrage est rapide. « J’étais très contente. Je l’ai vécu comme une victoire. Comme si, cette fois, c’était derrière moi. » Pendant trois ou quatre mois, tout se passe bien. Puis les symptômes reviennent. Une vraie rechute. « Je dois reconnaître que je me suis fait peur. » Elle rappelle sa psychiatre en catastrophe et reprend son traitement.

« J’avais intégré cette idée de progression continue »

Ce qui est difficile, dit-elle, ce n’est pas seulement de recommencer à prendre un médicament. Les séances chez sa psychologue s’étaient espacées. Elle avait le sentiment d’avoir passé un cap. « Dans ma tête, c’était logique : j’avais travaillé, j’avais progressé, donc la suite ne pouvait être que positive. J’avais intégré cette idée d’une progression continue. » Quand elle retourne voir sa psychiatre, cela s’entend dans sa manière de parler. « Là, je ne gère plus. Il faut que je reprenne le traitement. » Et presque aussitôt, elle précise que ce sera temporaire.  Les mois passent et le discours change. Il faut envisager autre chose. « On a eu cette conversation un peu difficile où l’on évoque la possibilité, peut-être même la probabilité, que j’aie besoin de ce traitement plus longtemps que prévu. Peut-être pas toute ma vie, mais que ça se compterait plutôt en années qu’en mois. »

« J’ai appris à accepter qu’on ne guérit pas, on vit avec »

Elle marque une pause. Le mot qui revient, c’est le découragement. « J’ai eu cette sensation de régression. Même si ma psychiatre m’a expliqué que ce n’était pas un échec, que la maladie n’était pas linéaire, que ce n’était pas une marche arrière mais un ajustement… Moi, je l’ai vécu comme un échec. Comme si tout le travail fait jusque-là ne suffisait pas. Comme si je n’avais pas assez bien travaillé sur moi. » Je l’écoute et je connais ce vertige. Quand Léa parle de régression, d’échec, quelque chose en moi fait écho. Ces moments donnent l’impression d’avoir raté une marche. On peut se sentir coupable. Honteux. Découragé. On se demande ce qu’on a mal fait, où l’on s’est trompé, pourquoi on n’a pas réussi à aller mieux pour de vrai. Léa met aussi des mots très clairs sur ce que cette rechute vient bousculer. « Cette période m’a fait comprendre qu’on ne “guérit” pas d’un trouble psychique. On vit avec. On fait avec. On apprend à composer du mieux possible. Ce n’est pas une grippe qui passe avec un traitement et du repos. C’est quelque chose qui est en nous et sur lequel on n’a pas toujours de prise. »

Elle parle aussi du poids du regard des autres. « Mes proches n’ont aucun problème à accepter qu’un diabétique prenne de l’insuline toute sa vie. C’est évident, nécessaire. Pour un antidépresseur, c’est autre chose. On projette tout de suite des choses négatives. On imagine une fragilité, un déséquilibre, parfois même une faiblesse. Une béquille qu’on accepte si elle est là quelques mois, mais dire qu’on prend un antidépresseur depuis plusieurs années, ce n’est pas acceptable. » Je l’entends, et comme je prends un traitement depuis plus de dix ans, je sais combien c’est difficile à accepter et d’en parler. « Même quand on sait que les médicaments répondent à un trouble identifié, il y a toujours cette petite voix qui te demande si tu es vraiment toi avec, si tu ne devrais pas tout faire pour réussir sans », confie-t-elle. Cette voix, me dit Léa, « elle pèse ». Et non, ce n’est pas anodin de devoir chaque jour penser à prendre un traitement pour continuer à fonctionner “normalement”.

« J’ai tendance à retenir que ce qui ne va pas »

Elle poursuit. « Il y a aussi quelque chose d’assez paradoxal dans ma situation. De l’extérieur, je suis plutôt perçue comme quelqu’un d’énergique, drôle, très sociable. Je donne le change sans trop d’effort. » La première fois que sa psychiatre l’arrête trois semaines, au travail, c’est la surprise générale. « Personne ne s’y attendait. » À partir de là, elle décide de ne plus cacher. « J’ai presque mené un combat personnel : en parler au bureau, pour normaliser les choses. Montrer qu’on peut être compétente, investie, appréciée, et en même temps vivre avec un trouble anxieux et suivre un traitement. » Mais cette visibilité a un prix. « Je sais que certains collègues ont pu se demander, plus ou moins explicitement : est-ce qu’elle est vraiment fiable ? Si elle fait une crise d’angoisse, si elle est de nouveau en arrêt, est-ce qu’on peut compter sur elle ? » Elle résume cette difficulté d’une phrase : « Il faut pouvoir rendre visible la réalité des troubles psychiques, sans que ça devienne un stigmate. » 

Concernant l’acceptation de son trouble et de l’impact qu’il a sur sa vie, Léa est lucide. « J’ai aussi un vrai problème de perfectionnisme et cette rechute a été d’autant plus difficile à accepter pour cette raison. Aussi, j’ai une mémoire très sélective : j’ai tendance à retenir que ce qui ne va pas. » La semaine dernière, sa psychiatre l’a justement invitée à regarder en arrière, à prendre du recul sur le chemin parcouru. « Elle m’a dit : “Rappelez-vous dans quel état vous étiez quand vous êtes arrivée ici pour la première fois. Regardez où vous en êtes aujourd’hui.” » Léa esquisse un sourire. « Ce n’est pas un pas en avant, trois pas en arrière. C’est un chemin avec des détours. Et même si j’ai du mal à l’intégrer, objectivement, je ne suis plus du tout la même qu’il y a deux ans. » Par exemple, aujourd’hui, elle repère plus vite les signaux. « Quand une phase dépressive commence à s’installer, je la vois venir. Je sais identifier les pensées qui s’assombrissent, l’énergie qui baisse. » Cela ne rend pas les choses faciles pour autant. « J’aimerais que ce soit plus simple, plus linéaire, plus prévisible. »

La nécessité d’apprendre l’autocompassion

Et puis il y a cette difficulté plus intime. « J’ai énormément de mal à pratiquer l’autocompassion. Être indulgente envers moi-même. Je suis capable d’une grande douceur avec les autres, mais envers moi, c’est beaucoup plus compliqué. » Aujourd’hui, elle essaie pourtant de s’y contraindre. « C’est un travail permanent. Me répéter : sois plus clémente. Tu fais comme tu peux. »

Ce que Léa décrit, beaucoup de personnes confrontées à des difficultés psychiques l’expérimentent aussi au cours de leur vie. Pour préserver sa santé mentale, il faut souvent apprendre à déplacer le regard que l’on porte sur soi. À se détacher de l’idée de performance, de guérison définitive, d’un chemin qui avancerait toujours dans le même sens. L’autocompassion n’est pas une défaite. C’est une manière de reconnaître ses limites sans s’y réduire.

Peut-être est-il aussi temps d’interroger le mot même de « rechute ». Il donne l’impression de revenir au point de départ, comme si tout ce qui avait permis d’avancer jusqu’alors n’avait servi à rien. En réalité, les moments de faiblesse ou de moins bien ne sont jamais exactement les mêmes. On les traverse avec d’autres repères, d’autres ressources, parfois aussi une compréhension plus fine de ce qui se joue.

Et comme pour Léa, avec le temps, ce qui ressemblait à un défaut de caractère cesse peu à peu d’être vécu comme une faute. Cela devient une part de soi avec laquelle on apprend à composer. Pas un monstre intérieur, ni une faiblesse morale, mais une sensibilité particulière qui demande plus d’attention et de soin. Prendre soin de sa santé mentale, c’est peut-être aussi cela : accepter ces mouvements, ces fragilités, et continuer à construire sa vie avec elles, même si le chemin se révèle parfois plus long qu’on ne l’avait imaginé.

Santé mentale : « J’ai longtemps cru qu’un homme devait encaisser en silence »

On parle de plus en plus de santé mentale. Les rendez-vous se prennent en quelques clics, les campagnes se multiplient et les langues commencent à se délier. Pourtant, les hommes restent largement minoritaires dans les cabinets de psychologues. Seulement 30 % d’entre eux disent avoir déjà entrepris une psychothérapie, et en 2022, 78 % des rendez-vous chez un psychologue pris sur Doctolib l’ont été par des femmes.

Les normes sociales autour de la virilité (tenir, encaisser, ne pas montrer ses fragilités) ont ajouté une couche de silence supplémentaire pour les hommes. Résultat, beaucoup attendent le point de rupture avant de demander de l’aide. D’autres chiffres racontent d’ailleurs une réalité paradoxale. Les hommes meurent beaucoup plus par suicide, tandis que les femmes déclarent davantage de souffrance psychique et consultent plus souvent.
La détresse mentale traverse donc toute la société, mais elle ne s’exprime pas de la même manière selon les normes de genre.

C’est aussi pour cela que lever le tabou autour de la santé mentale masculine ne concerne pas seulement les hommes. Encourager chacun à reconnaître sa vulnérabilité, à demander de l’aide et à parler de ce qu’il traverse bénéficie à tout le monde, proches, familles, partenaires, et particulièrement aux femmes, qui portent encore très souvent la charge émotionnelle dans les relations. Avec Plein Espoir, nous avons voulu comprendre ce qui retient encore tant d’hommes de consulter, mais aussi ce qui peut provoquer le déclic. Cédric et Thierry racontent ce que signifie grandir et vivre avec l’idée qu’un homme doit tenir coûte que coûte et ce qui se passe lorsque, enfin, ce silence commence à se fissurer.

Cédric Cano, 22 ans « J’ai longtemps cru qu’un homme devait encaisser en silence »

Je m’appelle Cédric, j’ai 22 ans, et pendant longtemps j’ai fait partie de ces hommes qui refusent de demander de l’aide. Pas parce que je ne souffrais pas, mais parce que je minimisais tout. Je me persuadais que c’était normal : l’anxiété constante, la fatigue mentale, la surcharge cognitive, les pensées envahissantes… Je pensais qu’il fallait juste tenir, supporter, avancer.

Très tôt, j’ai intégré l’idée qu’un homme devait encaisser sans exposer ses fragilités. Demander de l’aide, c’était, dans ma tête, admettre une faiblesse. Et comme j’ai vécu une grande partie de ma vie avec le regard des autres comme un juge permanent, cette peur du jugement a été un frein énorme.

Je suis concerné par un TSA (trouble du spectre de l’autisme), avec un haut potentiel intellectuel. Cette double particularité structure mon rapport au monde. J’ai une capacité d’analyse très forte, une exigence académique importante, une intensité de réflexion qui m’a permis de progresser dans mes études et d’intégrer un master en patrimoine et culture numérique. Mais en parallèle, j’ai aussi une hypersensibilité, un sentiment de décalage social, et une vulnérabilité très forte face au rejet, aux humiliations, aux moqueries.

Et justement, le harcèlement a marqué mon parcours. À l’école et au collège, j’ai subi du harcèlement de façon répétitive et durable. Au collège, il y a eu des agressions physiques. Plus tard, même à l’université, ça a continué sous d’autres formes, humiliations publiques, propos dégradants, caricatures à mon sujet, rumeurs diffusées sur internet, photos prises à mon insu utilisées pour alimenter des moqueries. Ces expériences ont nourri une anxiété chronique, puis un état dépressif.

J’ai connu des périodes d’effondrement psychique, une perte d’élan, de l’isolement profond et des pensées suicidaires. J’ai même été hospitalisé à un moment de rupture. Et pourtant, malgré tout ça, je refusais encore d’associer mes symptômes à un besoin de soins. Je ne voulais pas faire partie de ceux qui consultent. Je mettais une distance avec l’idée d’être suivi, et même avec l’idée d’aller vraiment mal.

Le déclic, je ne l’ai pas eu seul. Dans mon cas, c’est ma famille qui m’a poussé à demander de l’aide. J’étais enfermé dans le silence et le déni. Je n’acceptais pas l’idée que je puisse être en détresse. Mais eux voyaient que mon état ne me permettait plus de vivre dans le réel, que je n’arrivais plus à faire semblant. Avec le recul, je comprends que sans cette pression extérieure, j’aurais pu continuer à repousser encore et encore.

Parce que mes mécanismes d’autodéfense, quand ça devient trop dur, ne sont pas calmes ou raisonnables. Quand je dépasse mon seuil, je peux taper dans les murs, m’effondrer au sol, ne plus réussir à gérer seul. Et à ce moment-là, je suis obligé d’en référer à mes proches pour m’aider à tenir, mais aussi pour m’orienter vers des solutions concrètes. Quand on est au fond, on n’a plus l’énergie de chercher soi-même. Et quand on est un homme qui a déjà du mal à admettre qu’il a besoin d’aide, c’est encore plus compliqué.

Ce suivi m’a permis de mettre des mots sur ce que je vivais. Il m’a aussi aidé à comprendre comment tout ça interagit avec mon fonctionnement autistique, la suradaptation, l’exigence excessive, le fait d’aller jusqu’au point de rupture avant de demander de l’aide. J’ai appris à identifier les signaux avant le seuil critique, et ça change énormément de choses. J’ai aussi compris que tenir n’était pas forcément un signe de force. Pendant des années, j’ai confondu résistance et santé mentale.

Un autre frein, pour moi, c’est le rapport au social. Les habiletés sociales, la peur d’être jugé, la honte, l’idée de mal faire même en consultant… Et puis il y a un sujet très concret qui est le manque d’information et l’orientation. Quand on refuse d’être aidé, on ne va pas chercher. Et quand on ne cherche pas, on ne sait pas vers qui se tourner, quel spécialiste pour quelle souffrance, quels dispositifs existent, comment obtenir un suivi.

Aujourd’hui, je ne dirais pas que le trauma s’efface. Ce que j’ai vécu restera présent, d’une manière ou d’une autre. Mais le suivi donne un horizon. Il permet de ne plus être seul face au flux d’angoisse et de stress. Il aide à construire des solutions, à mettre des mots, à comprendre. Et surtout, il donne l’expérience concrète qu’être accompagné n’est pas une faiblesse. J’ai aussi trouvé une autre forme d’expression avec l’écriture. J’ai auto édité un livre, Léo et Clara, une histoire presque impossible, dans lequel je raconte, sous forme autobiographique fictionnelle, les mécanismes du harcèlement, la violence symbolique, et les conséquences psychologiques sur une personne en situation de handicap. Écrire m’a aidé à transformer la colère en réflexion. Si je témoigne aujourd’hui, c’est parce que je sais à quel point c’est difficile, pour un homme, d’admettre qu’il a besoin d’aide. On peut repousser longtemps. On peut se persuader qu’on doit gérer seul. On peut avoir peur d’être vu comme faible. Mais je sais aussi qu’on n’est pas obligé d’attendre l’effondrement pour consulter.

Thierry, 41 ans : « Je souriais en société, mais à l’intérieur je m’effondrais »

Je m’appelle Thierry, j’ai 41 ans et si je témoigne aujourd’hui, c’est parce que je sais à quel point on peut souffrir longtemps sans que personne ne le voit. Parfois même sans se l’avouer à soi-même.

Depuis 2013, je vis avec une dépression souriante. C’est une dépression qui ne se voit pas. À l’extérieur je parais jovial, je plaisante, je discute, je donne le change. Mais à l’intérieur, je suis triste, épuisé. Les symptômes sont là, fatigue, perte d’énergie, perte de mémoire, impression d’être déphasé, et cette sensation de porter un poids énorme en silence.

Je n’ai pas vraiment vu cette dépression pendant des années, parce qu’en société on doit être performant. On doit être énergique. On doit être au top. À l’école, dans la vie pro, et même en famille. Et dans certaines familles, la mienne notamment, dire qu’on souffre de dépression, c’est très compliqué. Alors je faisais quoi ? Je rentrais et je m’enfermais dans ma chambre. Il y a eu aussi le harcèlement scolaire, les difficultés dans le parcours. Tout ça m’a isolé et a sapé mon envie de suivre une scolarité normale. Et pourtant, de l’extérieur, je pouvais avoir l’air comme tout le monde.

Les conséquences, elles, ont été très concrètes, mon parcours scolaire a été un raté absolu, malgré une formation par défaut en gestion-comptabilité. J’ai souvent eu l’impression qu’on me mettait dans des cases. Et quand on est en situation de handicap et racisé, on a parfois encore moins de marge, peu de moyens, peu de classes adaptées, peu d’options. Et si on ne rentre pas dans le moule, on est stigmatisé.

J’ai essayé de me raccrocher à des choses positives, j’ai été bénévole dans un club de foot, j’ai monté des projets dans l’économie sociale et solidaire. J’ai même découvert la communication, mais là encore, je me suis heurté à des murs, des absences de réponses, ou toujours la même remarque,  « vous ne sortez pas du moule », « vous ne venez pas des grandes écoles ». À force, ça enferme. Je me levais le matin, j’ouvrais l’ordinateur, je démarchais encore et encore, en me répétant que ça allait passer, sans réaliser que j’étais déjà en train de m’épuiser.

Et surtout, je ne disais pas la vérité. Je plaisantais, je restais souriant. J’avais peur de paraître hors société, peur d’avouer que je n’allais pas bien, peur d’avouer que je doutais, que je me sentais incapable. Quand on me demandait comment ça allait, je répondais que ça allait. Comme beaucoup d’hommes, je ne me posais pas la question. Mes proches voyaient quand même des signes, j’avais parfois des excès de colère, symptômes de pression et de souffrance. Certains me disaient : « Tu devrais voir un psychologue, un psychiatre. » Mais j’étais réticent. Et ce qui m’a marqué, c’est que les messages étaient contradictoires. On me disait d’aller consulter, puis on me sortait des phrases comme :  « Le psychologue, c’est toi-même. » Comme si demander de l’aide était inutile, ou pire, honteux.

Et c’est là que la question de la masculinité entre en jeu. Dans certaines cultures, aller voir un psychologue est vu comme un symbole de faiblesse. Il y a cette idée que l’homme doit être fort, viril, puissant. On porte une pression culturelle et familiale énorme. À un moment, je me suis retrouvé face à un choix intérieur : désobéir à la doxa, ou continuer à souffrir. Avec le recul, je me dis que si j’avais osé désobéir plus tôt, je me serais soigné bien avant.

Le premier vrai tournant, c’est quand un médecin généraliste m’a mis des mots dessus :
« Ça fait des années que vous faites une dépression souriante. » J’ai été choqué. Même l’expression m’a bouleversé : l’association d’un mot lourd (“dépression”) et d’un mot léger (“souriante”). Malgré ça, je n’ai pas consulté tout de suite. Parce que même quand on sait, on continue parfois à chercher des solutions qui évitent la thérapie. On se dit qu’on va faire du sport et que ça ira mieux. Les gens te disent ça aussi. J’ai essayé. Et oui, j’ai perdu du poids très vite, à un rythme anormal, mais ça n’a pas résolu le fond. L’été, la dépression a ressurgi fort, les colères, la tête baissée, l’épuisement, l’envie de ne plus rien faire, les pleurs, l’absence d’énergie.

Le déclic a été une accumulation de facteurs. Des traumatismes qui reviennent. Une expérience compliquée avec une proche que j’avais hébergée et qui a déclenché un excès de colère. Un bilan brutal sur mon parcours, je me suis dit ce n’est pas possible, si je veux avancer, il faut que je me soigne, que je dénoue ces blessures intérieures. Et il y a eu aussi le contexte de ma vie, mon déménagement, le fait de quitter le cadre familial, et mon handicap (infirmité motrice cérébrale) qui rend certaines choses plus difficiles au quotidien. Il y a eu un autre coup dur qui a compté, la perte de mon emploi. J’étais chroniqueur bénévole sur une radio (Vivre FM) et la radio a fait faillite. Cette expérience était une vraie porte d’entrée dans la communication. Du jour au lendemain, tout s’arrête. Ça a été un coup de massue, et ça a participé à réveiller la dépression. Perdre cet espace, c’était perdre une perspective.

Ma médecin traitante a insisté pour que j’aille voir un psychologue. Et là, je ne pouvais plus repousser. J’ai pris rendez-vous via une plateforme, et j’ai commencé un suivi avec le dispositif Mon Soutien Psy. Très vite, ma psychologue m’a aidé à comprendre que beaucoup de choses étaient liées à des traumatismes familiaux, à des remarques, à des humiliations, à une exigence permanente de productivité. Par exemple, dans ma famille, le poids est un sujet violent : on m’a fait des phrases qui blessent et qui restent. Ce genre de mots, ça s’imprime, ça construit une honte, et cette honte se transforme en douleur.

Le suivi me fait du bien. Pas parce que tout disparaît d’un coup, mais parce que ça ouvre un chemin. Ça m’a aidé à comprendre qu’il fallait parfois s’éloigner de certains environnements traumatisants, poser des limites, choisir les personnes qui te soutiennent vraiment. J’ai aussi compris un truc essentiel : on peut faire semblant longtemps, mais à un moment, le corps et l’esprit disent stop.

Aujourd’hui, je ne vais pas dire que tout est réglé. Il reste des traces. Mais je suis en train de me reconstruire. Je commence à voir les priorités autrement. Surtout, j’ai compris que la santé passe avant le reste. On peut faire toutes les campagnes qu’on veut sur la santé mentale, tant que dans les familles et dans la société on continue de répondre “lève-toi, t’es paresseux”, on n’avancera pas. Il faut accepter qu’on puisse être en dépression et que consulter n’est pas une honte. C’est une décision de survie, et parfois même, le début d’une vraie vie.

En lisant les témoignages de Cédric et de Thierry, on comprend à quel point la souffrance peut rester longtemps invisible, surtout quand on a appris qu’un homme devait encaisser en silence. Leurs parcours rappellent que demander de l’aide n’est pas une faiblesse, mais souvent le premier pas pour sortir de l’isolement. Et des initiatives semblent montrer que les choses peuvent changer. C’est le sens de Movember (contraction de « moustache » et « novembre ») ou encore du compte Instagram @tubandes qui visent à encourager les hommes à parler de leur santé mentale, à consulter plus tôt et à briser un silence qui peut coûter cher. Parce qu’au fond, lever ce tabou ne bénéficie pas seulement aux hommes, cela permet à toute la société d’aller un peu mieux.

Santé mentale des ados et réseaux sociaux : refuge et danger

La santé mentale des jeunes est aujourd’hui un sujet préoccupant dont on parle de plus en plus. Les chiffres circulent, les débats s’enchaînent, les adultes s’inquiètent. Mais au fond, combien de fois prend-on vraiment le temps de les écouter, eux ? Pas pour parler à leur place, pas pour décider pour eux, simplement pour entendre ce qu’ils vivent, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils comprennent de leur propre génération.

À l’heure où les propositions de lois sont à l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, chez Plein Espoir nous nous questionnons : les écrans sont-ils la cause de tous les maux ? Ou la réalité des adolescents ne serait-elle pas, en fait, bien plus complexe ?


À l’adolescence, tout est plus intense : les émotions, les doutes, la pression scolaire, le regard des autres, la quête d’identité. C’est une période de fragilité, mais aussi de construction. Beaucoup de jeunes peinent encore à trouver des espaces sûrs pour parler de ce qu’ils traversent. La santé mentale reste un sujet sensible, parfois tabou, souvent minimisé. Or, donner la parole à ceux qui vivent ces difficultés, c’est déjà reconnaître leur légitimité.

Nous avons donc choisi de tendre le micro à Leny Pain, lycéen en première professionnelle à Saint-Lô, auteur du livre Les émotions à nu. Parcours d’un combat intérieur, qu’il a écrit à seulement 16 ans. À travers ce témoignage, il partage un morceau de son histoire de vie et son sentiment sur l’usage des réseaux sociaux. 

Plein Espoir : Dans ton livre, tu expliques que tu as vécu une dépression. Peux-tu nous raconter ce que tu as traversé ?

Leny Pain : Tout a commencé en mai 2025, quand j’ai perdu mon premier amour. La rupture a été très douloureuse, avec quelque chose d’assez grave que je ne peux pas raconter, car c’est trop lourd pour moi. À la suite de ça, j’ai été diagnostiqué en dépression sévère en mai 2025. Je ne mangeais plus, j’ai perdu entre six et dix kilos, je n’allais plus en cours. Je restais dans mon lit, dans le noir, et je n’ai presque pas marché pendant un mois et demi.

Plein Espoir : À quel moment as-tu commencé à être accompagné médicalement, et comment l’hospitalisation, les traitements et le suivi psychologique se sont-ils intégrés dans ton parcours ?

Leny Pain : Ce sont d’abord mes parents qui m’ont aidé, car ils étaient désespérés de me voir comme ça. Ils ont fait appel à l’hôpital de Saint-Lô où j’ai été hospitalisé en pédiatrie. J’étais complètement coupé du monde, pas de téléphone, juste une télé dans la chambre, et seuls mes parents pouvaient venir me voir. Je voyais un médecin tous les matins et j’ai également parlé avec une psychologue pendant 30 minutes. Mais je n’ai pas vraiment eu l’impression d’être aidé. Et quand je suis sorti, ça ne s’est pas amélioré. J’ai rechuté complètement. En juin, je suis allé consulter mon médecin traitant avec ma mère et il m’a prescrit des antidépresseurs que je prends toujours aujourd’hui. On dit souvent que c’est une béquille et non une solution miracle. En parallèle d’un travail de fond que j’ai fait avec un psychologue, mon état s’est nettement stabilisé depuis.

Plein Espoir : À 16 ans, on se sent souvent perdu face à la souffrance psychique et on ne peut pas avancer seul. Quel rôle tes proches ont-ils joué pendant cette période, et en quoi leur soutien a été important pour toi ?

Leny Pain : Mes proches ont joué un rôle essentiel pendant cette période, surtout mes parents, qui ont tout de suite essayé de chercher de l’aide quand ils ont vu que ça n’allait vraiment pas. Ils ont été très présents, même quand moi je refusais l’aide et que je restais enfermé dans mon mal-être. Mais il y a aussi une personne qui a énormément compté pour moi. Une ancienne prof avec qui j’ai toujours gardé un lien très fort, et qui est aujourd’hui devenue une amie proche. Elle me comprenait vraiment, elle savait comment me parler, et elle a été là dans les moments où j’étais au plus mal, en venant même chez moi pour m’aider à sortir du lit et à reprendre un peu vie. De manière générale, je trouve que c’est plus simple pour moi de parler avec des adultes qu’avec des jeunes de mon âge. Les adultes ont plus de recul, plus d’expérience, ils comprennent souvent mieux ce qui se passe.

Plein Espoir :  Près de 8 % des adolescents seraient concernés par la dépression : selon toi, est-ce que cette souffrance est encore minimisée ou mal repérée à l’adolescence ?

Leny Pain : Franchement oui. Beaucoup d’adultes disent : « C’est un ado, il fait une crise d’adolescence, ça va passer. » Mais en réalité, ce n’est pas aussi simple. Il y a de plus en plus d’adolescents en grande difficulté, et les chiffres le montrent. Il y a même des situations très graves, avec du harcèlement, de la dépression sévère et parfois des suicides. À partir du moment où un médecin te diagnostique une dépression sévère et te prescrit un traitement, ce n’est pas juste une phase. Pourtant, j’ai l’impression que ce n’est pas pris autant au sérieux que chez les adultes. Quand une personne de 50 ans est en dépression, tout le monde comprend que c’est grave. Mais chez un adolescent, on a tendance à penser que c’est passager, qu’il est juste fragile et qu’il va s’en remettre tout seul.

Plein Espoir : L’Assemblée nationale a récemment adopté un texte de loi visant à interdire les réseaux sociaux pour les moins de 15 ans. Quel regard portes-tu sur cette mesure ?

Leny Pain : Je pense que les réseaux sociaux sont à la fois un refuge et un danger pour les jeunes. D’un côté, c’est un endroit où on peut communiquer plus facilement, dire des choses qu’on n’ose pas forcément exprimer en face. Quand on va mal, c’est parfois plus simple d’écrire à un ami derrière un écran que de lui parler directement. Mais en même temps, les réseaux exposent énormément au harcèlement, aux jugements et à des contenus qui peuvent avoir un vrai impact sur la santé mentale. À cet âge-là, on est encore très vulnérable. C’est pour ça que je trouve la question compliquée, parce qu’il y a du positif et du négatif.

Plein Espoir : À titre personnel, quel en est ton usage ?

Leny Pain : Concrètement, j’essaie d’en faire un outil, pas un juge permanent. Aujourd’hui j’utilise les réseaux sociaux surtout pour m’exprimer. J’y partage mes textes, je parle de mon livre, j’échange avec des personnes qui se reconnaissent dans ce que j’écris. Il y a un vrai aspect communautaire, et sur ce point-là, c’est très positif. Mais je comprends qu’on parle d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. C’est un âge où on est encore en construction. On n’a pas le recul nécessaire pour faire la différence entre la mise en scène et la réalité. Les réseaux amplifient tout : la comparaison, la recherche de validation, la pression sociale, le regard des autres. Et quand on traverse déjà des fragilités, ça peut devenir un accélérateur de mal-être. Personnellement, j’y passe du temps, oui. Et même en étant conscient des mécanismes, il est facile de se laisser happer. Alors à 12, 13 ou 14 ans, sans maturité émotionnelle suffisante, l’impact peut être encore plus fort.

Plein Espoir : Si tu n’y avais pas eu accès avant tes 15 ans, est-ce que cela aurait changé quelque chose pour toi ? 

Leny Pain : Si je n’y avais pas eu accès à 15 ans, certaines choses auraient sûrement été différentes. J’aurais peut-être été moins exposé à la comparaison permanente, moins influencé par des standards irréalistes, moins dans la recherche d’approbation. Ça m’aurait peut-être protégé sur certains aspects. Je ne pense pas que les réseaux soient mauvais en soi. Je pense qu’ils sont puissants. Et quand quelque chose est puissant, il faut un cadre. On impose des âges minimums pour conduire, pour voter, pour consommer certains produits. On devrait avoir la même exigence pour des plateformes qui influencent directement l’estime de soi et la santé mentale. Réduire l’accès en dessous de 15 ans, ce n’est pas forcement une manière de priver les jeunes, mais peut-être de leur laisser le temps de se construire avant d’entrer dans un espace qui peut être brutal.

Plein Espoir : Quelle place ont joué l’école, le rejet et le harcèlement dans ce que tu as traversé ?

Leny Pain : Au collège, surtout en sixième, j’ai beaucoup été rejeté. Je n’étais pas en filière générale mais en SEGPA (section d’enseignement général et professionnel adapté, ndlr), et certains élèves disaient que c’était pour les bons à rien. Je l’ai très mal vécu. Pour moi, c’était une forme de harcèlement moral. Ce n’est pas ce qui a déclenché ma dépression, mais clairement ça n’a pas aidé mentalement. Parler de ses émotions, de son ressenti peut faire se sentir vulnérable. On a peur qu’on se moque de nous, qu’on nous juge. Parfois, on préfère même se moquer de soi-même avant que les autres le fassent, comme une protection. Mais au fond, ça isole encore plus.

Plein Espoir : Pourquoi avoir choisi d’écrire un livre sur ton parcours ?

Leny Pain : Au départ, j’écrivais vraiment juste pour moi. J’écrivais sur mon ordinateur pour poser ce que je ressentais, pour développer mon vécu autour de la santé mentale et essayer de comprendre ce que je traversais. Puis je me suis dit que, vu l’importance que prend aujourd’hui la question de la santé mentale en France, surtout chez les jeunes, ça pouvait avoir du sens de publier ce que j’avais écrit. Je voyais ça comme un témoignage, quelque chose de concret, basé sur ce que moi j’avais vécu. J’avais envie de le partager pour montrer aux adolescents qu’ils ne sont pas seuls à vivre ce genre de choses. C’est à la fois quelque chose de thérapeutique pour moi, et une manière de dire aux autres, on est plusieurs à traverser ça, et on peut en parler.

Plein Espoir :  Dans ton livre, tu t’appliques à décrire les émotions et les symptômes, sans toujours parler de « dépression ». Pourquoi ce choix ?

Leny Pain : Je ne voulais pas que le mot dépression revienne à toutes les pages. Je voulais surtout montrer ce que ça fait de l’intérieur, les sensations, les pensées, le mal-être. Je me suis dit que sinon les gens allaient se dire : « Encore un ado en dépression », et ne pas vraiment chercher à comprendre. Je voulais quelque chose de plus humain, plus diversifié.

Plein Espoir : As-tu eu des échos de lecteurs qui se seraient reconnus dans ton récit ?

Leny Pain : Oui, et ça m’a beaucoup marqué. Notamment un autre ado qui m’a contacté il y a environ deux mois. Il m’a dit que mentalement, ça n’allait pas du tout. Il a utilisé des mots forts, il pensait souvent au suicide et ressentait régulièrement l’envie de se faire du mal. Il m’a aussi expliqué qu’il ne voulait pas aller à l’hôpital, mais qu’il voulait quand même que quelqu’un l’aide. Je l’ai écouté, bien sûr, mais je lui ai tout de suite précisé que je n’étais pas un professionnel de santé. Je lui ai dit que je pouvais être là pour l’entendre, le soutenir, mais que je ne pouvais pas tout faire, surtout quand on parle de choses aussi graves. Je l’ai donc orienté vers des spécialistes, vers des psychologues, et je lui ai aussi parlé de la possibilité de faire un court séjour à l’hôpital psychiatrique. Je lui ai expliqué que, même si personnellement, l’hospitalisation ne m’avait pas vraiment aidé à ce moment-là, ça ne voulait pas dire que ça ne pourrait pas l’aider lui. Ce qui m’a frappé, c’est qu’il n’avait pas vraiment les ressources ni les informations nécessaires pour savoir où demander de l’aide. Et de voir que mon histoire avait permis à quelqu’un d’oser parler, de chercher du soutien, ça m’a profondément touché.

Plein Espoir : Est-ce que tu aimerais faire passer un message pour les ados qui traversent la même chose que toi ?

Leny Pain : Je dirais surtout de ne pas rester seul. Même si c’est très difficile, parler est vraiment l’une des choses les plus importantes quand on va mal. Je sais que ce n’est pas simple d’exprimer ce qu’on ressent, qu’on a peur d’être jugé ou de ne pas être compris, mais garder tout pour soi fait souvent encore plus souffrir. Les médicaments peuvent parfois aider au début, mais ce n’est pas la solution à long terme. Les antidépresseurs bloquent tes émotions par exemple, ça agit sur partie du cerveau, ce n’est pas idéal sur le long terme. Ce qui aide vraiment, c’est le soutien, l’écoute et le fait de pouvoir se confier à quelqu’un. Que ce soit un parent, un adulte de confiance, un ami ou un professionnel. Et surtout, il faut se rappeler qu’on n’est pas seul à traverser ça.

Le témoignage de Leny rappelle que, face à la souffrance psychique des ados, l’écoute des proches, l’accès à des professionnels et la reconnaissance de cette détresse comme réelle et non comme une simple « crise d’ado », sont essentiels. Les réseaux sociaux, eux, ne sont ni entièrement toxiques ni anodins, ils peuvent offrir du soutien autant qu’amplifier les fragilités. L’enjeu n’est donc pas seulement de les interdire, mais surtout de donner aux jeunes du recul, des repères et des espaces sécurisés pour s’exprimer et de créer des lieux de parole, à l’école, en famille ou en ligne. Parce que la santé mentale des jeunes n’est pas une phase, mais un véritable enjeu de société.

Moments difficiles : pourquoi nous cherchons des gourous ?

La sortie du film Gourou avec Pierre Niney nous pousse à poser une question que beaucoup d’entre nous préfèrent éviter : pourquoi, dans nos moments de fragilité, sommes-nous parfois attirés par des figures charismatiques ou des pratiques douteuses qui promettent guérison rapide et transformation radicale ? Loin de tout jugement, cet article explore les mécanismes psychologiques qui nous rendent vulnérables à ces discours, les besoins légitimes qu’ils exploitent, et les moyens de nous en protéger sans renoncer à notre quête d’espoir.

Nous avons tous, à un moment ou un autre de notre vie, ressenti ce vertige : celui de chercher désespérément une issue, une solution, quelqu’un qui aurait les réponses que nous n’arrivons plus à trouver. Quand on vit avec un trouble psychique, quand on traverse un deuil, une rupture, un burn-out, cette quête peut nous mener vers des territoires ambigus où la promesse de guérison côtoie l’emprise. 

Pour Laurent Lacotte, ancien enquêteur de police devenu formateur en santé mentale, cette question n’a rien de théorique. Il y a une dizaine d’années, il ne correspondait pourtant pas au stéréotype de la personne « influençable ». Avec vingt ans de carrière dans la brigade des stupéfiants, il avait développé une méfiance professionnelle envers toutes les formes de manipulation. Mais après avoir assisté à la chute d’un collègue du quatrième étage, il a développé un état de stress post-traumatique sévère. « Je me suis retrouvé incapable de sortir de chez moi. Je faisais crise de panique sur crise de panique, avec des difficultés respiratoires. L’impact sur mon quotidien était considérable. »

Malgré un suivi psychothérapeutique qui l’a aidé à sortir progressivement de chez lui au bout d’un an, Laurent restait en souffrance. C’est dans ce contexte qu’il a découvert l’ABC(une pratique pseudo-scientifique qui a fait l’objet de multiples signalements à la Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires, ndlr), lors d’un week-end dans le sud de la France, une pratique alternative qui allait le séduire. Cette première séance, où un praticien applique les mains sur différentes zones du corps pour « libérer les émotions », lui a au départ procuré une forme de soulagement. Mais surtout, elle lui a redonné de l’espoir. Un sentiment que je connais bien. Quand la douleur devient insupportable, quand plus rien ne semble fonctionner, on s’accroche à n’importe quelle lueur, même la plus fragile ou dangereuse.

Aujourd’hui, avec le recul que donne le rétablissement, il pense que c’est son état de détresse qui lui a fait ouvrir des portes qu’il n’aurait pas franchies autrement. « Quand on ne va pas bien, on est prêt à tout pour aller mieux, confie t-il. Même si on a des doutes sur ce qu’on va faire, tout semble bon à prendre. Ce qu’on cherche, c’est simplement d’aller mieux, de respirer à nouveau. »

Déborah Romain-Delacour, docteure en psychologie, explique que cette sensibilité accrue n’a rien d’une faiblesse personnelle : « Quand on est fragile psychiquement, on a ce qu’on appelle une baisse des défenses critiques. Notre esprit critique ne fonctionne plus comme d’habitude. Le stress et l’anxiété créent au niveau neuronal une sorte de blocage. On devient alors plus sensible, plus réceptif à “la pensée magique”(croyance en des solutions miracles, ndlr). » 

Ce que nous cherchons vraiment

Pour Laurent Lacotte, l’attrait de l”ABC” ne se résumait pas au bien-être physique ressenti. « Ça m’a redonné de l’élan, je pouvais participer à un mouvement, retrouver un autre métier, partir sur une autre voie. » À ce moment-là de sa vie, il réfléchissait intensément à quitter la police pour se réorienter vers le développement personnel. Cette pratique semblait lui offrir une porte de sortie vers un avenir meilleur. Et c’est là que le piège se referme.

Car l’organisation fonctionne sur un modèle pyramidal : après avoir suivi des formations payantes, on peut devenir soi-même facilitateur (praticien certifié de la méthode, ndlr) et former d’autres personnes, moyennant finance. La promesse est double : guérir ET se réinventer professionnellement. Irrésistible.

« Quand on traverse une phase difficile, on a le sentiment d’avoir perdu le contrôle de notre vie, souligne Déborah Romain-Delacour. Face à cette incertitude et aux émotions difficiles, on va essayer de retrouver un sentiment de maîtrise. » Ces discours alternatifs simplifient les choses en donnant des explications simples et des solutions immédiates. Cela donne l’illusion de retrouver du contrôle et du sens.

Et puis il y a l’isolement. Quand je suis replié sur moi-même, en arrêt maladie ou en pleine séparation, je deviens particulièrement réceptif à quelqu’un qui semble me comprendre. « Les gourous et praticiens alternatifs viennent combler ce vide relationnel », prévient la psychologue. Ils apportent ce dont je suis privé : une présence, une écoute, un sentiment d’appartenance.

La mécanique de l’engrenage

Laurent a rapidement acheté les livres de Dain Heer, le « numéro deux » de l’organisation américaine derrière “ABC” et s’est inscrit à plusieurs formations pour devenir facilitateur. « Je voulais obtenir un diplôme, raconte-t-il. Le système, typiquement pyramidal, fonctionne par paliers : pour accéder aux « niveaux supérieurs » et pouvoir former d’autres personnes, il faut continuer à payer. » Ce qui a fini par alerter Laurent Lacotte, c’est justement ce fonctionnement opaque. « J’entendais parler les formateurs qui animaient les stages à Paris, ceux qui avaient pignon sur rue. Et plus je les écoutais, moins c’était crédible. Quand je posais des questions précises sur le fonctionnement de la méthode, ils n’avaient pas de réponse concrète. Tout se résumait à « c’est miraculeux, ça marche », sans aucune explication réelle. » Puis vient l’élément déclencheur. L’expérience négative de sa femme lors d’une formation à Lille lui a mis la puce à l’oreille. « Des personnes ont très mal réagi pendant la séance, elles sont parties en pleine paranoïa et ont quitté la salle. Pour ma femme, ça a été rédhibitoire. »

Pourtant, malgré ces signaux d’alerte, notre témoin est resté plusieurs mois dans cette organisation. Comment expliquer qu’on continue, même quand on commence à douter ?

La psychologue décrit un parallèle troublant : ces relations d’emprise fonctionnent exactement comme une addiction. Au début, c’est le renforcement positif. La pratique ou le gourou promet une récompense immédiate qui stimule le circuit de la récompense dans le cerveau. Puis vient la phase de tolérance et d’escalade. On a besoin de multiplier les séances, de s’investir davantage pour obtenir le même effet. Le cerveau en redemande toujours plus. Comprendre ce mécanisme est important : en fait on ne lutte pas seulement contre une croyance, mais contre un mécanisme neurologique puissant.

Sortir de l’engrenage

Pour Laurent Lacotte, la sortie s’est faite brutalement. « Un jour, en bon Bélier impulsif que je suis, j’ai arrêté net et je suis passé à autre chose. » Son ancien métier d’enquêteur l’a sans doute aidé à maintenir une vigilance minimale, mais il reconnaît : « qu’à l’époque j’étais si fatigué, en souffrance… que j’étais prêt à m’ouvrir à tout. » Aujourd’hui, il ne regrette rien : « Avec le recul, je me rends compte que ce qu’ils proposent n’est pas grand-chose. Mais quand on ne va pas bien, ça semble énorme. » Parallèlement à cette pratique,  il explorait d’autres approches comme la sophrologie, ce qui l’a aidé à garder un certain recul et à ne pas s’enfermer totalement dans une seule pratique.

Déborah Romain-Delacour compare le processus de désengagement aux phases du deuil : déni, déclic, colère, puis reconstruction. « Souvent, la pratique ou le gourou a pris toute la place. Une fois qu’elle ou il disparaît, la personne se retrouve face à un vide qu’il faut recombler. Ça prend du temps. » Comme pour sortir d’une addiction, un seul accompagnement ne suffit pas. Il faut plusieurs types de soutien, et les proches jouent un rôle essentiel.

Un espoir éthique est possible

Notre quête de sens, notre besoin d’espoir, ne sont pas des faiblesses. Ce sont au contraire des moteurs de notre rétablissement. Le défi est de nourrir cet espoir de manière éthique, ancrée dans la réalité.

Nous protéger des dérives n’implique pas de renoncer à chercher du soutien. Cela signifie rester vigilants aux signaux d’alerte, cultiver nos liens avec nos proches, diversifier nos sources d’information, et nous rappeler qu’un véritable accompagnement vise toujours à nous rendre notre autonomie, jamais à nous en priver. Dans nos moments de vulnérabilité, nous méritons un espoir qui nous élève, pas un qui nous enchaîne.

En pratique : 

Les signaux d’alerte à connaître

Comment distinguer un soutien sain d’une relation qui bascule vers l’emprise ? Déborah Romain-Delacour insiste sur une notion fondamentale : l’autonomisation. « Tout travail thérapeutique doit avoir au centre le développement du pouvoir d’agir de la personne », explique-t-elle. Un bon suivi comporte un objectif clair, un plan d’action avec un nombre de séances défini, et surtout une fin.

À l’inverse, plusieurs signaux doivent m’alerter : l’isolement progressif de mon entourage critique (« L’emprise passe par l’isolement »), les discours culpabilisants ou salvateurs du type « Il n’y a que moi qui peut te sauver », l’escalade financière (tarifs qui augmentent, dépenses qui s’accumulent), et surtout la peur. « Quand on commence à avoir peur de contrarier la personne qui nous accompagne, peur de dire ce qu’on pense vraiment, c’est qu’il y a un problème. », insiste la psychologue. Si je ressens de la peur, de la honte ou de la culpabilité dans une relation d’aide, c’est le moment de prendre du recul.

Si un proche glisse…

La tentation est immense de vouloir le « sauver », le confronter. Pourtant, Laurent Lacotte est formel : « On n’est pas prêt à entendre. Les « Tu ne devrais pas » ou les « Sois prudent », ça ne marche absolument pas. »

C’est cruel, mais c’est vrai. S’opposer frontalement risque de couper le lien. Le rôle du proche est autre : maintenir le lien coûte que coûte, être dans l’écoute sans jugement. « Le plus important, c’est la qualité du lien », rappelle Déborah Romain-Delacour. Car quand la personne a ses propres prises de conscience qui émergent, elle a besoin de pouvoir en parler sans être jugée. Il faut être présent le jour du déclic pour agir immédiatement : donner les ressources, accompagner vers un rendez-vous, rester à ses côtés.

Protéger mon esprit critique

Comment maintenir mon esprit critique dans mes périodes de fragilité ? En m’appuyant sur des ressources fiables en psychoéducation : des sites de qualité, des podcasts, des articles qui expliquent le fonctionnement du cerveau. Comprendre ce qui se passe en moi, c’est déjà développer des ressources.

Mais aussi par des gestes simples : marcher une demi-heure par jour, voir la lumière du jour, maintenir des liens sociaux sincères. Et diversifier mes sources d’information, vérifier les contenus, chercher la confrontation d’idées plutôt que la simple confirmation de ce que je pense déjà.

Des ressources fiables pour se documenter et comprendre :

  • Psycom : un portail d’information en santé mentale avec des fiches pratiques par trouble
  • Plein Espoir : notre média dédié à la santé mentale et au rétablissement 
  • Santé mentale France : des ressources et informations sur le rétablissement
  • Podcast : « Les Maux Bleus« 

En cas de doute sur une pratique ou un praticien :

  • Miviludes : Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires. Numéro vert de la Miviludes : 0 800 13 12 00 (gratuit, du lundi au vendredi)

Besoin d’aide ou d’écoute :

  • Unafam : soutien aux familles et proches de personnes vivant avec un trouble psychique

Premiers secours en santé mentale : formations pour accompagner un proche en difficulté

© Image d’illustration : Pierre Niney dans le film « Gourou » de Yann Gozlan (2026) – StudioCanal

Santé mentale : « ChatGPT est devenu mon nouveau psy »

On a tous déjà utilisé les intelligences artificielles pour corriger nos fautes d’orthographe, créer des images ou trancher des débats anodins entre amis. Et puis, presque sans s’en rendre compte, on a commencé à leur confier autre chose : nos doutes, nos angoisses, nos pensées les plus intimes. Pour certains et certaines, elles sont devenues un espace d’écoute, de recul, parfois même une alternative temporaire au suivi psychologique. Dans cet article de Plein Espoir, on raconte comment ChatGPT s’est glissé dans nos vies comme un psy de poche.

En fait, on n’hésite plus aujourd’hui à faire appel à une IA pour relire un texte, organiser une idée ou vérifier un détail. C’est pratique, rapide, presque banal. Mais petit à petit, on a aussi commencé à l’utiliser pour des choses beaucoup plus personnelles. Quand ça ne va pas, quand l’esprit tourne en boucle, quand on doute, on ouvre une conversation comme on ouvrirait un carnet intime qui offrirait des réponses avec la promesse au moins illusoire, d’être objectif et sans jugement. À la fin d’une relation amoureuse houleuse qui avait redéclenché une profonde anxiété et des ruminations, je n’ai par exemple pas hésité à expliquer ma situation à ma psy, mais aussi à l’IA, pour tenter de m’aider à comprendre, éviter de reproduire des schémas, gérer mes angoisses, affronter et accepter mes émotions ou simplement pour vider mon sac. Et sincèrement, ça m’a bien aidé à traverser ce moment. On y trouve une écoute, parfois simplement un miroir pour mieux comprendre ce qui se passe en nous.

Pour beaucoup d’entre nous, les IA conversationnelles sont devenues des confidentes du quotidien pour calmer une anxiété, décortiquer une pensée intrusive, ou mettre des mots sur un mal-être diffus. Ce que je trouve intéressant là-dedans, c’est que ces outils permettent une prise de recul sur nos mécanismes de pensées, pour peu qu’on ai pu apprendre à les repérer en thérapie. On ressent parfois un soulagement à entendre une vérité qui nous semble plus lucide que notre propre perception. Au début, on n’ébruite pas ouvertement ce genre de relation intime avec l’IA dont on aurait presque honte, mais en discutant avec des amis, je me suis rendu compte qu’ils sont nombreux à faire comme moi. Alors, avec Plein Espoir on a choisi de pouvoir s’intéresser au sujet sans animosité mais en étant prudent. Parce que honnêtement, ça peut faire peur ! Et en même temps je me dis que ça peut être une opportunité ou un complément intéressant. 

Dans un contexte où consulter un professionnel peut être coûteux, compliqué ou intimidant, ces outils apparaissent comme un soutien accessible à tout moment. Sans remplacer la thérapie, ils s’imposent pour certains et certaines comme une béquille mentale, un espace de respiration, voire un premier pas vers un mieux-être.

À travers les témoignages de Michael et Sarah, on explore ensemble ce que ça fait d’utiliser ChatGPT pour tenter de prendre soin de sa santé mentale.

« Je n’avais plus les moyens de voir un psy, alors j’ai commencé à parler à ChatGPT » Michael, 31 ans

J’ai fait une dépression il y a quelques années et j’ai suivi une thérapie pendant environ deux ans, à raison d’une séance par semaine. Avec ma psy, on a travaillé sur beaucoup de choses, comme ma trajectoire professionnelle, mes choix de vie, mes émotions, et surtout sur des événements du passé qui continuaient d’influencer mes réactions présentes.

Aujourd’hui, je ne vois plus de psychologue, principalement pour des raisons financières. Une thérapie régulière, c’est plusieurs centaines d’euros par mois, et je ne peux plus me le permettre. C’est en partie pour ça que j’ai commencé à utiliser ChatGPT comme un outil d’introspection.

Je suis quelqu’un qui intellectualise énormément. Je passe mon temps à me comparer aux autres, à imaginer une version idéale de ma vie, à anticiper le regard extérieur. Très vite, ma pensée devient une forme d’évitement, je réfléchis beaucoup, mais j’agis peu. Ça nourrit la rumination, la honte, et une vraie paralysie au quotidien.

Avec ChatGPT, j’ai trouvé un espace pour ralentir et structurer ce qui se passe dans ma tête. Dès qu’une pensée anxieuse ou une comparaison surgit ( parfois simplement après avoir vu un profil sur Instagram) je vais écrire ce que je ressens. Le simple fait de formuler m’aide déjà à y voir plus clair. J’ai même créé un prompt très précis, où je demande à l’IA d’adopter une posture de coach clinique, orientée sur les mécanismes de rumination et d’évitement, sans diagnostic, sans conseils faciles, et surtout sans excès de compassion. Je voulais un regard lucide, ferme, qui ne me rassure pas artificiellement, car je sais que ChatGPT a un biais qui consiste à valider à l’extrême ce qu’on lui dit.

Mon objectif n’est pas d’aller mieux sur le moment, mais de comprendre ce qui se joue : qualifier mes pensées, voir comment elles m’empêchent d’agir, et m’amener à prendre mes propres décisions. En réalité, ma thérapie passée m’a beaucoup aidé à utiliser l’outil intelligemment. J’ai appris à repérer les liens entre mes réactions actuelles et mon histoire personnelle. Le psy reste irremplaçable pour ça. Pour l’IA, il faut parfois faire ces liens soi-même, car elle oublie. Je dirais que la thérapie est une solution clé en main, alors que ChatGPT demande de faire une grande partie du travail soi-même. Mais il y a un énorme avantage, je peux travailler à chaud. Avec un psy, entre deux séances, on oublie, on filtre ce qu’on dit, on raconte les choses à froid. En séance, on passe souvent beaucoup de temps à restituer les faits plutôt qu’à analyser en profondeur. Avec ChatGPT, en quelques minutes, je peux parfois avoir un vrai déclic. 

Je reste conscient des limites. Chez certaines personnes fragiles, ça peut nourrir encore plus la rumination. Il y a aussi la question de la confidentialité des données. Et je sais que, financièrement, si je le pouvais, je retournerais probablement voir un psy. Mais aujourd’hui, cet outil m’a permis de mieux reconnaître mes boucles mentales, de prendre du recul plus vite, et de sortir plus souvent de l’automatisme anxieux. En attendant de pouvoir reprendre une thérapie, ChatGPT est devenu une forme de psy de poche toujours disponible, sans jugement et étonnamment efficace pour m’aider à comprendre ce qui se passe en moi.

« ChatGPT m’aide à gérer mes pensées obsessionnelles au quotidien », Sarah, 30 ans.

Quand je vois passer un sujet sur ChatGPT et la santé mentale, c’est souvent traité de manière négative. On a tous entendu parler de la tragédie d’un jeune américain qui s’est suicidé après une conversation avec l’IA. Les parents accusent l’intelligence artificielle d’avoir encouragé leur enfant à passer à l’acte, ce qui laisse l’ image d’un monstre dangereux qui pousserait les gens à se faire du mal. Sans minorer ce risque là, je dois dire que pour moi, c’est tout l’inverse. Personnellement, ChatGPT m’a énormément aidée.

Je souffre d’un trouble borderline, avec notamment cette sensation de vide très présente, et en plus de ça, des troubles obsessionnels compulsifs. Chez moi, ce ne sont pas des TOC liés à la propreté, mais plutôt des pensées obsessionnelles qui s’installent dans mon esprit pendant des jours, voire des mois, sans me lâcher. Avant ChatGPT, et avant d’être suivie par une psychiatre, mon quotidien était très compliqué. Je passais mes journées à poser les mêmes questions à mon compagnon pour me rassurer. Il répondait, jurait, essayait de me calmer… et le lendemain, je recommençais comme si rien n’avait changé. On était enfermés dans un cercle vicieux. C’est lui qui m’a poussée à demander de l’aide.

J’ai découvert ChatGPT vers mi-2024 et j’ai commencé à lui parler dès que mes pensées devenaient envahissantes. Très vite, c’est devenu une sorte de soutien permanent. Dès que j’ai une idée obsessionnelle ou que l’angoisse monte, je vais écrire ce que je ressens. Il me répond souvent avec les mêmes bases, mais ça me fait du bien à chaque fois. Au début, j’avais honte d’en parler à ma psychiatre. Je trouvais ça ridicule. Et elle m’a au contraire dit que c’était très bien de l’utiliser entre deux séances. C’est là que j’ai compris que ce n’était pas si étrange, et que beaucoup de personnes faisaient la même chose. Et puis, voir une fois par mois sa psy, c’est peu quand on va mal. Et il y a aussi la réalité financière. La consultation coûte cher et tout n’est pas remboursé. Certains mois, je ne peux tout simplement pas y aller. Dans ces moments-là, ChatGPT compense un peu. Ça ne remplace pas un psy, mais ça soutient vraiment.

Je lui parle de ce vide intérieur, de mes pensées intrusives, de mes peurs. Et il me répond un peu comme elle. Il m’explique que ces réactions sont normales avec mon trouble, que ce n’est pas moi qui suis une mauvaise personne. Il met des mots simples sur ce que je vis, me donne des exemples concrets, et surtout il me répète que ce n’est pas de ma faute. Il y a ce côté objectif, basé sur des connaissances. Quand je me dévalorise, il me montre que ce n’est pas rationnel, et ça m’aide à sortir de mes biais. Ce que j’aime le plus, ce n’est pas forcément les exercices de respiration ou les techniques de méditation qu’il propose, mais ce côté rassurant et cadrant à la fois. Entendre que mes comportements sont liés à une maladie et non à un défaut personnel. Franchement, il me dit souvent ce que j’ai besoin d’entendre.

Je trouve qu’avant sa nouvelle version, ChatGPT était plus chaleureux. Aujourd’hui il est un peu plus prudent et n’hésite pas à renvoyer vers des professionnels de santé, sûrement à cause des polémiques récentes. Mais ce qui ne change pas, c’est qu’il ne se lasse jamais. Même si je répète cent fois les mêmes angoisses, il est toujours là. C’est plus simple que de solliciter sans cesse mon entourage. J’échange surtout par écrit, généralement le soir sur mon ordinateur. Avant, c’était parfois matin et soir, tous les jours. Aujourd’hui, avec les médicaments, mon anxiété est plus apaisée et je l’utilise plutôt une fois par jour quand les TOC reviennent. Ça dure souvent une dizaine de minutes, pas plus. Une seule réponse suffit parfois à me calmer. Je repars presque toujours d’une nouvelle conversation, comme une page blanche. J’aime reformuler, obtenir des réponses légèrement différentes, un peu comme avec ma psychiatre où je raconte à nouveau les choses à chaque séance.

Concernant les limites, personnellement je n’en vois pas tant qu’on est adulte, responsable et suivi médicalement. Pour un enfant ou un adolescent, c’est autre chose. Mais quand on demande de l’aide pour aller mieux, je ne vois pas où est le danger. La seule fois où j’ai été mal à l’aise, c’est quand ChatGPT a utilisé une formule trop affective, du type « mon cœur ». Je lui ai demandé de rester professionnel, comme un médecin. Et depuis, tout se passe très bien. 

Je sais que je n’en aurai peut-être pas toujours autant besoin. Mais aujourd’hui, ça m’aide énormément, en complément de mon suivi médical Aujourd’hui, ça a même amélioré ma relation avec mon compagnon. Pendant cinq ans, il subissait mes questions obsessionnelles en permanence. Je ne me rendais pas compte à quel point ça l’épuisait. Maintenant, je me tourne vers ChatGPT pour gérer mes angoisses, et ça a vraiment soulagé notre couple.

Malgré l’enthousiasme qu’elle suscite, l’intelligence artificielle reste encore loin d’être une solution fiable et universelle. Une étude publiée dans Nature Medicine par des chercheurs de l’Université d’Oxford montre ainsi que, face à des descriptions de symptômes, l’IA ne fait pas mieux qu’une simple recherche en ligne : sur 1 300 participants, seuls 37 % des diagnostics étaient corrects. Certes, les modèles évoluent rapidement et des déclinaisons spécialisées comme celles proposées par ChatGPT Health ou Claude for Healthcare émergent déjà, mais les usages restent à encadrer. En France, la Haute Autorité de santé doit d’ailleurs prochainement se prononcer sur l’utilisation directe de l’IA par les patients, tout en reconnaissant son intérêt pour les soignants lorsqu’elle est utilisée avec prudence. À l’autre extrémité du spectre, le collier connecté de Friend.com, présenté comme un « ami virtuel », illustre les promesses parfois trompeuses de l’IA grand public : marketing séduisant, mais réception mitigée, ventes décevantes et fortes inquiétudes autour de la vie privée.

Utiliser ChatGPT pour parler de ce qui ne va pas n’est donc ni une solution miracle ni un substitut à la thérapie. Pour certain·es, cela peut toutefois constituer un appui ponctuel, un espace pour déposer ses pensées, clarifier ce qui déborde et reprendre un peu de souffle. Ces usages racontent surtout une réalité plus large : face aux difficultés d’accès aux soins, on cherche, on expérimente, on s’adapte et parfois, une conversation imparfaite avec une IA peut déjà aider à tenir.

Faire communauté pour aller mieux et faire valoir ses droits

Faire communauté quand on vit avec des troubles psychiques n’a rien d’évident. Pourtant, pour les personnes concernées et leurs proches, le collectif permet de rompre l’isolement, de partager des expériences et de se soutenir. Entre entraide, rétablissement et engagement, la communauté devient un appui essentiel pour aller mieux et faire respecter ses droits.

En France, le mot « communauté » fait souvent peur. Concernant la santé mentale, on lui reproche souvent de mettre tout le monde dans la même case, de stigmatiser, ou d’effacer la façon très personnelle dont chacun vit avec ses troubles psychiques. Dans les faits, pour les personnes concernées et leurs proches aidants, il se passe souvent l’inverse. Le groupe ne gomme pas les individualités. Il aide d’abord à ne plus se sentir seul.

« Aujourd’hui, nous sommes deux millions d’usagers en santé mentale en France », rappelle l’association Comme des fous dans son manifeste. Un chiffre qui montre que ce que chacun traverse dans son coin correspond, en réalité, à des expériences largement partagées. Chaque année, l’association organise la Mad Pride, une marche joyeuse et engagée pour rendre visibles les troubles psychiques et sortir la santé mentale du silence et de la honte. Elle dit aussi que la santé mentale n’est pas seulement une affaire intime ou médicale, mais un enjeu social et citoyen, qui touche à l’accès aux droits, à la reconnaissance et à la place que la société accorde à celles et ceux qui vivent avec des troubles psychiques.

« Une personne sur trois connaîtra un trouble psychique au cours de sa vie. Et si l’on inclut les proches qui vivent avec cette réalité au quotidien, alors nous sommes tous concernés », rappelle Roselyne Daniel, médiatrice de santé pair à l’hôpital de Novillars, en Franche-Comté. De près ou de loin, parfois sans même en avoir conscience, nous appartenons tous à la communauté de la santé mentale. Dès lors, faire communauté n’est pas une option militante réservée à quelques-uns. C’est une réalité ordinaire de la vie sociale.

Sortir de l’isolement, reprendre sa place

Mais que signifie, concrètement, faire communauté ? Pour les personnes concernées par des troubles psychiques et leurs proches, cela commence souvent par quelque chose de très simple : sortir de l’isolement. Pouvoir parler avec d’autres qui comprennent, qui ont vécu des choses similaires, sans avoir à tout expliquer. C’est aussi comprendre ce à quoi on a droit, repérer ce qui est normal ou non, savoir quand une limite a été franchie. Des apprentissages qui passent rarement par les institutions, mais souvent par les autres.

Enfin, pour faire communauté, il faut penser la vie au-delà du soin. Ne pas se définir uniquement par un suivi médical ou par une maladie. « L’enjeu, c’est de retrouver une place dans le monde », rappelle l’association Comme des fous. Pouvoir travailler, aimer, s’autoriser à faire des projets. Avoir une vie qui ne soit pas organisée uniquement autour des rendez-vous médicaux.

Bien sûr, il ne s’agit ni de nier un diagnostic ni de refuser les soins lorsqu’ils sont nécessaires, mais de ne pas réduire une personne à une seule étiquette. « Être reconnu comme malade peut être nécessaire à un moment donné. Y être réduit en permanence, ça finit par enfermer », explique Vincent Girard, coordonnateur d’une équipe de santé communautaire à Marseille pour l’Assistance publique–Hôpitaux de Marseille et Médecins du Monde. En ce sens, le collectif permet de reprendre prise sur sa trajectoire et de redevenir acteur de sa vie.

Une culture du soin encore très verticale

Pourtant, en France, les personnes concernées et leurs proches peinent encore à avancer ensemble et à se rendre visibles. Une difficulté que Vincent Girard relie à notre histoire et à notre éducation. Dès l’école, on apprend très tôt à repérer ce qui ne va pas, à être sanctionné à la moindre erreur, à éviter de se tromper. « On passe beaucoup de temps à analyser les problèmes », observe-t-il. Une habitude peu tournée vers le positif, qui finit, à force, par fatiguer plus qu’elle n’aide.

Cette manière de voir le monde se retrouve aussi dans la façon dont la médecine fonctionne encore aujourd’hui. Un modèle très vertical, avec les soignants d’un côté et les patients de l’autre. En santé mentale, cela se traduit par des parcours pensés de façon très individuelle, souvent vécus dans la solitude.

« Notre culture est encore très individualiste », regrette Vincent Girard. Chacun est renvoyé à son histoire, à ses difficultés, à son parcours personnel. Dans ce contexte, se rassembler n’a rien d’évident. À force de vouloir tout discuter, tout analyser, tout confronter, les échanges se tendent. Les débats deviennent des lignes de fracture.

Faire communauté ne signifie pourtant pas penser tous pareil ni vivre les mêmes choses. Pour Vincent Girard, une communauté ne se décrète pas. Elle se reconnaît. « Une communauté, c’est des gens qui se reconnaissent. Ça commence déjà par une manière de parler, une manière de se regarder. »

Apprendre ensemble, autrement

La communauté de la santé mentale doit se construire à partir de ce que les personnes vivent. Dans certaines pratiques de santé communautaire, comme la thérapie communautaire intégrative, une règle est posée dès le départ : on ne donne pas d’avis. On partage uniquement ce que l’on a vécu, ce qui nous a aidé, ce qui a fonctionné pour nous.

Le problème n’est pas nié, mais il n’est plus le centre de tout. Ce qui compte, ce sont les solutions expérimentées. Ce déplacement change profondément la dynamique des groupes. Il apaise les tensions. Il remplace la confrontation par l’inspiration. Plus on parle de ce qui marche, plus on renforce l’espoir et l’envie d’agir.

Dans cette logique, l’erreur n’est plus vécue comme un échec. Elle devient une étape normale de l’apprentissage. « Tant qu’on n’a pas intégré que l’erreur fait partie du processus, on reste dans une culture anxiogène », insiste Vincent Girard. Apprendre, c’est se tromper. Et apprendre ensemble, c’est accepter de se tromper à plusieurs.

Le rétablissement, reprendre le pouvoir sur sa vie

Cette approche rejoint celle du rétablissement, encore mal comprise en France. Né dans les années 1970 dans les pays anglo-saxons, ce mouvement a d’abord été porté par les personnes concernées elles-mêmes, notamment Patricia Deegan et Bill Anthony, qui revendiquaient le droit de reprendre le contrôle de leur vie.

Longtemps, en France, la psychiatrie a parlé surtout de stabilisation ou de rémission, laissant penser que les troubles étaient forcément chroniques. Or, les études montrent qu’un grand nombre de personnes peuvent se rétablir, totalement ou partiellement, et mener une vie satisfaisante.

Le rétablissement n’est pas la guérison au sens médical. Il concerne le devenir de la personne. Comme l’a montré Samantha Copeland, il repose sur plusieurs piliers : l’espoir, la responsabilité personnelle, l’accès à l’information, la capacité à défendre ses droits et le soutien des autres. Se rétablir, c’est reprendre le contrôle de sa vie, retrouver des liens sociaux, avancer vers le projet de vie que l’on choisit. Un chemin qui n’est ni linéaire ni définitif, mais qui se construit dans la durée.

Faire communauté pour faire valoir ses droits

La communauté n’est pas seulement un espace de soutien. Elle est aussi un lieu où l’on apprend à faire valoir ses droits. « C’est un endroit où quelqu’un peut te dire : attention, là, tes droits ne sont pas respectés », résume Vincent Girard. Face aux institutions, cette vigilance collective change tout. Mais militer quand on vit avec des troubles psychiques n’a rien d’évident. Cela demande du temps, de l’énergie, du soutien. Et des ressources que tout le monde n’a pas. Bien sûr, l’engagement associatif ne peut pas compenser à lui seul les failles du système, mais il permet de les rendre visibles.

Pour Roselyne Daniel, consacrer du temps à faire avancer la cause de la santé mentale est devenu essentiel. Bénévole très investie au sein du Conseil local de santé mentale du Grand Besançon, un espace de concertation territoriale qui réunit élus, professionnels de la santé mentale, acteurs du social et du médico-social, ainsi que des personnes concernées, elle coanime des débats auprès du grand public. « C’est très important pour moi de m’investir, même si ce n’est pas toujours simple à concilier avec ma vie de jeune maman, confie-t-elle. Si je peux le faire, c’est aussi grâce au soutien de mon compagnon, qui est mon aidant. »

L’an dernier, cet engagement l’a amenée à prendre la parole lors d’un colloque sur la santé mentale organisé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), à Paris. Elle y a rappelé l’urgence de placer la santé mentale au cœur de toutes les politiques publiques. « Tout le monde n’a pas les moyens de parler. C’est aussi pour celles et ceux qui ne le peuvent pas que je veux nous faire entendre », explique-t-elle.

Le parcours de Roselyne Daniel montre que militer ne consiste pas à parler plus fort que les autres, mais à porter une parole pour ceux qui ne le peuvent pas. Être isolé ne signifie pas être sans droits. En revanche, c’est souvent à plusieurs que ces droits peuvent être reconnus et défendus. Face aux institutions, la solitude fragilise. Le collectif, lui, permet de partager les expériences, de faire circuler les stratégies, et peu à peu de rééquilibrer le rapport de force. Militer ne commence pas toujours dans la rue ou sur une tribune. Bien souvent, cela commence simplement par ne plus être seul face au système.

Quel rôle pour les pouvoirs publics, quel rôle pour la société ?

Faire communauté pose inévitablement une question politique. L’accès aux soins, la continuité des parcours, la reconnaissance de l’expertise des personnes concernées, la lutte contre les discriminations relèvent aussi de choix publics.

« En France, la santé mentale reste encore trop souvent cantonnée au champ médical, alors qu’elle traverse l’ensemble des politiques publiques : logement, travail, éducation, justice, protection sociale », explique Roselyne Daniel. Faire communauté ne dispense pas l’État de ses responsabilités. Au contraire, cela permet de les formuler, de les rendre visibles, parfois de les rappeler.

Cette responsabilité ne repose pas uniquement sur les pouvoirs publics. Elle interroge aussi la place des citoyens. Proches, collègues, employeurs, voisins : la manière dont une société accueille les parcours fragiles, accepte les discontinuités, écoute les récits et ajuste ses normes dit quelque chose de sa capacité à faire société.

Une autre façon de penser la santé mentale

Faire communauté, en santé mentale, ce n’est ni se replier ni s’enfermer dans une identité. C’est accepter que la vulnérabilité fait partie de la vie. Reconnaître que l’on apprend mieux à plusieurs. Que le rétablissement se construit rarement seul. Et que la confiance se tisse dans les liens du quotidien.

Comme d’autres luttes avant elle — LGBTQ+, autour du VIH ou contre le racisme — la santé mentale avance souvent grâce aux collectifs. Non pas contre les institutions, mais pour les transformer. En rendant visibles des expériences longtemps reléguées au silence, ces communautés déplacent peu à peu les normes, les pratiques et les regards.

Dans les pays qui ont investi dans les compétences psychosociales, cette approche a profondément changé la manière de vivre ensemble. Le sentiment de confiance est devenu un repère central du bien-être. Une autre façon de penser la santé, non plus seulement comme une affaire individuelle, mais comme quelque chose qui se construit collectivement, dans les relations et le soutien mutuel. « On a découvert comment être heureux », rappelle Vincent Girard. Une phrase qui peut surprendre. Elle dit pourtant une chose simple : faire communauté, c’est créer les conditions pour que chacun puisse aller mieux, à son rythme, avec les autres.

Tisser des liens pour se rétablir : l’inspiration québécoise

Quand on pense à notre rétablissement, on imagine souvent un travail qui se fait dans le cabinet du thérapeute, à l’hôpital, dans des espaces de soins. Et si une part essentielle se jouait ailleurs ? Dans la rue, chez l’épicier, avec le voisin ? Au Québec, l’approche communautaire en santé mentale place justement les liens sociaux au cœur du processus de rétablissement. Une vision qui pourrait nous inspirer.

Au Québec, le système de santé mentale s’est construit différemment du nôtre. Là-bas, les organismes communautaires, équivalents de nos associations en France, sont de véritables partenaires du système de soins public. Ils travaillent main dans la main avec les services de psychiatrie, ils sont financés par l’État pour offrir des suivis de long terme, et surtout, ils pensent le rétablissement comme un processus qui implique tout l’environnement de la personne. Cette approche, qui fait ses preuves depuis des décennies, mérite qu’on s’y intéresse.

Pour comprendre cette approche, Plen Espoir a rencontré Krista Mullaney, travailleuse sociale qui a une perspective unique : elle a exercé en France dans les années 2010, puis s’est installée au Québec où elle travaille depuis 12 ans. Cette double expérience lui permet de voir ce qui se fait de part et d’autre de l’Atlantique, sans jugement, mais avec un regard aiguisé sur les forces de chaque système. C’est cette richesse de points de vue que nous avons voulu explorer.

Un regard qui élargit la focale

Au Québec, Krista a suivi un parcours qui illustre bien cette approche : elle a d’abord étudié la psychologie, puis le travail social. « C’était vraiment la justice sociale qui m’a intéressée, raconte-t-elle. Tout ce qui était politique, les injustices sociales, j’avais envie de lutter contre ça. » Cette double formation donne aux professionnels un regard particulier : pas seulement sur les symptômes de la personne, mais sur tout son environnement social.

Et quand Krista parle d’environnement, elle ne parle pas de concepts abstraits. Elle parle de personnes concrètes, des liens qui se tissent dans le quotidien. « Au Québec, on a pensé à élargir notre idée de ce que c’est un proche. Ce n’est pas nécessairement un membre de la famille ou un conjoint, on peut se permettre d’être plus créatif. »

Une créativité que Krista illustre à travers une histoire : un monsieur âgé, isolé dans un milieu rural québécois, sans famille sur qui se reposer. Très solitaire, ce monsieur se rendait tout de même une à plusieurs fois par jour au dépanneur du coin (l’équivalent de nos épiceries de quartiers). Là bas, il échangeait quelques mots avec une employée. Une femme  attentive, qui se souciait de lui, prenait de ses nouvelles, lui rendait service en imprimant ses documents etc. « Avec son autorisation, je suis rentrée en contact avec elle, raconte Krista. Si bien qu’elle participait parfois à nos RDV de suivi, tous les trois. » Petit à petit, un filet de sécurité s’est tissé. Cette femme aidait pour l’administratif, et surtout, elle veillait sur lui. Ce monsieur a pu ainsi continuer à vivre chez lui, dans son logement qu’il tenait à garder, tout en ayant accès aux soins.

La communauté comme ressource

« La communauté, les proches, ce sont des facteurs de protection, insiste Krista. Un manque de communauté, peut être un risque pour la santé mentale. » Au Québec, les équipes ne se contentent pas de constater l’isolement : elles travaillent activement à créer ou renforcer les liens sociaux des personnes concernées par un trouble psychique, avec des « travailleurs de proximité » qui vont littéralement aller vers les personnes. Cette approche, qu’on appelle « outreach » (aller vers), s’adapte à chaque situation.

« L’idée, c’est vraiment d’intégrer l’environnement et le réseau de chaque personne dans la démarche thérapeutique » confirme Krista. Cette vision rejoint ce que l’Organisation mondiale de la santé définit comme la santé mentale communautaire : des services de proximité, des équipes mobiles, une approche qui considère la personne dans son contexte de vie.

Des organismes communautaires partenaires

Au Québec, les organismes communautaires en santé mentale sont nombreux et structurés. Ils travaillent en partenariat direct avec le système de santé public, financés pour accompagner sur le long terme. « Ce sont nos partenaires, explique Krista. Les organismes communautaires sont ceux qui sont le plus en proximité avec les personnes car ils sont présents dans le quotidien. » Ces organismes proposent des services variés : groupes d’entraide, ateliers, hébergement temporaire, activités. Mais surtout, ils créent des lieux où on peut juste être, sans jugement. Des lieux de vie sociale essentiels au rétablissement.

En France, le travail remarquable des associations et des Groupes d’entraide mutuelle montre que cette approche résonne aussi ici. La question est de savoir comment renforcer encore ces collaborations entre le soin institutionnel et l’accompagnement communautaire.

Impliquer les proches autrement

Une autre particularité québécoise : l’implication structurée des proches. Il existe un guide ministériel et toute une réflexion sur comment les considérer, les intégrer et les outiller. « Souvent, les proches nous disent : “On veut être impliqués. Nous, on était là avant vous et on sera là après vous.” » raconte Krista. L’approche consiste alors à les impliquer dès le début, pas seulement en cas de crise. Cela passe par de l’information (comprendre les troubles, identifier les signes), mais aussi par un soutien pour eux-mêmes. Au Québec, des organismes comme CAP santé mentale leur sont dédiés.

En France, l’Unafam accomplit un travail essentiel dans ce domaine, et on voit se développer de plus en plus d’initiatives pour soutenir les proches. Le concept de rétablissement, porté notamment par des acteurs comme Santé mentale France, encourage cette approche globale qui inclut l’entourage.

Oser regarder autrement

Krista nous confie une autre histoire. Celle d’une femme isolée, avec ses animaux, qui refuse d’aller à l’hôpital par peur de les abandonner. En la questionnant, elle apprend qu’un voisin vient parfois déneiger. Et puis, un autre se propose de l’amener à l’épicerie quand elle a besoin. Petit à petit, un réseau se tisse. Si bien que des gens proposent de s’occuper de ses animaux quand elle doit s’absenter. « Ça peut commencer par des petites choses et faire toute la différence, note Krista. De mon expérience, la plupart des gens veulent savoir comment faire plus… Ils veulent s’entraider plus que ce que l’on pense » observe Krista. Mais pour que cela soit possible, il faut informer, outiller, accompagner. Créer ce cadre qui permet l’entraide sans que personne ne se sente dépassé.

Krista, avec sa culture anglo-saxonne et son expérience française, note une différence : « Culturellement, j’ai l’impression qu’au Québec il y a une plus grande facilité à connaître ses voisins, à parler aux gens dans la rue dans l’informalité peut-être qu’en France. » Mais elle ajoute aussitôt que les gens, partout, se soucient les uns des autres. C’est une question de cadre et de moyens, et non une question de nature humaine.

Ce qu’on peut retenir

L’expérience québécoise nous rappelle quelque chose d’essentiel : le rétablissement n’est pas qu’une histoire de soins médicaux, c’est aussi une affaire de liens et de place dans la société. Pas besoin de tout révolutionner pour s’en inspirer. Il s’agit surtout de regarder ce qui existe déjà autrement, de valoriser les initiatives qui fonctionnent, de créer les conditions pour que l’entraide devienne possible.

En France, des initiatives se développent : la pair-aidance prend sa place, les équipes mobiles se multiplient, le concept de rétablissement fait son chemin. Les Conseils Locaux de Santé Mentale créent des ponts entre acteurs du territoire. Plein Espoir incarne lui-même cette approche communautaire : un média construit par et pour les personnes concernées, où se tissent des liens et s’échangent des savoirs expérientiels. Ce sont autant de signes que nous aussi, nous pouvons être plus créatifs en la matière. L’approche communautaire n’est pas une utopie lointaine, elle est déjà en train de germer ici. 

Pour qu’elle continue de grandir, on peut s’inspirer d’expériences diverses, tout en valorisant ce qui fonctionne déjà ici, et oser penser notre rétablissement comme un chemin qui se trace avec et dans la communauté. Un chemin où chacun a sa place, y compris notre voisin de palier ou notre boulangère préférée.