Santé mentale et fêtes de fin d’année : démêler le vrai du faux


Les fêtes de fin d’année peuvent être une période complexe quand on vit avec un trouble psychique. Chez Plein Espoir, on le sait bien : en discutant en conférence de rédaction entre personnes concernées, on s’est rendu compte qu’on avait chacun nos propres difficultés, mais aussi pas mal de solutions qui rendent les choses plus faciles. Contrairement aux idées reçues, cette période ne provoque pas de pic de suicides, mais elle peut amplifier certaines fragilités. Alors pour mieux la traverser ensemble, on a voulu démêler le vrai du faux, et surtout partager des pistes concrètes.

Des solutions existent, et on peut les activer dès maintenant

Avant même de parler des difficultés, parlons de ce qui aide. Parce que oui, cette période peut être compliquée, mais elle peut aussi devenir une opportunité de solidarité collective. « Au lieu de se demander si c’est une période très difficile, que chacun se dise : « C’est peut-être le moment de faire preuve de solidarité ! » », propose Nicolas Franck, psychiatre chef de pôle au Vinatier et coordonnateur du DES de psychiatrie à l’université Lyon 1.

Et concrètement, ça ressemble à quoi ? Chez Plein Espoir, on a justement mis en place plusieurs initiatives ce mois-ci :

Au-delà de nos propositions, des alternatives existent partout sur le territoire : les Groupes d’entraide mutuelle (GEM), les associations, les structures municipales et médico-sociales peuvent proposer de célébrer les fêtes autrement, surtout si les liens familiaux sont distendus ou toxiques.

Ce qu’on croit (à tort) sur les fêtes et le suicide

« La période des fêtes est une période joyeuse de regroupement collectif, qui peut par contraste, accentuer chez certains un sentiment de solitude », explique Nicolas Franck. Contrairement à une idée reçue tenace, elle ne génère pas de pic de suicides : les chiffres montrent même que décembre présente le taux le plus bas de l’année. En France, ce sont plutôt avril-mai les périodes qui semblent les plus à risque.

Pourquoi ce mythe persiste-t-il alors ? Les médias y contribuent : en 2022-23, 40% des articles de presse soutenaient encore cette idée fausse, ce qui peut renforcer la détresse des personnes vulnérables. Gérald Kierzek, médecin urgentiste à l’Hôtel-Dieu de Paris, apporte toutefois une nuance importante au micro de France Inter : « Il y a moins de suicides à cette période-là, mais il y a plus de passages aux urgences car on a une augmentation des idées suicidaires et plus d’appels sur les lignes d’écoute ». Ce qui révèle un paradoxe : si les fêtes n’entraînent pas davantage de passages à l’acte, elles peuvent bel et bien amplifier la souffrance psychique.

Des difficultés différentes pour chacun

Les fêtes de fin d’année surviennent aussi dans un contexte de vulnérabilité biologique propre à l’hiver. « La baisse de luminosité peut accentuer des symptômes dépressifs. Et c’est bien la luminosité qui joue, pas la température », explique également Lucie Joly, psychiatre aux hôpitaux Saint-Antoine à Paris. Le trouble affectif saisonnier (ou dépression saisonnière) toucherait entre 1 et 3% de la population dans les régions tempérées comme la France. À distinguer du « Christmas blues » (le blues de Noël) et du « winter blues » (le blues hivernal) qui sont des formes moins intenses, qu’on ne considère pas comme des troubles à part entière.

Au-delà des facteurs biologiques, les fêtes peuvent charrier un poids psychologique considérable. « Il y a cette pression à être heureux, cette idée qu’on devrait être content d’être avec ses proches. Or ça peut réactiver des traumas ou des conflits familiaux anciens », souligne Lucie Joly, qui mentionne aussi la désorganisation des rythmes de sommeil et de l’alimentation qui ne sont pas sans conséquences quand on a besoin de respecter une routine. Comme en témoigne Mathieu, qui vit avec un trouble bipolaire : « Les périodes de fête sont une épreuve. Émotionnellement, je suis à côté de mes chaussettes… Du coup, la tristesse et le stress m’envahissent ». Lucie Joly rappelle que pour certaines personnes bipolaires, les symptômes peuvent suivre un rythme saisonnier. Pour eux, continuer à prendre son traitement régulièrement et maintenir les rythmes devient alors crucial.

Le plus important ? Respecter les particularités de chacun. Comme le rappelle Nicolas Franck : « Il est impossible de dresser un portrait-type d’un mal être lié aux fêtes, il est toujours nécessaire de faire une analyse au cas par cas ». Chez Plein Espoir, on le constate tous les jours : certaines personnes souffrent d’isolement et bénéficieraient d’un rapprochement, quand d’autres éprouvent de l’anxiété sociale face aux grands rassemblements. Mais on a tous besoin de lien, insiste le psychiatre.

Pour les aider, il propose un changement de perspective de la part des proches : « Plutôt que d’attendre des gens ce qu’ils ne peuvent pas donner, il serait plus intéressant de voir ce qu’ils sont capables de donner… car c’est ce manque de tolérance qui conduit à des difficultés. » Concrètement, ça veut dire quoi ? Faire preuve de compréhension et de chaleur humaine envers les personnes qui traversent des difficultés et accepter que chacun vive les fêtes à sa manière. Par exemple ne pas exiger qu’une personne reste tout le repas si elle a besoin de partir plus tôt, ou encore ne pas insister pour qu’elle participe à tous les jeux de société si c’est trop pour elle.

Ce qui aide concrètement

Alors comment vivre au mieux cette période ? Les experts partagent plusieurs pistes qui rejoignent d’ailleurs ce qu’on expérimente nous-mêmes chez Plein Espoir.

Pour l’entourage et les soignants : privilégier la conversation directe avec les personnes concernées selon Nicolas Franck : « Le but est de savoir comment la personne se sent, connaître ce qui l’aide habituellement à traverser les moments difficiles, ne pas hésiter à proposer des pistes pour l’accompagner si besoin. » Et si des signaux d’alerte apparaissent (comme une impossibilité de faire face au quotidien ou une souffrance permanente), il ne faut pas hésiter à orienter vers un professionnel.

Pour les personnes vivant avec un trouble psychique : ajuster ses propres attentes. « On peut ressentir des émotions qui peuvent être ambivalentes, on ne peut pas être forcément que dans la joie », rappelle Lucie Joly. Se donner la permission de ne pas être dans l’euphorie attendue constitue déjà un premier pas pour prendre soin de soi.

Sur le plan pratique, plusieurs leviers peuvent aider. « Il faut absolument protéger ses rythmes de sommeil et de repas, c’est très important », insiste Lucie Joly. S’exposer à la lumière naturelle en sortant marcher, s’oxygéner, ou à défaut utiliser une lampe de luminothérapie 20 minutes le matin entre 6h et 9h peut faire une réelle différence.

Concernant l’alcool, la vigilance s’impose. Même s’il peut procurer un soulagement immédiat de l’anxiété, il peut en générer ensuite davantage, et « l’après-alcool est extrêmement compliqué à gérer et ne va pas aider les symptômes dépressifs », précise la psychiatre. 

Enfin, point crucial trop souvent négligé : ne pas oublier ses traitements. Avec l’effervescence des préparatifs, il peut devenir plus difficile de maintenir ses habitudes thérapeutiques. Un conseil pratique : quand on prépare la valise et les cadeaux, on prépare aussi les boîtes de médicaments. 

Chez Plein Espoir, on est convaincus que tous ces conseils pratiques prennent leur pleine puissance dans la solidarité collective. Et que cette période spéciale peut devenir un temps de chaleur humaine : une assiette de plus pour un voisin isolé, le respect des rythmes de chacun, l’acceptation que chacun vit ces moments différemment… Autant d’occasions concrètes de s’entraider.

Des ressources accessibles

En cas de détresse importante : le 3114 (prévention du suicide, 24h/24 et 7j/7), SOS Amitié au 09 72 39 40 50 ou sur sos-amitie.com

Pour s’outiller au quotidien : les livrets d’auto-soins et le MOOC santé mentale du Centre Ressource de Réhabilitation Psychosociale. 

Un réveillon solidaire pour adoucir une période difficile pour la santé mentale

Pour beaucoup d’entre nous, les fêtes de fin d’année ne riment pas forcément avec grands repas et joie partagée. Entre les bilans que nous dressons malgré nous, la solitude qui s’invite dans les journées trop courtes et les tensions familiales, cette période peut être éprouvante, parfois mélancolique. À Libourne, le Kiosque 12, groupe d’entraide mutuelle (GEM), a trouvé une manière d’y remettre un peu de chaleur : organiser un réveillon le plus inclusif possible, où l’on peut vraiment venir comme on est.

Que l’on vive avec un trouble psychique ou non, la période entre Noël et le jour de l’an peut être difficile à vivre. C’est un moment où l’on repense à tout ce qui s’est passé pendant l’année, à ce qu’on a réussi, à nos échecs, à ce qu’on aurait aimé faire autrement. Dans ces jours un peu suspendus, il arrive de se sentir isolé et de se replier un peu sur soi. Les personnes qui font partie de notre quotidien sont prises par leurs obligations familiales ou s’éloignent quelques jours. Et la lumière de l’hiver, qui décline chaque jour un peu plus tôt, accentue encore l’impression de solitude.

Alors, pour alléger ce moment qui serre souvent un peu le cœur, le Kiosque 12, le groupe d’entraide mutuelle (GEM) de Libourne, en Gironde, a trouvé une solution : organiser son propre nouvel an. L’idée voit le jour en 2009, lorsque cinq membres de l’association prennent conscience qu’ils s’apprêtent à passer cette soirée chacun de leur côté, seuls avec leurs inquiétudes, leurs doutes et ce sentiment diffus d’échec que les fêtes ont parfois le don de raviver. Pour donner à l’arrivée de la nouvelle année un peu plus d’élan, ils décident de sortir les casseroles, préparer ensemble une paëlla, dans la petite salle où ils se retrouvent chaque semaine. Chacun s’investit à sa manière, avec ce qu’il peut, sans obligation ni mise en scène. En chemin vers la soirée, ils croisent d’autres personnes isolées, parfois à la rue, et les invitent simplement à se joindre à eux. Une façon, modeste mais puissante, de transformer une date qu’on redoute en un moment de chaleur collective, et de rappeler que, pour la santé mentale aussi, le lien reste souvent le meilleur des remèdes.

Une fête qui a pris de l’ampleur au fil des années

« Quinze ans plus tard, c’est près de 180 personnes qui viennent chaque année faire la fête avec nous », raconte Ginou, coprésidente de l’association qui participe à l’événement depuis 2011. Les festivités ne se tiennent plus dans les locaux du GEM, désormais trop petits, mais dans une grande salle prêtée par la mairie pour l’occasion. Au fil des années, la ville de Libourne, la Fondation de France, le Crédit Mutuel ainsi que plusieurs associations locales se sont associés à l’initiative, donnant à ce réveillon une ampleur qu’aucun des membres n’avait imaginée au départ. « On a commencé petit, mais chaque année, on a ajouté quelque chose, et on est fier de voir que ça rassemble autant et pas seulement des membres de l’association et leurs proches », ajoute-t-elle.

La fête est ouverte à tous, adultes comme enfants, qu’on soit directement concerné par des troubles psychiques, proches aidants, ou simplement à la recherche d’un lieu bienveillant pour passer le cap de la nouvelle année. Ici, pas d’étiquette à l’entrée, seulement une inscription par téléphone. La soirée est encadrée par les deux salariés de l’association, Sandrine, la coordinatrice, et Benjamin, l’animateur, présents tout au long du réveillon pour veiller à ce que chacun se sente en sécurité. Une participation est demandée — six euros pour les adultes, quatre pour les enfants — avec la possibilité de donner davantage pour ceux qui le souhaitent, afin de soutenir l’initiative. Début décembre, près d’une centaine de personnes avaient déjà réservé leur place, signe que le besoin d’un espace apaisé et accueillant, en cette période chargée émotionnellement, est bien réel.

Oser sortir de sa zone de confort et réaliser qu’on peut faire beaucoup de choses

Choix des groupes de musique, idées d’animations, décoration de la salle, échanges avec le traiteur, organisation de l’accueil et du service : pendant des mois, les membres du GEM qui le souhaitent s’investissent dans la préparation de la soirée. Non pas sous la pression d’un résultat à atteindre, mais dans un cadre où chacun peut trouver sa place, à son rythme. « Cette année, on a commencé à en parler dès le mois de juin, raconte Benjamin, l’animateur du Kiosque 12. Sur les trente-cinq membres de l’association, beaucoup se portent volontaires pour donner un coup de main. Certains sont plus à l’aise avec les activités manuelles, d’autres préfèrent s’occuper de l’accueil ou des réservations. Chacun fait comme il le veut et quand il peut. » Petite nouveauté cette année : une tombola est organisée avec le soutien des commerçants de la ville. « Pour récolter tous les lots, on a dû expliquer notre initiative à des personnes très éloignées de nous et qui ne connaissent pas toujours les troubles psychiques. Au prix de beaucoup de pas, on a réussi à tout rassembler. C’est une vraie réussite  », sourit Ginou.

Pour Benjamin, cette initiative va bien au-delà de la visibilité donnée à l’association, à la déstigmatisation ou à la sensibilisation aux troubles psychiques, elle permet à ces membres de se découvrir autrement. Beaucoup réalisent qu’ils sont capables de s’engager, de s’organiser, de tenir un rôle dans la durée, là où ils pensaient parfois devoir se contenter de composer avec leurs fragilités. « Tout le monde est heureux de voir que c’est possible et que ça se passe bien. Pour certains, c’est une façon de se remettre en jambes et d’oublier les difficultés du quotidien. Parfois, c’est une première marche vers quelque chose de plus grand », explique-t-il.

Rencontrer de nouvelles personnes

Cathy, coprésidente de l’association avec Ginou, participe pour la quatrième fois à l’événement. « Avant ce réveillon solidaire, j’étais seule, parce que ma famille est à Paris et qu’il y avait un peu de distance entre nous, explique-t-elle. C’est un moyen de rencontrer autrement des personnes qu’on connaît de vue et d’en découvrir de nouvelles. Ça brise vraiment l’isolement et ça permet de vivre cette période plus sereinement. » Même si elle a depuis renoué avec ses proches, elle continue de s’investir et tient à être présente ce soir-là.

La veille, Cathy installera les décorations dans la salle avec d’autres volontaires. « On tient à ce qu’un maximum de choses soient prêtes à l’avance pour éviter de tout faire le même jour et de ne pas avoir assez d’énergie pour profiter toute la soirée », rit-elle. Cette année, grâce aux ateliers organisés avec les partenaires, elle a appris à fabriquer des bougies, et s’active depuis plusieurs semaines pour que les 180 participants repartent avec une carte de vœux réalisée à la main. Un geste simple, mais qui compte. Pour elle, c’est une manière de prolonger la soirée et de laisser à chacun un petit souvenir de ce moment partagé.

De son côté, Ginou sera en charge de l’accueil de 18h30 à 20h30. « Je dois attendre que les personnes arrivent, cocher les noms, prendre les manteaux. C’est beaucoup de responsabilité, même si maintenant c’est plus simple, puisqu’il n’y a plus d’encaissement le jour même », explique-t-elle. À quelques semaines de l’événement, le trac est là, bien sûr. Mais surtout l’envie d’y être. Elle attend ce moment avec une impatience tranquille.

Une parenthèse pour les oubliés des fêtes de fin d’année

Ce que les deux coprésidentes du Kiosque 12 espèrent avant tout, c’est que chacun arrive avec de la bonne humeur et l’envie d’être là. De partager un moment ensemble. Ce réveillon n’a pas vocation à tout réparer. Il se veut plutôt comme une parenthèse, un temps pour se retrouver, rire, discuter, et laisser de côté, quelques heures, les fragilités et les périodes plus compliquées. Elles le rappellent aussi avec un sourire : organiser un tel événement n’est jamais évident, même avec le soutien de Benjamin et Sandrine. Si de nombreuses personnes extérieures à l’association se sont portées volontaires pour donner un coup de main le soir du réveillon, l’aide sera tout aussi précieuse le 2 janvier, au moment de remettre la salle de la mairie en ordre.

Pour Benjamin, qui vivra cette année son premier réveillon avec le Kiosque 12, les effets de cette soirée se font déjà sentir, bien avant le jour J. Il les observe dans l’énergie déployée en amont, dans le soin apporté à la fabrication des décorations, dans ces petits groupes qui se forment spontanément, s’organisent, s’entraident, prennent des initiatives. Pour beaucoup, ces semaines de préparation comptent autant que la fête elle-même. Elles redonnent un rythme, une place, une utilité. Elles permettent de se projeter, de sortir de l’isolement, de retrouver une confiance parfois abîmée par les troubles psychiques ou les ruptures qu’ils entraînent bien souvent.

Au fond, ce réveillon, par l’enthousiasme qu’il suscite et l’ampleur qu’il a pris au fil du temps,  devient un espace rare, où chacun peut être là sans avoir à se justifier, sans masquer ses fragilités, sans répondre à des attentes. Un moment où l’on existe simplement parmi les autres. Et c’est sans doute là la réussite la plus précieuse du Kiosque 12 : rappeler, concrètement, que traverser cette période de l’année ne devrait jamais se faire seul.

Réveillon solidaire en Libournais, salle des Charruauds, 54 rue Max-Linder, 33 500 Libourne. Pour plus d’informations, vous pouvez joindre le Kiosque 12 au 06 78 50 41 98.

© Image à la une : Maxime Gruss – Santé Mentale France.

« Je viens comme je suis » : quand le sport soutient la santé mentale

Chez Plein Espoir, on aime rappeler que le rétablissement est un chemin. Et certaines personnes concernées nous racontent que, sur ce chemin, il y a parfois un terrain de sport. Pas le sport performatif, qui chronomètre, compare et juge. Mais plutôt celui qui accueille et permet de reconnecter avec une communauté. Une activité humaine qui rassemble, donne un rythme aux semaines et une place à chacun·e, quelle que soit sa vulnérabilité.

Pour cet article, Vickie et Nadia, toutes deux concernées, nous ont livré leurs récits et le Dr Alexandre Feltz, médecin généraliste à Strasbourg et pionnier du « sport santé sur ordonnance », son analyse. Ensemble, ils et elles dessinent ce que peut devenir une activité physique collective quand elle se transforme en espace d’inclusion, de stabilité et d’appartenance.

Vickie : « Au club, je viens comme je suis »

Quand on appelle Vickie, elle sourit presque de se retrouver là à parler de course à pied : « Il y a un an, je ne marchais plus du tout. » À 35 ans, elle vit avec un trouble anxieux généralisé et des TCA (troubles du comportement alimentaire) depuis son adolescence, et plus récemment avec une fibromyalgie et des douleurs chroniques. En arrêt de travail long depuis janvier dernier, son monde se réduit aux cabinets médicaux. « Mis à part les médecins, les kinés et les ostéos, je ne voyais plus personne. »

Puis un algologue (médecin spécialisé dans la prise en charge de la douleur, ndlr) lui dit ce qui devient un électrochoc : « Vous perdez en masse musculaire, en énergie… ça va être de pire en pire si vous ne bougez pas. » Alors Vickie fait un choix, elle s’inscrit dans un club de running et de trail. Elle commence par courir seule, quelques kilomètres, puis rejoint une association sportive en août. Le groupe est hétérogène et mélange des personnes avec douleurs chroniques comme elle, et d’autres ultra-performantes. « Je me retrouve avec des gens qui sont hyper forts, et pourtant tout le monde avance ensemble. Ça donne une vraie dynamique. »

Ce que le sport change dans sa vie dépasse largement les muscles. D’abord le rythme : « Le mardi et le dimanche, c’est entraînement. Même si je ne peux pas tout faire, j’ai un rendez-vous. Ça me redonne une discipline douce. » Puis l’isolement se fissure, avec la  trentaine de personnes qui composent le groupe de running. « J’ai recréé du lien social. Ça faisait un an que je ne voyais plus personne. Là, je revois du monde, on partage des choses. Ça m’a sorti la tête de l’eau. Franchement, c’est génial pour l’estime de soi et l’engagement social. »

Et puis, il y a ce rapport nouveau au corps, bouleversant pour elle qui a longtemps vécu avec des TCA : « Si je ne mange pas, je ne peux pas courir. Ça m’a appris à nourrir mon corps pour autre chose que la performance ou la culpabilité. Au début, j’ai adoré aller boire un coup ou manger une pâtisserie après l’entraînement. Je me suis sentie en sécurité pour partager un moment, sans qu’on commente ce que je mange ou pas. »

Ce qui la touche le plus, c’est probablement la question de la place. « Dans la vie de tous les jours, je n’ai pas toujours l’occasion d’être moi-même. Mais au club, je viens comme je suis. Ma fibromyalgie, mes TCA, mon trouble anxieux… tout le monde le sait, et on s’adapte. Je n’ai rien à cacher. Je suis incluse avec mes difficultés et en étant moi-même. »Elle raconte aussi ce moment fondateur où elle réalise qu’elle dépasse ses propres croyances, encadrée par son coach. Au début, elle doute. Elle a l’impression que son corps ne suit plus. Puis les kilomètres s’additionnent, lentement. Un, deux, cinq, puis dix. « Quand j’ai fait 10 km, je ne croyais pas du tout en moi. Le coach m’a dit : “C’était pas facile, mais tu l’as fait.” Et ça, pour moi, c’était énorme. Je me bats contre moi-même. Je muscle mon corps et mon mental. » Pour elle, la réponse est claire, le sport n’est pas juste bon pour son physique. Il est devenu une pièce centrale de son rétablissement et de sa stabilité.

Nadia : « C’est le sport qui m’a réconcilié avec l’humain »

Pour Nadia, 42 ans, le sport n’arrive pas comme une simple activité. Il arrive comme un langage qu’elle n’avait jamais pu utiliser. Son parcours en pédopsychiatrie commence tôt, dans un contexte de psychotrauma complexe, de TCA et de diagnostics tardifs comme le TDAH. Elle garde de cette période un souvenir douloureux. « Déjà quand on est enfant avec des troubles psy, on est mis à part. Et en plus, on n’avait pas le droit de parler librement. Je subissais. C’était la double peine. » 

Elle rompt avec la psychiatrie à l’adolescence. « Quand ce ne sont que des personnes extérieures à sa souffrance qui nous disent que ça va aller, comment disposer de notre corps, de nos pensées, c’est parfois infantilisant et on finit par ne plus y croire ». Puis, sans vraiment l’avoir cherché, un dojo devient un refuge. D’abord le karaté, puis la boxe, puis le MMA. Elle explique : « J’ai compris que je n’avais pas besoin de mots. Mon corps pouvait parler. Et lui, il avait beaucoup à dire. »

Dans les sports de combat, explique-t-elle, elle a enfin trouvé « ce qui lui manquait ailleurs ». Le MMA lui offre un cadre où elle peut exister pleinement, sans se censurer : « Les coachs m’ont apporté la sécurité que je n’avais jamais eue. Ils m’ont autorisée à être moi, sans filtre. Même ma colère, ma violence intérieure… là j’étais autorisée à la ressentir, c’était ok, parce qu’il y avait un cadre, des valeurs. » Cette discipline devient pour elle un véritable langage, un mode d’échange d’une précision inattendue. « C’est du corps à corps. On apprend à écouter l’autre. À respecter ses limites. À s’arrêter quand il y a un truc qui déborde. C’est comme une conversation avec des sous-titres invisibles. » Elle raconte avoir renoué grâce au sport « des liens de confiance », elle qui avait souffert, en pédopsychiatrie, de ne pas pouvoir échanger plus avec des pairs. Dans les groupes d’entraînement, dit-elle, elle retrouve enfin cette résonance qu’elle cherchait. « Les pratiques de sport de combat comme le MMA, se prendre des coups, je pense que ça demande un petit brin de folie. Les personnes qui pratiquent, qu’est-ce qu’elles viennent chercher ? Il y a un vécu derrière, mais on n’a pas besoin d’aller gratter. On peut communiquer autrement. »

Ce rapport au corps modifie profondément sa trajectoire psychique. « Le psy, c’était que la parole. Mais dans mon histoire, le trauma, c’est le corps qui l’a vécu. Ça m’a permis de me réapproprier mon corps et mon vécu. Le sport a refait le lien entre ma tête et mon corps, recréé l’unité. C’est ça qui m’a permis de revenir plus tard vers un parcours thérapeutique classique, mais en étant actrice, pas simplement en écoutant les directives du médecin. »

Aujourd’hui sophrologue et en formation de pair-aidance, elle transmet ce qu’elle a reçu. « On ne peut pas toujours poser des mots. Alors qu’est-ce qu’on fait ? On laisse la vie en pause ? Le sport peut redonner du sens, même quand la parole n’est pas accessible. Ce partage de vécu peut apporter des éléments clés à d’autres personnes qui a des moments de leur vie sont complètement dans le noir. Je partage cette expérience centrale de mon parcours de rétablissement avec mes pairs à Vénissieux, mais aussi avec les équipes soignantes qui ont mis en place des accompagnements APA (activité physique adaptée). On a bien compris ici que le sport pouvait être bon pour la santé mentale. » 

Le collectif comme filet de sécurité

Les histoires de Vickie et Nadia parlent d’elles-mêmes, mais elles se retrouvent dans beaucoup d’études scientifiques. La Haute Autorité de Santé, par exemple, recommande l’activité physique adaptée pour traiter la dépression légère à modérée et l’anxiété. Une étude récente a montré qu’elle réduit significativement les symptômes de dépression et de détresse psychologique. À l’heure où un Français sur quatre affirme se sentir régulièrement seul d’après l’Étude Solitudes 2024 de la Fondation de France (un sentiment accru pour les populations les plus vulnérables), le sport apparaît comme un enjeu majeur de santé publique,  avec un impact positif sur l’estime de soi et l’impression d’appartenir à un groupe.

À Strasbourg, le sport devient un soin à part entière

À la Maison de la Santé et du Sport de Strasbourg, le Dr Alexandre Feltz travaille depuis plusieurs années à intégrer le sport dans les parcours de santé. Il raconte que Strasbourg est la ville pionnière du « sport-santé sur ordonnance ». C’est d’ailleurs dans cette même ville, que se sont tenus les ateliers du rétablissement de Santé Mentale France, dont la dernière édition s’intéressait au sport comme facteur de rétablissement. L’idée est simple poursuit le docteur : « Quand on est fragile, physiquement ou psychiquement, le médecin peut prescrire de l’activité physique adaptée, comme un traitement. » À la Maison Sport Santé, les personnes rencontrent un éducateur médico-sportif formé (notamment sur les premiers secours en santé mentale). Puis un programme sur mesure est créé. Avec 120 créneaux différents allant du tai-chi au foot, en passant par la natation ou le vélo,  plus de 1800 personnes franchissent les portes de l’établissement chaque semaine (dont 30% pour des raisons de santé mentale). « On s’adapte à l’état de santé, aux envies, au profil. » Et aussi, on y fait collectif, les cours décloisonnant les problématiques de santé des patients, sont organisés par niveau. Dans sa dimension sociale et motivationnelle, le sport santé ne peut être que collectif selon le médecin.

Le médecin insiste sur l’impact psychique. « Beaucoup de personnes concernées par la psychiatrie ne se sentent pas légitimes pour aller dans des clubs, des piscines, des salles. Le sport-santé leur redonne un accès à la cité. Elles retrouvent un lieu, un groupe, une routine. » Il rappelle aussi que l’activité physique permet parfois de réduire les effets secondaires des médicaments, notamment la prise de poids, ce qui rassure de nombreuses personnes qui hésitent à se soigner.

Une initiative qui a fait florès dans le Grand Est. Pilotée par l’ARS, Prescrimouv’, donne droit aux personnes vivant avec une ALD (affection longue durée) à 12 prescriptions gratuites par an. De même, il est possible de se rapprocher d’une Maison de Sport Santé proche de chez vous via le répertoire de l’Union nationale du Sport Santé

Sortir du culte de la performance

Pour beaucoup de personnes concernées, le sport peut aussi devenir un piège. La performance peut réveiller des compulsions, renforcer l’auto-jugement ou créer une pression supplémentaire. Le Dr Feltz est clair : « Ce n’est pas du sport à proprement parler. C’est de l’activité physique, régulière, modérée, adaptée. On est là pour le bien-être, pas pour la performance. »

Chez Plein Espoir, on sait bien que le rétablissement n’est jamais une injonction. Personne n’a l’obligation de faire du sport. Mais tout le monde devrait avoir la possibilité d’essayer, d’être accompagné, de trouver un groupe où l’on peut avancer ensemble et à son rythme

Le mouvement comme espace de rétablissement

Les parcours de Vickie et Nadia nous rappellent que le mouvement n’est pas seulement une affaire de muscles. C’est une manière de se relier à soi et aux autres, de retrouver un rythme, de se sentir vivant. Dans un club, un dojo, une Maison Sport Santé ou une simple marche à plusieurs, on peut trouver un espace où nos vulnérabilités ne sont pas une anomalie mais une composante légitime de notre présence. Et parfois, comme le dit Vickie, il suffit d’un simple « tu l’as fait » pour que quelque chose recommence à bouger dedans.

L’amitié, une force pour notre santé mentale

Dans les parcours de rétablissement, certaines amitiés sont bien plus qu’un simple soutien. À travers les témoignages de Sandrine, Flavie et Fabrice, on explore ces rencontres qui redéfinissent ce que signifie « prendre soin » et comment elles tissent une forme de communauté essentielle au rétablissement.

« On s’appelle toujours “mon Twix”, car on est comme les deux doigts de la main, liés dans le même sachet ! » sourit Sandrine, en évoquant son amie, rencontrée il y a 15 ans au sein d’une clinique psychiatrique.

Flavie, tout juste 18 ans, parle elle, de cette camarade du lycée devenue « l’épaule sur laquelle j’ai pu me reposer » après un burn-out étudiant dont elle se remet doucement.

Fabrice quant à lui, se souvient de ce compagnon d’infortune avec qui, il est resté lié de nombreuses années, et qui lui « a rendu l’hôpital supportable » en 2008, alors qu’il traversait un moment particulièrement difficile.

Trois histoires nées dans trois contextes différents, mais avec un même fil rouge : des amitiés qui naissent ou se renforcent dans le creuset de la santé mentale, et qui deviennent, sans l’avoir vraiment cherché, un espace de soin.

Si ces relations sont si spéciales, c’est qu’elles ne ressemblent à aucune autre. Elles s’inscrivent dans une zone floue, entre amitié authentique et soutien thérapeutique, mais sans pouvoir être qualifié de “pair-aidance informelle” insiste Sandrine, elle même pair-aidante professionnelle : « En pair-aidance, on peut apporter un soutien émotionnel, mais il n’y a pas d’affect à proprement parler. Alors qu’avec mon amie, c’est un soutien qui va au-delà des mots. » Une distinction qui n’est pas qu’une question de vocabulaire : elle révèle comment ces amitiés créent leur propre territoire, avec leurs règles, leurs équilibres et leur alchimie particulière.

Quand la fragilité crée du lien

Ces rencontres qui se font dans les moments difficiles ont quelque chose de particulier. « À la clinique, on a vécu ensemble des situations éprouvantes où on était très vulnérables », raconte Sandrine. « Du coup entre nous, il n’y a jamais de peur de se montrer fragile. On connaît une facette de l’autre que nos autres amis ne connaissent pas. » Cette transparence, loin d’affaiblir la relation, en devient le ciment : une fois qu’on a partagé ses doutes, ses peurs, ses faiblesses, il n’y a plus de place pour les faux semblants, l’amitié est véritable.

Pour Flavie, c’est cette vulnérabilité partagée qui a révélé la profondeur d’une amitié qu’elle croyait superficielle. « On se connaissait depuis longtemps mais c’est une fille timide, je n’arrivais pas vraiment à la comprendre avant, confie-t-elle. Mais le fait qu’elle ait vraiment été présente pour moi, quand bien même nous n’étions pas si proches à la base, nous a vraiment rapprochées. » L’épreuve a ici agit comme un révélateur, si bien que les deux jeunes femmes se parlent ou se voient désormais tous les jours.

À l’hôpital, Fabrice a observé ce phénomène de proximité accélérée entre les patients, pour le meilleur et pour le pire. « Les gens se rapprochent les uns des autres en fonction de leur état et de leurs envies », explique-t-il. Tout est vécu de manière exacerbée, donc une nouvelle rencontre peut faire monter dans le positif comme faire descendre dans le négatif en cas de conflit. » Cette intensité du quotidien agit comme un catalyseur : les amitiés se nouent vite, profondément, avec une sincérité rare. Dans un contexte aussi intense, les relations prennent une autre dimension.

L’entraide au quotidien : de petits gestes qui changent tout

Ces amitiés se construisent dans le concret, par des gestes simples qui deviennent essentielles. Sandrine se souvient de cette colocation improvisée après l’hôpital : « On était vraiment sur un système d’entraide. Quand j’allais à l’hôpital de jour, elle m’avançait dans la maison : elle faisait un peu de ménage, elle rangeait, parce qu’elle savait que j’allais être crevée en rentrant. Et inversement, moi je préparais à manger parce qu’elle n’aime pas trop cuisiner. » Une attention mutuelle qui n’avait rien de calculé, juste cette intuition de ce dont l’autre a besoin. « Faire attention à l’autre, c’est parfois plus simple que de faire attention à soi », analyse Sandrine. Cette observation touche quelque chose d’essentiel dans ces relations : prendre soin de l’autre devient un moyen détourné de se soigner soi-même. « C’était sans doute plus simple de faire à manger pour deux que pour moi seule », avoue-t-elle. L’entraide crée une dynamique positive qui bénéficie aux deux : on sort de sa propre spirale en se tournant vers l’autre.

Fabrice garde en mémoire ces moments d’évasion partagés avec son ami d’alors : « Quand on avait des permissions, on sortait ensemble. On passait à la poissonnerie, on prenait de beaux maquereaux, et on retrouvait une bande de potes pour faire un barbecue. C’était des moments hors du temps, où on oubliait qu’on devait rentrer à l’hôpital ensuite. » Ces bulles d’oxygène, comme il les appelle, ne relèvent pas seulement de la distraction : elles recréent un semblant de normalité, un espace de liberté dans un environnement contraint.

La compréhension tacite : ce qui n’a pas besoin d’être dit

Quand on traverse les mêmes tempêtes, on développe une forme de télépathie relationnelle. Flavie l’exprime avec ses mots : « Vu que l’amitié s’est vraiment construite sur ce qui m’est arrivé, je n’ai vraiment aucun problème à me confier à elle. Je sais qu’elle va comprendre toutes les subtilités de ce que je peux traverser, comparé à d’autres amies qui sont plutôt terre à terre. » Cette compréhension intuitive évite d’avoir à tout expliquer, à se justifier, à traduire ses états d’âme. Pour Fabrice, retrouver son ami après l’hospitalisation, c’était retrouver cette complicité immédiate : « C’était facile, on avait de l’avance, on n’avait pas besoin de tout expliquer à l’autre, il savait. ». Cette « avance », c’est le luxe de ne pas avoir à raconter son histoire depuis le début, de ne pas avoir à se battre contre les préjugés ou l’incompréhension. On peut parler en code, par allusions, dans une langue que seuls ceux qui sont passés par là, comprennent vraiment. Sandrine insiste sur cette dimension unique : « Pas besoin de masquer ses difficultés, ses rechutes, ses moments de doute. » L’amitié devient cet espace précieux où on peut baisser la garde complètement, sans crainte du jugement.

Les limites invisibles : protéger l’autre et se protéger

Ces amitiés particulières reposent sur un équilibre subtil, avec des frontières implicites que chacun apprend à respecter. Flavie a rapidement compris où placer le curseur : « Il y a certaines pensées noires que je n’ai pas partagé avec elle, parce que c’est très lourd à gérer. Je ne voulais pas qu’elle sente une responsabilité. » Cette lucidité permet de préserver la relation : on ne transforme pas son ami en thérapeute. « Je pense qu’il faut faire la différence entre ce qui se dit auprès du corps médical et ce qui peut se dire en cercle familial ou amical », ajoute-t-elle avec une grande maturité. Cette distinction est cruciale : chacun a son rôle. Les professionnels pour les moments de crise aiguë, les proches pour le soutien affectif au long cours. Ne pas confondre les deux permet à chaque relation de rester à sa place, et donc de durer.

Sandrine décrit cette intelligence relationnelle qui s’est mise en place naturellement : « On avait chacune nos suivis médicaux, ce qui permettait d’avoir des espaces en dehors de l’espace amical pour déverser nos difficultés si besoin. On n’a jamais eu à dire “Écoute, stop, c’est trop pour moi”. Il y avait une écoute qui faisait qu’on arrivait à savoir quand c’était possible ou non de se confier. » Ces limites implicites témoignent d’une attention mutuelle, d’un respect profond de l’état de l’autre.

La réciprocité : le cœur de la relation

Ce qui distingue ces amitiés de la pair-aidance formelle, c’est précisément cette réciprocité fondamentale. « Je pense que c’est important que ce soit réciproque, souligne Sandrine. Sans faire les comptes, il y a une histoire d’engagement envers l’autre. Pour qu’une amitié tienne, ça ne peut pas aller dans un seul sens. » On n’est pas dans une relation aidant-aidé figée, mais dans un échange qui peut osciller : aujourd’hui je t’écoute, demain tu me soutiendras. Flavie incarne parfaitement cette dynamique : « J’essaie vraiment de lui donner en retour ce qu’elle m’a apporté. Tous les jours, je prends de ses nouvelles, je l’invite régulièrement au café où je travaille pour la motiver à travailler sur ses projets. » Le soin circule dans les deux sens, créant une danse subtile où chacun prend et donne selon ses capacités du moment. Cette réciprocité transforme la vulnérabilité en force partagée.

Quand les chemins divergent

Toutes ces amitiés ne durent pas éternellement, et c’est normal. Fabrice en fait le constat sans amertume : « C’est une amitié qui existe au jour le jour. C’est pour ça, sans doute, qu’elle peut se dissoudre après dans le temps. Parce qu’elle existe au moment où on a besoin de se soutenir l’un l’autre. » Certaines amitiés sont liées à un moment, à un contexte, et quand ce contexte change, la relation peut s’estomper naturellement. « Moi je vais prendre un chemin de rétablissement et pas lui », raconte Fabrice à propos de son ami. Ce décalage dans les trajectoires peut être douloureux. « Ça me fait de la peine », avoue-t-il. Mais cette divergence n’enlève rien à ce que la relation a apporté dans le moment où elle existait. Elle reste cette « belle rencontre », ce moment de grâce où deux personnes se sont trouvées au bon endroit, au bon moment.

D’autres amitiés, au contraire, se transforment et perdurent. Sandrine et son amie « Twix » continuent ainsi de se tenir au courant plusieurs fois par an : « On ne s’appelle plus toutes les semaines, mais je continue de la soutenir dans ses combats et elle dans les miens, notre lien reste très fort. »

Thérapeutique sans être thérapie

Alors, ces amitiés soignent-elles ? La réponse est unanime : oui, mais autrement. « Il y a des effets thérapeutiques à ce type d’amitié », confirme Fabrice. Pour Flavie, c’est l’absence de jugement et la bienveillance inconditionnelle qui crée un espace de parole libre, bénéfique au quotidien. « Bien sûr, une amitié seule ne suffit pas à se rétablir, mais c’est un pilier de plus qui contribue fortement au rétablissement. », abonde Sandrine.

Et au-delà de ces relations individuelles, se dessine une vision plus large : l’amitié comme forme de communauté à part entière sur laquelle s’appuyer. « Le cercle amical offre un soutien mutuel à différentes occasions. Parfois c’est l’un du groupe qui va aller un peu moins bien, et tout le monde est derrière lui ou elle, et inversement. », analyse Sandrine. Cette communauté amicale fonctionne un peu comme un filet de sécurité vivant, où les rôles changent selon les moments. Car on n’est jamais définitivement celui qui aide ou celui qui est aidé. Comme un rappel que le rétablissement ne se construit pas en solo : il se tisse dans un réseau de relations, où chacune et chacun apporte sa couleur particulière.

Claire Touzard : Se réapproprier la “folie” pour reprendre du pouvoir


Qui est fou dans ce monde de fous ? Dans son ouvrage Folie et Résistance (éd Divergences, 2025), la journaliste et autrice Claire Touzard s’interroge sur la manière dont notre société perçoit et exclut la folie. Ce mot, moins présent dans la psychiatrie, continue d’être utilisé pour parler de celles et ceux qui ne rentrent pas dans la norme. En mêlant réflexion politique et expérience personnelle, elle nous explique comment la santé mentale sert encore trop souvent à juger, classer et mettre à distance. 

Plein Espoir prend part à cette réflexion collective. Parce que vivre avec des difficultés psychiques ne relève pas seulement de soi. Cela concerne aussi les proches et appelle des appuis autour. Les Groupes d’Entraide Mutuelle, les Clubhouses ou la Mad Pride dont parle Claire Touzard montrent combien la communauté peut changer la donne. On y crée du lien quand tout isole, on y allège ce qui pèse sur les épaules, on y entend des expériences qui se répondent. On y retrouve peu à peu une capacité d’agir, une prise sur son parcours et une manière d’avancer, ensemble.

Ces mouvements s’inscrivent dans l’esprit du rétablissement, né de la volonté des personnes concernées de reprendre prise sur leur vie. Leur phrase fondatrice en dit toute la portée : rien à propos de nous sans nous. Cette approche change le regard. Elle s’éloigne d’une vision centrée sur le manque ou la maladie et rappelle que chacun peut retrouver une place, une voix, un chemin qui lui ressemble. Finalement, dans son récit, Claire Touzard montre que la “folie” ne se réduit pas à un stigmate. Elle éclaire plutôt les limites d’un monde qui exclut vite et nous éloigne parfois du réel. Elle ouvre aussi une invitation à réfléchir à ce qui permettrait, enfin, d’avancer ensemble.

Plein Espoir : Votre livre s’ouvre sur une expérience à la fois intime et politique. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’en faire un récit ?

Claire Touzard : J’étais arrivée à un moment de ma vie où le mot folie s’imposait à moi, mais d’une manière différente. D’un côté, il y avait ce diagnostic de bipolarité qu’on m’avait donné et que je questionnais : selon quels critères, qui décide de ça ? Je voulais comprendre comment on établit ces diagnostics, ce qu’ils disent vraiment de nous.

En parallèle, il y avait ce mot folie qu’on utilisait souvent à mon sujet, notamment parce que j’étais féministe et que je prenais la parole sur des sujets politiques. Alors, je me suis demandé : qu’est-ce qu’on appelle vraiment la folie aujourd’hui ? Qui définit la norme, ce qui est raisonnable ou non ?

J’ai fini par voir que le corps médical, comme le politique, revendiquent chacun ce pouvoir de catégoriser et de contrôler. Et qu’ils se rejoignent, finalement, dans une même logique de normalisation. C’est ce lien que j’ai voulu explorer dans le livre : montrer comment la folie, loin d’être un simple diagnostic, peut devenir un lieu de résistance, à la fois intime et politique.

Plein Espoir : Vous rappelez que le mot folie a peu à peu disparu du vocabulaire médical. Pourtant, dès qu’une personne sort un peu du cadre, on la qualifie aussitôt de folle. Pourquoi ce terme revient-il si facilement quand il s’agit de discréditer une parole ou une idée ?


Claire Touzard : Parce que la folie convoque un imaginaire très fort, un imaginaire de peur et d’altérité. Les fous, ce sont ceux qu’on tient à distance. C’est une peur archaïque, presque viscérale. Traiter quelqu’un de fou a toujours été une manière de le disqualifier. Si on regarde l’histoire, tous les mouvements de contestation ont été confrontés à ça : les militants pour les droits civiques, les féministes, toutes celles et ceux qui ont remis en cause un ordre établi. Le mot fou a servi à décrédibiliser leur parole, à la réduire à une émotion, une impulsion, une irrationalité.

Le pouvoir valorise la raison, la force, la maîtrise tout ce qui s’oppose au passionnel à l’émotionnel, des qualités qu’on a longtemps attribuées aux femmes et aux minorités. C’est une façon très efficace de hiérarchiser le monde : d’un côté, ce qui aurait de la valeur et serait sérieux, de l’autre, ce qu’on renvoie du côté du désordre ou de l’excès. Historiquement, les femmes qui se rebellaient contre leur mari ou contre le patriarcat ont été enfermées, diagnostiquées hystériques, souvent avec l’aide du corps médical (sur ce sujet, nous vous conseillons la lecture de Mon vrai nom est Elisabeth, d’Adèle Yon, ndlr). La folie, l’hystérie, tous ces mots ont servi d’outils de contrôle, dans la continuité d’un ordre à la fois patriarcal et carcéral. Et c’est précisément ce que je questionne dans le livre : à quel moment le soin, ou ce qu’on présente comme tel, devient-il coercitif ? À quel moment ces mots, censés apaiser ou comprendre, servent-ils en réalité à maintenir un ordre politique et social ?

Plein Espoir : Et pourtant, on parle beaucoup de libération de la parole autour de la santé mentale, comme si nos fragilités étaient enfin reconnues, presque valorisées. Est-ce, selon vous, une réalité ou une illusion rassurante ?


Claire Touzard : Non, je ne crois pas que le fait d’en parler davantage signifie que la stigmatisation ait reculé. J’ai même l’impression que, paradoxalement, plus on en parle, plus une autre forme de dévalorisation s’installe : la moquerie, la banalisation. On entend souvent dire : “Ah, maintenant, tout le monde est bipolaire”, comme si le simple fait d’évoquer un trouble suffisait à le rendre dérisoire. La stigmatisation n’a pas disparu, elle s’est simplement déplacée. Aujourd’hui, elle passe par la dérision, et continue de nier la profondeur et la réalité de la souffrance psychique.

En fait, tout cela repose sur une échelle de valeurs profondément politique. Tant qu’on reste dans un monde capitaliste, ce qui est valorisé, c’est la capacité à mettre ses émotions de côté, à taire sa sensibilité pour s’adapter à un système fondé sur l’efficacité et la productivité. Dans ce cadre-là, exprimer sa fragilité est une faute. C’est pour cela, je crois, que de plus en plus de personnes ne s’y reconnaissent plus. Beaucoup refusent d’entrer dans ce moule et n’arrivent pas à s’y sentir bien. Les plus jeunes, notamment, s’auto-diagnostiquent, se disent hypersensibles, recherchent des réponses en ligne. Ce n’est pas seulement une mode : c’est une manière de dire je n’arrive pas à m’intégrer dans une société qui valorise ce que je ne suis pas. 

Mais la vraie question, et c’est celle que je pose dans le livre, c’est : est-ce que ce sont ces personnes qui sont anormales à ne pas réussir à s’intégrer, ou est-ce la société qui est incapable d’accueillir leur sensibilité, leur différence, leur beauté ? Cette multiplication des diagnostics traduit, selon moi, une impasse : on pathologise des personnes qui ne font que réagir à un système violent. Le problème, ce n’est pas elles, c’est le monde dans lequel elles essaient de vivre.

Plein Espoir : Dans le livre, vous expliquez qu’en cherchant à gommer nos fragilités et à contenir nos émotions, la société finit par créer elle-même de la folie. C’est bien cela ?


Claire Touzard : Oui, je le pense. Bien sûr, il y a des personnes qui ont un terrain plus sensible que d’autres, mais j’ai du mal avec cette tendance à tout individualiser, à tout ramener à la génétique.  D’ailleurs et c’est documenté, les traumatismes peuvent modifier la structure du cerveau. Autrement dit, ce qu’on vit, ce qu’on traverse, peut littéralement transformer notre cerveau. Il y a une part neurologique, mais il y a aussi tout le reste comme l’impact des traumatismes, de nos environnements, de nos sociétés, de la violence ordinaire qu’on subit. Tout cela façonne aussi notre psyché. Il ne faut pas l’oublier.

Le système actuel est très culpabilisant. On finit toujours par vous faire sentir que c’est de votre faute. Et surtout, il individualise tout : chacun est censé gérer son trouble, prendre son traitement, faire un effort sur soi. Alors qu’en réalité, le soin devrait être un effort collectif. Il passe aussi par la discussion, par le lien, par ce qu’on crée ensemble.

Plein Espoir : Vous dites que la folie, c’est une autre forme de lucidité. Est-ce cette lucidité-là qui dérange le plus, parce qu’elle met en lumière ce que la société préfère ne pas voir ?


Claire Touzard : Oui, je pense que beaucoup de personnes qui n’arrivent pas à s’intégrer sont, au fond, des personnes sensibles qui renvoient à la société l’image de sa propre violence. Ce sont elles qui perçoivent le plus finement ce qui ne va pas, et c’est précisément pour cela qu’on les considère comme vulnérables ou anormales. Alors qu’en réalité, elles sont peut-être les plus lucides. 

Mais ce savoir-là dérange. Il est dangereux pour l’ordre établi, parce qu’il dévoile les failles du système. Dans le livre, je parle par exemple de la photographe américaine Nan Goldin. C’est une artiste qui a connu l’addiction, et qui, au moment où elle a gagné en reconnaissance, a utilisé sa voix pour dénoncer l’industrie pharmaceutique responsable de la crise des opioïdes. Elle a retourné sa fragilité en force politique et poétique.

Plein Espoir : Vous parlez de la honte, de la peur du jugement, de la violence des mots. Au moment où le diagnostic de bipolarité est tombé, vous dites avoir été laissée dans le flou. Qu’est-ce que vous avez ressenti à ce moment-là ?


Claire Touzard : Déjà, mon diagnostic, je le remets en question. Il n’est pas complètement certain : j’ai vu d’autres psychiatres qui m’ont dit que, peut-être, je ne l’étais pas. Mais au fond, ce n’est pas tant une question de diagnostic. Dès lors qu’on se positionne en dehors des cadres établis, qu’on conteste, qu’on lutte, on finit toujours par être perçu comme une anomalie.

Dans le livre, je cite la philosophe Sara Ahmed, qui explique dans La promesse du bonheur que les féministes ont souvent été traitées de rabat-joie, au point que certaines ont fini par en faire un statut, une identité politique. C’est un peu la même chose avec la folie : à un moment, il faut accepter de regarder ce qu’on nous renvoie, de le questionner, voire de se le réapproprier. C’est une manière de transformer la stigmatisation en force.

Plein Espoir :  Selon vous, le mot folie mérite-t-il d’être réhabilité, comme on a pu le faire avec d’autres termes autrefois stigmatisants ?


Claire Touzard : Aujourd’hui, il y a un vrai mouvement de réappropriation de ce mot. Certains collectifs le revendiquent, comme on l’a fait autrefois avec d’autres termes jugés péjoratifs. Je pense par exemple au mot queer, qui était une insulte avant d’être porté en étendard par les communautés LGBTQ+.

C’est un peu la même chose avec la folie. Des collectifs, comme ceux qui organisent la Mad Pride, cherchent à lui redonner du sens, à en faire quelque chose de vivant, de joyeux, d’assumé. En se réappropriant ce mot, on coupe l’herbe sous le pied de ceux qui l’utilisent pour nous marginaliser. Dire : Vous nous trouvez fous ? Eh bien, on l’est, et on l’assume à notre manière, c’est renverser le stigmate. Je n’ai pas peur de ce mot. Au contraire, je le trouve plus humain, plus juste, que les termes médicaux comme trouble mental, qui me semblent bien plus violents. Ces expressions se veulent bienveillantes, mais elles enferment, elles figent. La folie, c’est un mot vivant, un mot qui respire, qui laisse la place à la complexité et à la liberté.

Plein Espoir : Que faudrait-il repenser en priorité pour que notre société apprenne enfin à accueillir la vulnérabilité plutôt qu’à la stigmatiser ?


Claire Touzard : Il faut changer le système, mais aussi notre manière de regarder le monde. Repenser ce qu’est la diversité, la pluralité. Il faut retisser du lien social, c’est essentiel. Aller vers l’autre, au lieu de le diagnostiquer, de le stigmatiser. Réapprendre à vivre ensemble, à repenser le soin collectivement.

Ce que dit Claire Touzard apporte une lecture forte et personnelle de ce que peuvent représenter les troubles psychiques aujourd’hui. Si nous avons choisi de la mettre en lumière, c’est aussi parce que son point de vue s’inscrit dans un moment où la parole s’ouvre, où l’on accepte davantage de regarder ces questions autrement. Depuis le confinement, les récits se sont multipliés, les prises de conscience aussi, et cette diversité d’expériences a commencé à déplacer le regard collectif. L’année Grande Cause nationale dédiée à la santé mentale a montré que quelque chose est en train de bouger. Des associations, des proches, des collectifs d’entraide et des personnes concernées se mobilisent ensemble et font évoluer les regards. Peu à peu, ces questions commencent à trouver leur place dans une conversation un peu plus ouverte.


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« J’ai transformé mon histoire en force » : grandir avec un parent en souffrance psychique


Mickaël, game designer, vit avec un trouble borderline. Sa mère aux multiples épisodes dépressifs, souffrait probablement du même trouble, mais elle n’a jamais été diagnostiquée ni suivie. Dans ce témoignage pour Plein Espoir, il raconte comment grandir aux côtés d’une mère vivant avec un trouble psychique a façonné sa personnalité et ses choix de vie et surtout, comment il a réussi à transformer cette histoire en force en créant un jeu vidéo immersif qui sensibilise à la santé mentale et explore la complexité des émotions humaines.

Mon projet s’appelle The Others (“les autres” en français, ndlr)  et c’est probablement l’œuvre la plus importante de ma vie. Un jeu vidéo où, en découvrant les pathologies des autres personnages, on se découvre soi-même. Le joueur se met dans les baskets des personnes vivant avec un trouble psychique pour mieux les comprendre. C’est ma façon d’expliquer : « Regardez, c’est ça que vivent ces personnes ! » Quelque part, c’est aussi un moyen de transformer mon histoire personnelle en quelque chose d’utile. Pour comprendre comment j’en suis arrivé là, il faut remonter à mon enfance, qui m’a appris l’empathie d’une manière singulière.

L’image a été générée par une intelligence artificielle

Quand l’enfant devient l’adulte de la maison

Ma mère était une femme triste, toujours habillée en noir, qui écoutait Edith Piaf en boucle, en proie avec de nombreux épisodes dépressifs. Elle avait perdu un enfant juste avant moi et me répétant souvent que j’aurais dû avoir un grand frère. Ce qui fait que je me suis longtemps senti comme un enfant « pansement », celui qui devait réparer cette blessure.

Mon enfance a été marquée par ce qu’on appelle la parentification, c’est-à-dire l’inversion des rôles parent-enfant. Très tôt, j’ai été responsabilisé pour les tâches ménagères : dès 11 ans, je faisais la cuisine, le ménage et je gérais le quotidien, surtout pendant les périodes où mes parents étaient séparés et où ma mère était au plus mal, incapable de sortir de son lit. Je veillais également sur mon frère cadet, qui lui, a été plus épargné. En tant qu’aîné, j’étais un peu le chef de famille par intérim.

Cette situation était complexe à vivre. D’un côté, endosser ces responsabilités me donnait le sentiment d’être indispensable à la maison, avec l’espoir de me faire aimer davantage par ma famille. De l’autre, je ressentais de la frustration, celle de faire des choses qui n’étaient pas de mon âge. Avec le recul, je me dis que j’ai appris plein de choses utiles très jeune et que je suis devenu rapidement autonome, avec un sens des responsabilités assez développé pour mon âge. Mais sur le moment, je vivais surtout dans l’évitement des conflits et dans ce besoin constant de prendre soin des autres, et surtout de ma mère, ce qu’on appelle le syndrome du sauveur.

Mes parents, issus d’une génération qui ne prenait pas soin de sa santé mentale, n’ont jamais consulté. Ils étaient dans un schéma de victimisation permanente, incapables d’entendre la souffrance de leurs enfants. Hélas, ma mère n’a jamais suivi de traitement pour soigner sa dépression. Après plusieurs tentatives de suicide, elle s’est donné la mort l’année dernière, deux jours avant ce qui aurait dû être son premier rendez-vous chez un psychologue. Un cap qu’elle n’a jamais réussi à passer malgré mes encouragements à suivre une thérapie (si vous traversez une période difficile ou avez des pensées suicidaires, contactez le numéro national de prévention du suicide au 3114, accessible gratuitement et anonymement 24h/24 et 7j/7).

Le déclic : comprendre pour mieux se reconstruire

À son décès, j’ai ressenti une culpabilité immense, comme si j’avais échoué à cette mission que je m’étais donnée depuis l’enfance : la sauver. Mais c’est justement ce deuil qui m’a poussé à entamer un vrai travail thérapeutique. Aujourd’hui, avec du recul et un accompagnement au CHU de Montpellier, j’ai compris que ce n’était pas ma responsabilité. J’étais un enfant, puis un jeune adulte qui faisait de son mieux avec les outils qu’il avait.

Le vrai tournant, ça a été mon diagnostic et mon suivi dans un programme pour les personnes atteintes d’un trouble de l’humeur borderline. Deux heures chaque semaine, tous les jeudis, on partage nos récits entre pairs. En observant ce que je ressens et en écoutant les autres, j’ai retrouvé ma mère. Je suis aujourd’hui convaincu qu’elle avait le même trouble que moi, qui d’ailleurs peut avoir un caractère héréditaire.

Les personnes concernées sont hypersensibles, écorchées vives. Elles vivent les émotions de manière très intense et mettent beaucoup de temps à les faire passer. Leurs problèmes d’estime de soi sont souvent amplifiés par des schémas familiaux difficiles. Or ma mère avait elle-même eu une enfance difficile et elle a reproduit ce schéma.

Prendre conscience et se détacher des vieux schémas

Ce qui a vraiment changé pour moi, c’est la prise de conscience. Grâce au suivi thérapeutique, j’ai appris à identifier les mécanismes automatiques qui me guidaient depuis l’enfance. Ce besoin compulsif de sauver les autres, d’éviter les conflits à tout prix, de me rendre indispensable pour être aimé… aujourd’hui, je les reconnais quand ils se manifestent. Et surtout, je peux choisir de ne pas les suivre aveuglément.

Je ne dis pas que c’est facile ou que tout est réglé. Ces réflexes sont profondément ancrés. Mais maintenant, quand je sens que je glisse dans ce rôle de sauveur, je peux m’arrêter et me demander : « Est-ce que je fais ça pour l’autre ou pour apaiser mon anxiété ? Est-ce vraiment ma responsabilité ? » Cette distance critique, c’est ce qui fait toute la différence. Je ne suis plus prisonnier de ces schémas, je les observe, je les travaille.

Mon copain m’aide beaucoup dans ce processus. Nous avons construit une relation saine, où je n’ai pas besoin de m’oublier pour être aimé. C’était nouveau pour moi au début, presque déstabilisant, mais c’est libérateur. J’apprends petit à petit à poser des limites, à dire non, à reconnaître mes besoins sans culpabiliser.

Transformer l’expérience en projet porteur de sens

Aujourd’hui, j’ai la chance d’exercer le métier de game designer alors qu’au départ, j’étais juste un geek qui aimait les jeux vidéo ! Petit à petit, j’ai orienté ma carrière sur des sujets éthiques : diversité, inclusion, accessibilité, impact social. J’avais besoin de trouver de la valeur dans ce que je faisais, mais différemment qu’avant.

La différence, c’est que je ne crée pas mon projet par obligation ou par culpabilité, mais par choix conscient. Je ne cherche plus à « sauver » qui que ce soit. Avec mon jeu vidéo The Others, je veux raconter des histoires émouvantes autour des patients tout en sensibilisant sur les différentes pathologies mentales mais je le fais avec des limites claires, en préservant ma propre santé mentale et mon équilibre.

Ce projet est important pour moi parce qu’il transforme l’expérience difficile de grandir avec un parent qui a un trouble psychique en quelque chose d’utile pour la société. Mais contrairement à l’enfant que j’étais, je sais maintenant que ma valeur ne dépend pas de ce que j’apporte aux autres. Je ne porte plus le poids du monde sur mes épaules. Je crée ce jeu parce que ça a du sens pour moi, pas parce que je dois réparer quelque chose.

Et puis, je m’en suis plutôt bien sorti, je suis fier de mon parcours de vie et d’œuvrer à mon rétablissement chaque jour. Cela n’a été possible que parce que j’ai accepté de demander de l’aide, de suivre un accompagnement thérapeutique, et d’ouvrir les yeux sur les mécanismes qui me guidaient. Mon message aux personnes qui ont grandi dans des contextes similaires, est celui-là : il est possible de se reconstruire, de sortir des vieux schémas, mais cela demande un travail actif. La prise de conscience est la première étape, le suivi thérapeutique est un outil précieux, et s’entourer de personnes bienveillantes fait toute la différence.

Mon histoire avec ma mère n’a pas eu de happy end, mais mon histoire à moi n’est pas terminée. Et aujourd’hui, je peux dire que j’en écris les chapitres avec plus de liberté et de sérénité.

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« Glass child » ou l’enfant invisible face à la maladie d’un parent


Des milliers d’enfants grandissent aux côtés d’un parent en souffrance psychique. Pour ces « jeunes proches », l’empathie et le sens des responsabilités peuvent devenir une seconde nature. Mais ils composent aussi avec la peur ou l’isolement, parfois jusqu’à l’effacement. Plein Espoir a rencontré Hélène Davtian, psychologue, membre de l’association Étincelle & Co — qui anime une communauté de pratique dédiée aux « jeunes proches » et à la parentalité en psychiatrie. Elle plaide pour des réponses concrètes : reconnaître leur place dans les parcours de soins en formant les équipes à les accompagner, sans les réduire à de simples « aidants juniors ».

Plein Espoir : Quand on grandit avec un parent en souffrance psychique, est-ce qu’on grandit comme tous les enfants ?

Hélène Davtian : Un enfant qui grandit avec un parent qui vit avec un trouble psychique, s’adapte en permanence. Ces enfants font de gros efforts de régulation de leurs émotions, tentent de comprendre, s’ajustent aux fluctuations de la maladie. On les appelle parfois des « glass child », des enfants transparents qui vont tout faire pour être invisibles et ne pas attirer l’attention sur leur famille. C’est ce qu’on appelle l’aide par l’effacement. Beaucoup d’enfants taisent leur vécu par peur d’être séparés de leur parent ou crainte qu’il soit hospitalisé de force. Ces enfants ne produisent en général pas de symptômes… jusqu’au moment de l’émancipation, où beaucoup craquent. Une jeune femme me disait récemment : « Comment entrer dans ma vie d’adulte alors que je n’ai jamais été une enfant ? » Cette adaptation forcée a un coût.


Plein Espoir : Quels ressentis reviennent le plus souvent ?


Hélène Davtian : Les enfants évoquent l’isolement, la honte, la culpabilité, l’insécurité. L’adolescence par exemple agit comme un miroir qui active un questionnement envahissant sur l’identité, accentue le décalage entre corps et esprit, et nourrit la peur de « devenir malade » à son tour. Ces émotions résonnent directement avec la souffrance du parent. Elles sont très présentes, mais rarement exprimées. Les adolescents, par exemple, disent souvent que « tout va bien ». Pour connaître l’expérience vécue des enfants d’aujourd’hui, nous travaillons surtout par approches rétrospectives avec des adultes.



Plein Espoir : On parle parfois d’un phénomène de parentification des enfants. De quoi s’agit-il ?


Hélène Davtian : Tout enfant, face à un parent fragile, essaie de compenser, il requalifie son parent, le soutient et devient en quelque sorte son co-parent. Cette  parentification à petite dose, sous forme de solidarité ou d’empathie, n’est pas problématique dans une famille. Le problème, c’est quand l’enfant est figé dans cette posture, il s’épuise et ne peut plus tenir cette place et être à la fois, un enfant en apprentissage. Il y a parfois de la gratification à être un enfant « très mûr », mais aussi des situations trop lourdes, parfois traumatisantes. Certains disent « je ne veux plus jamais voir ma maman ». Ces paroles doivent être entendues. Si elles ne le sont pas, on met en danger la santé mentale de l’enfant.



Plein Espoir : Aider son parent lorsqu’on est en capacité de le faire peut avoir des effets positifs, mais où placer les limites ?


Hélène Davtian : L’enfant peut soutenir, mais cela ne doit pas être quelque chose qu’on attend de lui. Or, ils sont très généreux et vont souvent au-delà pour soulager leur proche. Par exemple, certains accompagnent leur parent dans un délire pour qu’il ne soit pas seul. C’est donc aux adultes de dire : « Là, ce n’est pas ta place. ». Avec Étincelle & Co, nous avons conçu un petit baromètre pour qu’un adulte puisse aider un enfant à aborder ses limites. En psychiatrie, la question des limites est centrale et il faut placer ces limites à la maison également.


Plein Espoir : Vous privilégiez le terme « jeunes proches » à celui de « jeunes aidants » qui est pourtant officiel. Pourquoi ce choix ?

Hélène Davtian : « Jeunes aidants » vient d’une définition anglo-saxonne. Il s’agit de jeunes de tous âges, apportant une aide significative, toutes pathologies confondues. Bien que le terme se soit imposé dans les politiques publiques, il soulève quelques questions, car on considère l’enfant comme un aidant junior dont on valorise l’apport sans fixer de  limites. Dans le même temps, le plan stratégique du gouvernement sur les aidants, développe un volet jeunes aidants où ces derniers doivent prouver qu’ils sont aidant pour recevoir une aide. Sur un plan éthique et au regard de la CIDE (Convention internationale des droits de l’enfant), un enfant ne devrait pas avoir à prouver une contribution pour recevoir de l’aide. Aujourd’hui, on demande souvent une attestation MDPH de la personne aidée pour ouvrir des droits. C’est plutôt simple pour un parent en fauteuil roulant, mais beaucoup moins pour un parent qui refuse le terme « malade ». Avec le terme « jeunes proches », on inclut aussi ceux dont le parent ne se reconnaît pas malade.

Plein Espoir : La considération des enfants doit-elle être davantage prise en compte dans les soins psychiatriques ?


Hélène Davtian : Oui. On vit une époque où la santé est en crise. En 2016, le rapport La Fourcade relatif à la santé mentale, affirmait que le domicile devait devenir le centre de gravité des soins psychiatriques, l’hôpital n’étant plus qu’une exception. Au-delà de la dimension thérapeutique de l’ambulatoire, il y a une dimension économique à faire basculer la charge vers les familles. Mais dans ce rapport, il n’y a pas un mot sur qui est à domicile. Or, dans ces familles, il y a des enfants, des ados et des jeunes adultes dont on ne parle pas ou très peu dans l’organisation des soins. Quand on dit « familles », on pense encore et avant tout aux adultes sur qui repose ce système. En sortie d’hospitalisation psychiatrique, on ne se préoccupe pas de savoir si des enfants sont concernés. Or, il y a là une dimension traumatique qui est rarement retravaillée. Après une crise, l’enfant voit le parent partir en ambulance, puis revenir et personne ne lui parle de ce qui s’est passé.


Plein Espoir :  L’invisibilisation de ces enfants dont vous parlez, complique-t-elle le repérage et la prévention ?

Hélène Davtian : Oui totalement. En France, il n’existe pas de chiffres car la configuration familiale est une donnée médicale, et pas administrative. On s’appuie sur des chiffres étrangers et, en les croisant à l’échelle basse, on peut estimer qu’un tiers des personnes suivies en psychiatrie sont parents d’au moins un enfant mineur. Et pourtant, on en parle très peu. Sans oublier les frères et sœurs. Lorsque je dirigeais une maison des parents en Seine-Saint-Denis, j’ai pu constater un certain vide. Impossible de savoir, via le CMP, quels patients étaient aussi parents. Plus largement, les dispositifs de soutien à la parentalité existent, mais ils sont souvent mal à l’aise avec la question du handicap psychique. Les CLAP (centres de loisirs à parité), qui se déploient dans les régions, abordent la question, mais dans une approche « multi-handicap » qui n’intègre pas toujours la spécificité de la santé mentale. Il y a donc un vrai travail à mener. Notre communauté de pratique veut justement porter cette réflexion, dans une approche polyphonique et holistique.

Plein Espoir : Quelles solutions peuvent être mises en place après hospitalisations et lors du retour à domicile ?

Hélène Davtian : En Belgique, le Dr Frédérique Van Leuven a créé des espaces familles dans les hôpitaux psychiatriques. Nous préconisons la même logique : appliquer les droits de l’enfant en psychiatrie adulte, comme ailleurs. Quand un parent part en ambulance, l’enfant doit pouvoir être rassuré, savoir s’il va bien ou simplement recevoir un câlin s’il en a besoin. Or certains hôpitaux interdisent encore l’accès aux enfants de moins de 15 ans. C’est un vrai problème de démocratie sanitaire. L’enjeu n’est pas de surcharger des équipes déjà épuisées, mais d’organiser le système en formant les soignants en psychiatrie adulte (un patient reste aussi un parent) et soutenir les professionnels de la protection de l’enfance, qui accompagnent eux aussi de nombreux enfants dont les parents vivent avec des troubles psychiatriques.

Plein Espoir :  Pour terminer, pouvez-vous nous indiquer des dispositifs qui pourraient venir en aide aux familles ?

Hélène Davtian : Il y a les Funambules, aujourd’hui gérés par la Fondation Falret (acteur engagé auprès des familles et adhérent de la fédération Santé mentale France), qui propose un accompagnement pour les jeunes de moins de 30 ans dont un proche est en souffrance psychique, la Pause Brindille, qui développe une communauté de soutien de pairs de manière intergénérationnelle. Grâce à des dispositifs comme JEFpsy (Pour Jeune Enfant Fratrie, une plateforme de soutien pour les jeunes ayant un frère, une sœur ou un parent vivant avec des troubles psychiques), on arrive à mettre des mots sur les inquiétudes des enfants et à leur faire prendre conscience qu’elles sont partagées par d’autres jeunes. À l’UNAFAM, j’ai également créé une consultation d’accompagnement parental pour que les parents vivant avec des troubles puissent poser leurs questions, au moment où elles surgissent. Car être parent est de toute façon un apprentissage permanent, qu’on soit malade ou non. Et je crois qu’il faut replacer l’enfant dans son âge en aidant les parents à reprendre leur place. Il manque un maillon à la chaîne pour que le sujet soit considéré et financé dans l’organisation du système de santé.


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Cet espace inclusif est une initiative collaborative ouverte à toutes et tous : personnes concernées, proches, et professionnels de l’accompagnement. Vos idées, témoignages, et propositions sont les bienvenus pour enrichir cette aventure. Contribuons ensemble à bâtir une société plus éclairée et inclusive.

Santé mentale et réseaux sociaux : piège ou libération ?


Sur TikTok, Instagram ou X, les hashtags #dépression, #bipolaire ou #anxiété déclenchent des vagues de témoignages. Derrière l’écran, des millions d’internautes racontent leurs vécus, partagent un diagnostic, exposent leur parcours thérapeutique. Les réseaux sociaux ont inventé de nouveaux rituels du dévoilement : une vidéo tournée dans sa chambre, quelques mots confiés sous un filtre esthétique, un post publié au cœur d’une nuit d’insomnie.

Cette libération de la parole a une portée indéniable : elle brise des tabous, permet à chacun de se reconnaître dans les récits des autres, tisse des solidarités virtuelles. Mais elle soulève aussi des questions : à force de se dévoiler en ligne, ne risque-t-on pas de se réduire à une étiquette médicale ? De confondre sincérité et mise en scène ? De transformer la vulnérabilité en norme sociale, voire en argument marketing ?

Pour comprendre comment les codes numériques redéfinissent la manière dont les individus révèlent leurs troubles psychiques, Plein Espoir a interrogé Vanessa Lalo, psychologue clinicienne, spécialiste des pratiques numériques.

Plein Espoir : Les réseaux sociaux sont devenus des espaces de confidences sur la santé mentale. Que change ce dévoilement en ligne ?

Vanessa Lalo : Il bouleverse complètement les façons de parler de soi. Pendant longtemps, les troubles psychiques restaient cachés : on se confiait, au mieux, à un proche ou à un professionnel. Désormais, on peut s’adresser à des milliers de personnes en un clic. Ce dévoilement public peut être un immense soulagement : en voyant d’autres partager leur expérience, on se sent légitime à raconter la sienne. Cela permet de sortir de la honte et de l’isolement. Mais la logique des réseaux pousse à condenser, simplifier, mettre en scène. Or la santé mentale est complexe et n’entre pas toujours dans ces formats courts et esthétiques. 


Plein Espoir : Les hashtags jouent un rôle central dans ce processus. Comment fonctionnent-ils comme outils de dévoilement ?


Vanessa Lalo : Les hashtags sont des portes d’entrée vers une communauté. Publier avec #dépression ou #bipolaire, c’est à la fois revendiquer une identité et chercher un écho. Cela crée une appartenance immédiate : on n’est plus seul, on rejoint une conversation mondiale. Mais il y a un paradoxe : ces mots, qui renvoient à des diagnostics médicaux complexes, circulent de manière banalisée. Ils deviennent des raccourcis pour dire une humeur ou un état passager. Le dévoilement peut alors perdre de sa profondeur : au lieu d’expliquer son vécu singulier, on adopte une étiquette standardisée.



Plein Espoir : Quand on se reconnaît dans ces témoignages, le danger n’est-il pas de s’auto-diagnostiquer ?


Vanessa Lalo : Oui, c’est l’un des risques majeurs. Beaucoup de jeunes reconnaissent des morceaux de leur vécu dans une vidéo et concluent : « C’est moi, donc je suis bipolaire ou TDAH ». Or se retrouver dans un récit ne suffit pas à poser un diagnostic. Mais les réseaux renforcent ce mécanisme : plus on regarde un contenu lié à l’anxiété, plus l’algorithme propose des vidéos similaires. Cela pousse à s’enfermer dans une identité médicale au lieu de consulter un professionnel de santé. 



Plein Espoir : Les influenceurs et les célébrités participent aussi à ce mouvement. Quel est l’impact de leur prise de parole ?


Vanessa Lalo : Leur dévoilement est puissant, car il légitime celui des autres. Quand une célébrité raconte sa dépression ou son burn-out, cela brise un tabou : si quelqu’un d’admiré ose en parler, pourquoi pas moi ? Mais il y a un écart entre ces récits et la réalité du plus grand nombre. Les célébrités disposent de ressources (financières, médicales, sociales, NDLR) que tout le monde n’a pas. Leur manière de se dévoiler peut devenir un modèle, presque une injonction : « Moi j’ai traversé ça comme ça, donc toi aussi tu devrais y arriver ». Ce qui était libérateur peut alors se transformer en pression implicite.


Plein Espoir : Peut-on parler d’une nouvelle « culture de la confession » en ligne ??

Vanessa Lalo : Oui, avec des codes très spécifiques. Le dévoilement se fait souvent sous forme de vidéos courtes, avec une musique évocatrice, des sous-titres, parfois des filtres esthétiques. Cela crée un rituel numérique : on se filme dans l’intimité de sa chambre, mais en suivant des formats très répandus. Raconter sa souffrance devient une manière d’exister sur les réseaux, d’être entendu, reconnu. Il y a une scénarisation, parfois même une compétition implicite qui se crée : qui souffre le plus, qui est le plus authentique, qui suscite le plus d’émotions ? Une dérive qui transforme la vulnérabilité en performance, et qui éloigne du témoignage sincère. 

Plein Espoir :  Le dévoilement peut aussi devenir un levier marketing. Comment cela se traduit-il ?


Vanessa Lalo : On observe en effet une récupération commerciale. Des influenceurs sont sponsorisés pour raconter leur burn-out, des marques associent leurs produits à des slogans sur la vulnérabilité ou l’acceptation de soi. Le témoignage personnel se transforme alors en argument publicitaire. Pour les internautes, c’est très difficile à démêler : est-ce une véritable confession ou une stratégie de contenu ? Cela brouille les repères et peut fragiliser encore plus ceux qui cherchent vraiment de l’aide.


Plein Espoir : Comment les professionnels de santé composent-ils avec cette influence numérique sur les patients ?

Vanessa Lalo : Nous devons l’intégrer, car elle fait désormais partie de la réalité des patients. Beaucoup de jeunes arrivent en consultation en faisant référence aux contenus des réseaux sociaux. Et ça peut être une porte d’entrée : on part de ce que la personne a vu en ligne, et on l’aide à distinguer ce qui relève du vécu personnel de ce qui est un format numérique. Certains collègues investissent eux-mêmes les réseaux sociaux pour expliquer, nuancer, apporter de la complexité aux sujets liés à la santé mentale. C’est une manière d’accompagner ces pratiques sans les laisser uniquement aux algorithmes, aux influenceurs… ou même à ChatGPT, qui devient lui aussi une source de réponses à laquelle les jeunes se réfèrent.

Plein Espoir : En un mot, le dévoilement numérique est-il une chance ou un piège pour les personnes vivant avec un trouble psychique ?

Vanessa Lalo : C’est une avancée énorme, car cela permet à des milliers de personnes de sortir du silence et de trouver du soutien. Mais il ne faut pas en rester à cette première étape. Le dévoilement, pour être réellement libérateur, doit être accueilli, entendu, accompagné. Sinon, il risque de produire de nouvelles normes, de nouvelles cases où l’on s’enferme. Les réseaux sociaux ne sont pas le problème en soi : ils amplifient les paroles. À nous de créer les conditions pour que ces révélations soient le début d’un chemin de soin, et non une simple étiquette affichée au vu et au su de tous.

Pour continuer de vous informer et d’échanger sur la santé mentale sur les réseaux, chez Plein Espoir on vous recommande de suivre des profils inspirants comme Voyageuse au naturel (@voyageuse_au_naturel), François Mallet (@francoismallet_), Mamari (@mamari.munezero), ou encore de vous abonner à la page de Psycom (@psycom_org), organisme public de référence. Une liste non exhaustive de comptes qui sont des sources d’informations qualitatives et bienveillantes, loin des raccourcis et de la désinformation.


Vous souhaitez en savoir plus et rencontrer d’autres personnes engagées dans le rétablissement ? Rejoignez les réseaux sociaux de Plein Espoir, le média participatif dédié au rétablissement, créé par et pour les personnes vivant avec un trouble psychique.


Cet espace inclusif est une initiative collaborative ouverte à toutes et tous : personnes concernées, proches, et professionnels de l’accompagnement. Vos idées, témoignages, et propositions sont les bienvenus pour enrichir cette aventure. Contribuons ensemble à bâtir une société plus éclairée et inclusive.

Parler de mon trouble psychique m’a ouvert une nouvelle voie professionnelle


Choisir de parler de son trouble psychique, c’est une décision intime. Mais parfois, ce choix échappe, lorsque la maladie se manifeste brutalement. C’est ce qui est arrivé à Yannick Vialle, après une décompensation sur son lieu de travail. Lui qui redoutait d’être jugé ou mis à l’écart a finalement découvert une autre réalité : en acceptant d’en parler, il a trouvé du soutien et de nouvelles ressources. Pour Plein Espoir, il raconte comment ce dévoilement imposé l’a conduit à repenser sa trajectoire professionnelle et à se réinventer.

En octobre 2016, quand je suis embauché comme consultant en informatique dans une entreprise de solutions digitales juste après mes études, je ne me pose pas du tout la question du dévoilement, parce que je ne sais pas encore que je suis bipolaire. Avec du recul, je me rends compte que j’ai déjà connu des phases, mais à ce moment-là, tout ça me paraît encore très loin.

Dès mon arrivée, ce n’est pas simple. On me dit qu’il faut que je travaille la semaine à Toulouse, alors que je vis à Paris. C’est la première fois de ma vie que je prends l’avion, c’est dire. Mais comme je suis en période d’essai, je garde tout pour moi. Je suis partagé entre l’excitation de cette nouvelle expérience et le sentiment d’être un peu perdu. L’équipe n’est pas vraiment bienveillante, et pour réussir à suivre le rythme, je me mets à mélanger café et Red Bull, ce qui me rend hyperactif. Heureusement, je croise un manager d’une autre équipe qui décide de me prendre sous son aile et me propose de rejoindre son projet. Quelques semaines plus tard, ma période d’essai est prolongée. C’est une nouvelle compliquée à encaisser pour l’estime de soi. Et puis, je dois en parler à mes parents, trouver les bons mots pour expliquer la situation. Je ne le sais pas encore, mais je commence à entrer dans une phase de dépression. Je sens que je ne vais pas bien, mais chaque matin je continue de me lever pour aller travailler, je n’ai pas vraiment le choix.

« Un manque de considération humaine au travail »

Mon manager me fait un retour positif sur mon travail et je suis gardé. On me bascule sur un autre projet, où je suis censé gérer la partie technique, mais dans les faits, personne ne m’écoute et mes propositions ne sont pas prises en compte. En parallèle, ma vie personnelle se complique : je me sépare de ma copine, avec qui j’étais depuis quatre ans. Et là, je change de comportement. Moi qui d’habitude gardais les choses pour moi, je me mets à dire tout ce que je pense, que ce soit au travail ou dans ma vie personnelle. Bien sûr, sans vraiment mettre les formes. Juste pour donner un exemple : la veille de mon départ en vacances, je vois qu’un stagiaire ne prend même pas de pause-déjeuner parce qu’il est débordé. Je vais aussitôt en parler au responsable des stagiaires, qui me conseille d’aller voir la RH, ce que je fais tout de suite.

Quand j’entre dans son bureau, je commence par lui parler du stagiaire, puis de mes propres frustrations. Et là, je ne m’arrête plus. Je me lance dans une logorrhée, tout est un peu confus, mais elle m’écoute sans me juger. Ça compte beaucoup pour moi. Je ne me souviens pas de tout ce que j’ai dit ce jour-là, mais je sais que je lui ai expliqué, par exemple, que j’avais du mal à rester assis devant mon ordinateur, que je travaillais la nuit jusqu’à trois heures du matin parce que je ne supportais plus la pression ni le manque de considération humaine. Le soir même, j’envoie un mail à tous les salariés qui travaillent sur le projet, en mettant en copie cachée les personnes influentes de l’entreprise. Dans ce message, j’explique comment, selon moi, on aurait dû faire les choses pour que ça marche mieux.

« Je me sens tout puissant  »

Je pars à Rome avec mon ex-compagne, parce que le séjour était déjà payé. Vu le contexte, ça ne se passe pas bien. Je dépense énormément d’argent, je me sens tout puissant, comme si rien ne pouvait m’arrêter. Quand on rentre, je vide mes affaires de son appartement en quelques heures. Je lance des cartons dans le couloir. C’est très compliqué de trier quatre ans de sa vie en si peu de temps. Après ça, je rejoins mes parents en Savoie, avec qui je dois participer à un concert. Dans le coffre, j’ai pris toutes mes affaires, mon piano et mon ordinateur. J’ai aussi loué un chalet à 2 000 euros la semaine, ce qui ne me ressemble pas. 

Le lendemain, j’appelle un ami pour lui parler de mon nouveau projet : Dream your life and your life will be a dream. L’idée, c’est de créer un réseau social qui permettrait aux personnes qui partagent le même rêve de se connecter et de s’entraider pour le réaliser. Puis je repense à une collègue avec qui je m’étais disputé, qui est à Reims, et je décide d’aller la voir pour qu’on s’explique. À quatre heures du matin, je prends la route. Je roule à plus de 170 km/h sur l’autoroute et je perds quatre points sur mon permis. En arrivant, comme je n’ai pas son adresse, je sonne à n’importe quel interphone. Les personnes âgées qui me répondent n’ont sans doute pas compris.

Je me repose une heure puis je repars en Savoie. Au chalet, on me reproche de faire trop de bruit, de déranger. À la répétition du concert, c’est la même chose. À ce moment-là, ma sœur m’appelle pour me dire que si je ne me soigne pas, elle ne va pas me lâcher. Cette phrase m’a beaucoup marqué. Et c’est là que me reviennent en tête les informations sur Sainte-Anne que ma collègue de Reims, qui est une ancienne infirmière en psychiatrie, m’avait donné quand on parlait de TDAH. J’appelle au standard et on me dit que si je le souhaite, je peux me rendre aux urgences. Mes parents m’accompagnent, mais je veux absolument conduire. C’est seulement quand un camion se met devant moi que je comprends qu’il faut que j’arrête de rouler à 170 km/h sur l’autoroute, ce qui soulage mes parents.

« Qu’il soit visible ou invisible, le handicap est trop stigmatisé »

À une heure du matin, j’arrive à Sainte-Anne avec l’étrange impression d’être attendu. On me fait remplir un petit formulaire, je vois une infirmière, puis une psychiatre. Je lui parle de mon idée de réseau social et je lui dis que je suis plus fort que Steve Jobs, parce que moi je n’ai pas besoin d’argent : ce qui me rend heureux, c’est de donner du bonheur aux autres. Elle m’écoute, puis à un moment elle me demande : « Est-ce que vous êtes prêt à vous faire soigner ? » J’accepte. On m’installe dans un box et mon père signe une demande de tiers. Le lendemain, j’apprends que je suis dans une unité fermée. J’y reste deux semaines. C’est la première fois qu’on me parle de bipolarité. Je ne me souviens pas très bien de comment je vis l’annonce ni de cette période. Tant que je ne comprends pas ce que ça veut dire, ça ne me fait pas grand-chose.

Quand je reviens au bureau après mon hospitalisation, je repense au mail que j’ai envoyé le jour de mon départ en vacances, et je suis persuadé que tout le monde est au courant. J’ai peur qu’on me regarde de travers, d’être mis de côté. Je vois la médecine du travail, et on me parle de la RQTH (reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé). Le mot handicapé ne me va pas. Pour moi, c’est de la stigmatisation. Ça renforce l’idée que c’est lié au handicap. Et en France, qu’il soit visible ou invisible, le handicap reste encore stigmatisé. D’ailleurs, puisqu’on parle de mots, moi je préfère l’ancien nom de mon trouble : la psychose maniaco-dépressive. Parce que quand je dis à quelqu’un que je suis bipolaire, souvent la réaction c’est : ah, donc un jour tu dis oui, un autre jour tu dis non. J’aime pas du tout l’effet que ça produit chez les gens.

Le soir de mon retour, quand je suis convoqué dans le bureau d’un manager, je me demande si c’est à cause de ça. Mais non : il veut juste que je rejoigne son équipe, ce que j’accepte. Pendant deux ans, je prends mes médicaments et je suis suivi par un psychiatre au CMP (centre médico-psychologique). À ce moment-là, j’estime que je suis aussi efficace que n’importe qui. Il n’est pas encore question de dévoilement, parce que je n’ai pas vraiment conscientisé ce qu’il se passe.

« Je me sens écouté et c’est un moment important »

Deux ans plus tard, en février 2020, je fais une décompensation chez un client. Pour la première fois de ma vie, je me dis que je ne suis pas capable de retourner au bureau le lendemain. Même pour récupérer mes affaires, c’est impossible. Dès le lendemain, je suis arrêté pendant deux mois. Quand je reviens, la RH, celle avec qui j’ai parlé en 2017, me propose un rendez-vous avec mon responsable et le chef d’équipe. Cette fois, c’est elle qui me parle de la RQTH. Elle me dit qu’elle est prête à m’aider et qu’elle veut que tout se passe bien pour moi dans l’entreprise. J’accepte la main tendue. Au fond, c’est mon premier pas dans le dévoilement. Je ne l’ai pas prévu, mais comme je me sens écouté, c’est un moment important dans mon parcours de rétablissement.

À partir de 2021, je commence à en parler à mes collègues, parce que je ne veux pas me mettre en danger au travail. Tout le monde n’est pas forcément prêt à entendre certaines choses, mais ça se passe mieux que je l’imagine. Un manager me dit même qu’il s’en fiche, que je suis comme je suis. Il ne porte ni jugement positif ni négatif, pour lui c’est juste une part de moi, comme une autre. Désormais, je suis ma priorité. Selon les projets et les collègues avec lesquels je travaille, je tâte un peu le terrain pour voir comment ça peut se passer, mais je n’ai plus peur d’en parler.

Je lance un projet de financement participatif avec la Maison Perchée, une association qui accompagne les jeunes adultes vivant avec un trouble psychique et leurs proches. Je les aide à créer des plaquettes pour leur site et pour les impressions. On a deux mois pour récolter la somme, mais en deux semaines c’est déjà bouclé. J’envoie le lien à mes collègues et je leur demande de relayer. Ça me permet de commencer la sensibilisation autour de moi. Après cette expérience, je fais un bilan de compétences et je me rends compte que l’informatique, ce n’est finalement pas fait pour moi (rires). Je me forme pour être formateur aux premiers secours en santé mentale (PSSM), puis pour devenir médiateur en entreprise. Je deviens aussi animateur de la fresque pour parler de la santé mentale au travail, le même principe que la fresque du climat, pour parler de ces sujets au travail.

« Mon dévoilement m’a aidé à me trouver professionnellement »

Aujourd’hui, je viens de quitter mon entreprise et de créer la mienne : Ympath’Q. Le nom a plusieurs sens. Il y a d’abord le mot impact, parce que je veux avoir un impact positif. Le Y c’est un clin-d’œil à mon prénom, mais aussi l’initiale de You (toi), pour montrer que tout le monde est concerné. Le path représente le chemin, qui peut être plus ou moins long. Et enfin, le Q, pour quotient, symbolise ce qu’on apprend et ce qu’on transmet. L’idée derrière ce nom, c’est qu’avec le savoir expérientiel, le chemin mène toujours vers l’acceptation. Et je continue à avancer. En ce moment, je suis une formation de facilitateur de l’intelligence collective à Lyon, pour apprendre à mieux valoriser l’humain dans l’entreprise.

Mon parcours en entreprise a beaucoup compté dans ma construction, mais j’en ai aussi vu les limites. Aujourd’hui, la question que je me pose est simple : comment vraiment inclure la personne dans toutes ses dimensions au travail ? Pour moi, il est essentiel que les organisations s’intéressent à l’intelligence émotionnelle, c’est-à-dire la capacité à reconnaître, comprendre et exprimer ce qu’on ressent, mais aussi à accueillir les émotions des autres. Je suis persuadé que si les personnes s’autorisent à parler de leurs émotions, ça peut éviter bien des choses : des décompensations, des burn-out, de l’anxiété et tous les autres maux qui rongent le monde du travail.

Je trouve qu’on n’écoute pas assez les autres. On ne demande pas vraiment comment vont les gens autour de nous. Souvent, on se contente d’un « oui » de politesse, tout en cachant ce qu’on ressent vraiment. Malheureusement, tout le monde en souffre. On a le droit de dire qu’on ne va pas bien. Dans mon parcours, j’ai eu la chance de pouvoir parler, d’être entendu sans être dévalorisé, et j’ai envie de porter cet espoir-là. Mais dans beaucoup d’endroits, cette possibilité n’existe pas, parce que la priorité reste la rentabilité, la performance, et tout ce qui va avec.

Finalement, mon dévoilement m’a ouvert une nouvelle voie, celle de mon avenir professionnel, ce que je n’aurais jamais imaginée. Le fait d’en parler m’a permis d’explorer un champ des possibles, de créer des opportunités, mais aussi de me protéger. J’ai pris conscience que l’expression des émotions dans le monde du travail est essentielle. C’est pourquoi, avec mon entreprise, je veux faciliter cette expression pour aider les organisations à devenir plus émotionnellement intelligentes.

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Santé mentale : le jour où ils ont choisi d’en parler


Se dévoiler, parler de sa maladie psychique, n’est jamais anodin. Derrière chaque confidence, il y a un moment charnière. Un mariage, une rencontre, une hospitalisation… Ce déclic peut prendre des formes bien différentes. Retrouvez dans Plein Espoir, ces récits de dévoilement qui montrent qu’au-delà de la peur ou du tabou, parler peut devenir une manière de vivre plus libre et de transformer son histoire.

« J’ai ressenti comme devoir éthique et moral de transparence », Roxane, 35 ans

Je suis pair-aidante depuis sept ans, et si le dévoilement fait partie de ma vie quotidienne, à l’époque où j’étais encore commerciale, ça n’était pas une évidence. Le déclic pour moi, a été le mariage. Quand la relation avec mon compagnon est devenue sérieuse et qu’il était question de construire une vie commune, j’ai ressenti comme un devoir éthique et moral de transparence. Pour que la personne qui allait partager ma vie sache vraiment qui j’étais, avec mes forces mais aussi mes fragilités. J’ai grandi dans une famille où il y avait un tabou sur les troubles psychiques. On a découvert assez tard, après ma première hospitalisation, que d’autres membres de ma famille étaient concernés. Moi-même j’ai traversé des problèmes de santé mentale et d’addiction et mon père est décédé par suicide. Tout ça fait partie de mon histoire et je trouvais essentiel de le dire. Alors il fallait que mon mari comprenne quand un médecin nous demanderait si nous avions des antécédents familiaux et des facteurs de risque pour nos futurs enfants, que c’était le cas. J’ai donc pris un temps spécifique avec lui, pour lui raconter mon parcours et lui laisser la liberté de prendre sa décision en toute connaissance de cause. On engage une autre personne dans le mariage, cette transparence m’a paru essentielle.

« C’était la première fois que je voyais quelqu’un assumer aussi clairement sa maladie », Alizée, 33 ans

Ce qui a changé ma trajectoire, c’est une rencontre au travail. Une collègue, un jour, s’est présentée ainsi : « Je suis borderline, voici ce dont j’ai besoin. » C’était la première fois que je voyais quelqu’un assumer aussi clairement sa maladie. À la fin de la journée, je me suis effondrée dans ses bras, soulagée de ne plus être seule. C’est elle qui m’a encouragée à consulter un psychiatre.

« Transformer mon expérience en message », Vivien, 26 ans

Quand tu disparais plusieurs semaines pour une hospitalisation, que tu perds ton travail, comment le cacher ? Tu te sens coupable de ne pas l’expliquer. Mais j’ai surtout commencé à me dévoiler à certaines personnes, pas pour me plaindre mais plutôt comme une forme de prévention. Par exemple, un collègue plus jeune que moi commençait à consommer. Je lui ai dit clairement que c’était dangereux, que ce n’était pas anodin. Parce que moi, je sais ce que ça implique : des pertes de mémoire, une fragilité qui ne disparaît pas et dans mon cas, ça a entraîné une schizophrénie. J’aime beaucoup Jungle Jack, un rappeur qui a écrit « Le flow ressort de Sainte-Anne sous picouse ». Je me reconnais dans ces mots. Ça me donne envie de transformer mon expérience en message. Aujourd’hui, j’ai arrêté de fumer, je prends mon traitement, et je vois que quand on est sérieux, on peut vraiment s’en sortir. Le dévoilement, pour moi, c’est ça. Prévenir, partager mon vécu pour éviter que d’autres tombent dans les mêmes pièges.

« Il y a toujours une tension entre le silence qui protège et le besoin vital d’être entendu », Léonard, 30 ans

Pendant longtemps, je n’ai parlé de ma dépression à personne. Aux amis, je voulais montrer le meilleur de moi-même. Aux partenaires, j’avais peur d’être vu comme faible. Et au travail, c’était impensable car trop tabou. Même avec les psychiatres, je me sentais incompris. Alors je gardais le silence. Le déclic, ça a été ma mère. Elle vivait avec une schizophrénie marquée par des crises violentes et moi, jeune adulte, je n’en pouvais plus. Un jour, je lui ai tout balancé, que j’étais en pleine dépression, que c’était lié à ce que j’avais vécu avec elle. Elle a d’abord rejeté, incapable d’accepter qu’il puisse y avoir une transmission, un impact sur ma santé mentale. Puis elle s’est mise à pleurer. Pour la première fois, on s’est pris dans les bras. Ce geste inédit a ouvert quelque chose entre nous. Rien n’était effacé, mais un lien réparateur s’était créé. Ce dévoilement m’a appris qu’il y a toujours une tension entre le silence qui protège à court terme, et le besoin vital d’être entendu. Ce jour-là, parler est devenu une tentative de survie.

« Écrire m’a permis de transformer ma souffrance en quelque chose d’utile », Cathy, 43 ans

Avec mes proches, le dévoilement de mon trouble bipolaire s’est fait par étapes, mais ce qui a vraiment marqué un tournant, c’est l’écriture. Un jour, j’ai osé raconter mon histoire dans un livre sur les conseils de mon psychiatre. Certains de mes proches l’ont découvert ainsi. Écrire m’a permis de transformer ma souffrance en quelque chose d’utile, de briser le silence qui m’avait enfermée. Aujourd’hui, je vais bien depuis deux ans. Dire ces choses à mes enfants, mes proches et à d’autres personnes à travers mon livre, m’a libérée. Je ne suis pas qu’un diagnostic, je suis une mère, une femme, une autrice. Et si mon histoire aide à déstigmatiser, alors elle prend tout son sens.

« J’ai choisi de le faire par téléphone », Adrien, 32 ans

J’ai mis près de dix ans avant de parler de mon addiction. Il m’a d’abord fallu un diagnostic, qui a enfin mis des mots sur ce que je vivais. Mes amis s’en doutaient déjà, mais devant mes proches, c’était impensable pour moi d’assumer. C’est après un épisode où je me suis retrouvé au plus bas que j’ai eu envie de me confier à mon ex-compagne, qui est psychologue. Elle a eu peur et a appelé ma mère. C’était le début d’un engrenage. J’ai dû par la suite, expliquer à mes parents ce que je traversais. J’ai choisi de le faire par téléphone, parce que c’était plus supportable pour moi. À partir de ce moment-là, tout s’est débloqué petit à petit. Une fois l’addiction avouée, le reste a suivi plus facilement : la dépression, puis le trouble de la personnalité. Dire les choses m’a soulagé, je n’étais plus seul avec ça. Aujourd’hui, je ne ressens plus cette peur de me dévoiler. Je sais que c’est parfois lourd à entendre pour les autres, mais le silence l’était encore plus pour moi.

« Lorsque j’ai enfin trouvé un traitement stabilisateur qui me convenait », Tonatiuh, 31 ans

Je suis suivi en psychiatrie depuis sept ans. Longtemps, mes parents n’ont rien su. Je voulais les protéger, surtout ma mère. À 25 ans, j’ai évoqué mes traitements. Mon père a réagi avec calme, mais ma mère a paniqué, pleine d’idées reçues. J’ai dû lui expliquer que ce n’était pas une condamnation. Le vrai moment clé pour moi est venu bien plus tard, il y a six mois, lorsque j’ai enfin trouvé un traitement stabilisateur qui me convenait et que je voyais ses effets positifs. Autour d’un verre, j’ai pu dire simplement à mes parents : « Ce traitement m’aide à mieux contrôler mes humeurs, à avoir une vie plus stable. » Ce dévoilement a tout changé. De la peur, on est passé à un vrai échange, basé sur la confiance.

«  J’ai osé en parler publiquement dans une vidéo sur Instagram », Élise, 23 ans

J’avais 20 ans quand, au cours d’une soirée étudiante, une grosse crise d’angoisse m’a littéralement clouée chez moi. Je n’osais plus sortir ou revoir mes amis. Pendant des semaines, je ne vivais plus, je dormais, je me réveillais angoissée. C’est là que j’ai compris que je ne pouvais plus continuer à cacher mon trouble anxieux généralisé. J’ai pris mon téléphone et envoyé un message à mes amis pour leur expliquer mon diagnostic, pourquoi je disparaissais parfois, et surtout que j’avais besoin d’eux. J’étais persuadée qu’ils me rejetteraient. Mais j’ai reçu de l’écoute et du soutien. Ça a été un vrai soulagement pour eux de pouvoir comprendre un peu mieux mes comportements. Plus tard, j’ai osé en parler publiquement dans une vidéo sur Instagram. Mes parents l’ont découverte en même temps que tout le monde et m’ont simplement dit : « On est fiers de toi. » Aujourd’hui, je sais qu’on ne devrait jamais avoir honte d’en parler. Ce n’est pas imposer un fardeau aux autres, mais au contraire, s’autoriser à être soutenu.

« Partager entre pairs m’a fait plus de bien que certaines thérapies », Fadma, 54 ans

Diagnostiquée en 2017, après une hospitalisation brutale, je n’osais pas prononcer les mots « handicap psychique ». J’avais honte. J’avais intégré les clichés que les schizophrènes seraient dangereux, les dépressifs fainéants, les bipolaires instables. Alors je disais simplement que j’étais malade. Le basculement est arrivé quand j’ai été coupée de mon suivi psychiatrique, en pleine période de covid. J’avais refusé le vaccin par peur, et l’hôpital a mis fin à mon hospitalisation. Du jour au lendemain, je me suis retrouvée seule, avec mon traitement et mon angoisse. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré une médiatrice santé pair. Elle m’a orientée vers un collectif de personnes concernées. Au début, j’étais méfiante, puis j’ai découvert le rétablissement. J’ai vu que l’on pouvait vivre avec un trouble psychique, avoir une famille, un travail. Partager entre pairs m’a fait plus de bien que certaines séances de thérapie. Là, j’ai compris que parler, ce n’était pas une faiblesse mais une force. Depuis, je témoigne à l’IRTS (école des travailleurs sociaux, ndlr) pour sensibiliser et déstigmatiser. Je fais aussi des interventions auprès de collectivités, associations, employeurs. Je me suis dit, en fin de compte, la santé mentale, c’est l’affaire de tous.

« Pour ne pas me sentir seule et pour me protéger », Rachel, 26 ans

Le déclic pour dévoiler à mes parents ma bipolarité, c’était à la fois pour ne pas me sentir seule dans cette épreuve et pour me protéger, me mettre en sécurité. Si jamais il m’arrivait quelque chose demain, au moins il y aurait des gens au courant, capables d’identifier si je vais bien ou non, et de m’inciter à appeler ma psychiatre, à prendre mon traitement.

« Pas pour me définir par ma maladie, mais pour que les gens comprennent », Apolline, 28 ans

Dès le lycée, j’avais des TICs et des TOCs. Je n’en parlais pas comme d’un problème de santé mentale, alors mes camarades se moquaient, sans savoir. Ma famille, elle, avait conscience que j’avais des difficultés. Ce n’était donc pas une surprise quand, il y a deux ans, je leur ai annoncé que je venais d’être diagnostiquée d’un trouble de la personnalité borderline, après plusieurs années de suivi au CMP. Une de mes sœurs m’a répondu : « Je le savais. » et ma mère, elle, dans le déni, pense que ça passera, même si elle me dit qu’elle prie pour moi. Au travail, j’ai choisi d’en parler très tôt aussi, car mes traitements entraînent des effets secondaires visibles et parfois l’impossibilité de sortir de chez moi. Mes employeurs ont été compréhensifs et humains, même lorsque je me suis faite internée en clinique pendant plus d’un mois en arrêt maladie. Dans mes nouvelles rencontres, j’essaie d’amener le sujet assez vite, pas pour me définir par ma maladie, mais pour que les gens comprennent ce que je traverse.

Choisir de parler ou non de sa santé mentale appartient à chacun d’entre nous. Ces témoignages montrent que, lorsque le dévoilement est possible, il peut libérer des tabous et rompre l’isolement, pour créer des liens fondés sur la confiance et la compréhension. Et parfois, il devient une porte ouverte vers le rétablissement.

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