Santé mentale des ados et réseaux sociaux : refuge et danger

La santé mentale des jeunes est aujourd’hui un sujet préoccupant dont on parle de plus en plus. Les chiffres circulent, les débats s’enchaînent, les adultes s’inquiètent. Mais au fond, combien de fois prend-on vraiment le temps de les écouter, eux ? Pas pour parler à leur place, pas pour décider pour eux, simplement pour entendre ce qu’ils vivent, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils comprennent de leur propre génération.

À l’heure où les propositions de lois sont à l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, chez Plein Espoir nous nous questionnons : les écrans sont-ils la cause de tous les maux ? Ou la réalité des adolescents ne serait-elle pas, en fait, bien plus complexe ?


À l’adolescence, tout est plus intense : les émotions, les doutes, la pression scolaire, le regard des autres, la quête d’identité. C’est une période de fragilité, mais aussi de construction. Beaucoup de jeunes peinent encore à trouver des espaces sûrs pour parler de ce qu’ils traversent. La santé mentale reste un sujet sensible, parfois tabou, souvent minimisé. Or, donner la parole à ceux qui vivent ces difficultés, c’est déjà reconnaître leur légitimité.

Nous avons donc choisi de tendre le micro à Leny Pain, lycéen en première professionnelle à Saint-Lô, auteur du livre Les émotions à nu. Parcours d’un combat intérieur, qu’il a écrit à seulement 16 ans. À travers ce témoignage, il partage un morceau de son histoire de vie et son sentiment sur l’usage des réseaux sociaux. 

Plein Espoir : Dans ton livre, tu expliques que tu as vécu une dépression. Peux-tu nous raconter ce que tu as traversé ?

Leny Pain : Tout a commencé en mai 2025, quand j’ai perdu mon premier amour. La rupture a été très douloureuse, avec quelque chose d’assez grave que je ne peux pas raconter, car c’est trop lourd pour moi. À la suite de ça, j’ai été diagnostiqué en dépression sévère en mai 2025. Je ne mangeais plus, j’ai perdu entre six et dix kilos, je n’allais plus en cours. Je restais dans mon lit, dans le noir, et je n’ai presque pas marché pendant un mois et demi.

Plein Espoir : À quel moment as-tu commencé à être accompagné médicalement, et comment l’hospitalisation, les traitements et le suivi psychologique se sont-ils intégrés dans ton parcours ?

Leny Pain : Ce sont d’abord mes parents qui m’ont aidé, car ils étaient désespérés de me voir comme ça. Ils ont fait appel à l’hôpital de Saint-Lô où j’ai été hospitalisé en pédiatrie. J’étais complètement coupé du monde, pas de téléphone, juste une télé dans la chambre, et seuls mes parents pouvaient venir me voir. Je voyais un médecin tous les matins et j’ai également parlé avec une psychologue pendant 30 minutes. Mais je n’ai pas vraiment eu l’impression d’être aidé. Et quand je suis sorti, ça ne s’est pas amélioré. J’ai rechuté complètement. En juin, je suis allé consulter mon médecin traitant avec ma mère et il m’a prescrit des antidépresseurs que je prends toujours aujourd’hui. On dit souvent que c’est une béquille et non une solution miracle. En parallèle d’un travail de fond que j’ai fait avec un psychologue, mon état s’est nettement stabilisé depuis.

Plein Espoir : À 16 ans, on se sent souvent perdu face à la souffrance psychique et on ne peut pas avancer seul. Quel rôle tes proches ont-ils joué pendant cette période, et en quoi leur soutien a été important pour toi ?

Leny Pain : Mes proches ont joué un rôle essentiel pendant cette période, surtout mes parents, qui ont tout de suite essayé de chercher de l’aide quand ils ont vu que ça n’allait vraiment pas. Ils ont été très présents, même quand moi je refusais l’aide et que je restais enfermé dans mon mal-être. Mais il y a aussi une personne qui a énormément compté pour moi. Une ancienne prof avec qui j’ai toujours gardé un lien très fort, et qui est aujourd’hui devenue une amie proche. Elle me comprenait vraiment, elle savait comment me parler, et elle a été là dans les moments où j’étais au plus mal, en venant même chez moi pour m’aider à sortir du lit et à reprendre un peu vie. De manière générale, je trouve que c’est plus simple pour moi de parler avec des adultes qu’avec des jeunes de mon âge. Les adultes ont plus de recul, plus d’expérience, ils comprennent souvent mieux ce qui se passe.

Plein Espoir :  Près de 8 % des adolescents seraient concernés par la dépression : selon toi, est-ce que cette souffrance est encore minimisée ou mal repérée à l’adolescence ?

Leny Pain : Franchement oui. Beaucoup d’adultes disent : « C’est un ado, il fait une crise d’adolescence, ça va passer. » Mais en réalité, ce n’est pas aussi simple. Il y a de plus en plus d’adolescents en grande difficulté, et les chiffres le montrent. Il y a même des situations très graves, avec du harcèlement, de la dépression sévère et parfois des suicides. À partir du moment où un médecin te diagnostique une dépression sévère et te prescrit un traitement, ce n’est pas juste une phase. Pourtant, j’ai l’impression que ce n’est pas pris autant au sérieux que chez les adultes. Quand une personne de 50 ans est en dépression, tout le monde comprend que c’est grave. Mais chez un adolescent, on a tendance à penser que c’est passager, qu’il est juste fragile et qu’il va s’en remettre tout seul.

Plein Espoir : L’Assemblée nationale a récemment adopté un texte de loi visant à interdire les réseaux sociaux pour les moins de 15 ans. Quel regard portes-tu sur cette mesure ?

Leny Pain : Je pense que les réseaux sociaux sont à la fois un refuge et un danger pour les jeunes. D’un côté, c’est un endroit où on peut communiquer plus facilement, dire des choses qu’on n’ose pas forcément exprimer en face. Quand on va mal, c’est parfois plus simple d’écrire à un ami derrière un écran que de lui parler directement. Mais en même temps, les réseaux exposent énormément au harcèlement, aux jugements et à des contenus qui peuvent avoir un vrai impact sur la santé mentale. À cet âge-là, on est encore très vulnérable. C’est pour ça que je trouve la question compliquée, parce qu’il y a du positif et du négatif.

Plein Espoir : À titre personnel, quel en est ton usage ?

Leny Pain : Concrètement, j’essaie d’en faire un outil, pas un juge permanent. Aujourd’hui j’utilise les réseaux sociaux surtout pour m’exprimer. J’y partage mes textes, je parle de mon livre, j’échange avec des personnes qui se reconnaissent dans ce que j’écris. Il y a un vrai aspect communautaire, et sur ce point-là, c’est très positif. Mais je comprends qu’on parle d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. C’est un âge où on est encore en construction. On n’a pas le recul nécessaire pour faire la différence entre la mise en scène et la réalité. Les réseaux amplifient tout : la comparaison, la recherche de validation, la pression sociale, le regard des autres. Et quand on traverse déjà des fragilités, ça peut devenir un accélérateur de mal-être. Personnellement, j’y passe du temps, oui. Et même en étant conscient des mécanismes, il est facile de se laisser happer. Alors à 12, 13 ou 14 ans, sans maturité émotionnelle suffisante, l’impact peut être encore plus fort.

Plein Espoir : Si tu n’y avais pas eu accès avant tes 15 ans, est-ce que cela aurait changé quelque chose pour toi ? 

Leny Pain : Si je n’y avais pas eu accès à 15 ans, certaines choses auraient sûrement été différentes. J’aurais peut-être été moins exposé à la comparaison permanente, moins influencé par des standards irréalistes, moins dans la recherche d’approbation. Ça m’aurait peut-être protégé sur certains aspects. Je ne pense pas que les réseaux soient mauvais en soi. Je pense qu’ils sont puissants. Et quand quelque chose est puissant, il faut un cadre. On impose des âges minimums pour conduire, pour voter, pour consommer certains produits. On devrait avoir la même exigence pour des plateformes qui influencent directement l’estime de soi et la santé mentale. Réduire l’accès en dessous de 15 ans, ce n’est pas forcement une manière de priver les jeunes, mais peut-être de leur laisser le temps de se construire avant d’entrer dans un espace qui peut être brutal.

Plein Espoir : Quelle place ont joué l’école, le rejet et le harcèlement dans ce que tu as traversé ?

Leny Pain : Au collège, surtout en sixième, j’ai beaucoup été rejeté. Je n’étais pas en filière générale mais en SEGPA (section d’enseignement général et professionnel adapté, ndlr), et certains élèves disaient que c’était pour les bons à rien. Je l’ai très mal vécu. Pour moi, c’était une forme de harcèlement moral. Ce n’est pas ce qui a déclenché ma dépression, mais clairement ça n’a pas aidé mentalement. Parler de ses émotions, de son ressenti peut faire se sentir vulnérable. On a peur qu’on se moque de nous, qu’on nous juge. Parfois, on préfère même se moquer de soi-même avant que les autres le fassent, comme une protection. Mais au fond, ça isole encore plus.

Plein Espoir : Pourquoi avoir choisi d’écrire un livre sur ton parcours ?

Leny Pain : Au départ, j’écrivais vraiment juste pour moi. J’écrivais sur mon ordinateur pour poser ce que je ressentais, pour développer mon vécu autour de la santé mentale et essayer de comprendre ce que je traversais. Puis je me suis dit que, vu l’importance que prend aujourd’hui la question de la santé mentale en France, surtout chez les jeunes, ça pouvait avoir du sens de publier ce que j’avais écrit. Je voyais ça comme un témoignage, quelque chose de concret, basé sur ce que moi j’avais vécu. J’avais envie de le partager pour montrer aux adolescents qu’ils ne sont pas seuls à vivre ce genre de choses. C’est à la fois quelque chose de thérapeutique pour moi, et une manière de dire aux autres, on est plusieurs à traverser ça, et on peut en parler.

Plein Espoir :  Dans ton livre, tu t’appliques à décrire les émotions et les symptômes, sans toujours parler de « dépression ». Pourquoi ce choix ?

Leny Pain : Je ne voulais pas que le mot dépression revienne à toutes les pages. Je voulais surtout montrer ce que ça fait de l’intérieur, les sensations, les pensées, le mal-être. Je me suis dit que sinon les gens allaient se dire : « Encore un ado en dépression », et ne pas vraiment chercher à comprendre. Je voulais quelque chose de plus humain, plus diversifié.

Plein Espoir : As-tu eu des échos de lecteurs qui se seraient reconnus dans ton récit ?

Leny Pain : Oui, et ça m’a beaucoup marqué. Notamment un autre ado qui m’a contacté il y a environ deux mois. Il m’a dit que mentalement, ça n’allait pas du tout. Il a utilisé des mots forts, il pensait souvent au suicide et ressentait régulièrement l’envie de se faire du mal. Il m’a aussi expliqué qu’il ne voulait pas aller à l’hôpital, mais qu’il voulait quand même que quelqu’un l’aide. Je l’ai écouté, bien sûr, mais je lui ai tout de suite précisé que je n’étais pas un professionnel de santé. Je lui ai dit que je pouvais être là pour l’entendre, le soutenir, mais que je ne pouvais pas tout faire, surtout quand on parle de choses aussi graves. Je l’ai donc orienté vers des spécialistes, vers des psychologues, et je lui ai aussi parlé de la possibilité de faire un court séjour à l’hôpital psychiatrique. Je lui ai expliqué que, même si personnellement, l’hospitalisation ne m’avait pas vraiment aidé à ce moment-là, ça ne voulait pas dire que ça ne pourrait pas l’aider lui. Ce qui m’a frappé, c’est qu’il n’avait pas vraiment les ressources ni les informations nécessaires pour savoir où demander de l’aide. Et de voir que mon histoire avait permis à quelqu’un d’oser parler, de chercher du soutien, ça m’a profondément touché.

Plein Espoir : Est-ce que tu aimerais faire passer un message pour les ados qui traversent la même chose que toi ?

Leny Pain : Je dirais surtout de ne pas rester seul. Même si c’est très difficile, parler est vraiment l’une des choses les plus importantes quand on va mal. Je sais que ce n’est pas simple d’exprimer ce qu’on ressent, qu’on a peur d’être jugé ou de ne pas être compris, mais garder tout pour soi fait souvent encore plus souffrir. Les médicaments peuvent parfois aider au début, mais ce n’est pas la solution à long terme. Les antidépresseurs bloquent tes émotions par exemple, ça agit sur partie du cerveau, ce n’est pas idéal sur le long terme. Ce qui aide vraiment, c’est le soutien, l’écoute et le fait de pouvoir se confier à quelqu’un. Que ce soit un parent, un adulte de confiance, un ami ou un professionnel. Et surtout, il faut se rappeler qu’on n’est pas seul à traverser ça.

Le témoignage de Leny rappelle que, face à la souffrance psychique des ados, l’écoute des proches, l’accès à des professionnels et la reconnaissance de cette détresse comme réelle et non comme une simple « crise d’ado », sont essentiels. Les réseaux sociaux, eux, ne sont ni entièrement toxiques ni anodins, ils peuvent offrir du soutien autant qu’amplifier les fragilités. L’enjeu n’est donc pas seulement de les interdire, mais surtout de donner aux jeunes du recul, des repères et des espaces sécurisés pour s’exprimer et de créer des lieux de parole, à l’école, en famille ou en ligne. Parce que la santé mentale des jeunes n’est pas une phase, mais un véritable enjeu de société.

Moments difficiles : pourquoi nous cherchons des gourous ?

La sortie du film Gourou avec Pierre Niney nous pousse à poser une question que beaucoup d’entre nous préfèrent éviter : pourquoi, dans nos moments de fragilité, sommes-nous parfois attirés par des figures charismatiques ou des pratiques douteuses qui promettent guérison rapide et transformation radicale ? Loin de tout jugement, cet article explore les mécanismes psychologiques qui nous rendent vulnérables à ces discours, les besoins légitimes qu’ils exploitent, et les moyens de nous en protéger sans renoncer à notre quête d’espoir.

Nous avons tous, à un moment ou un autre de notre vie, ressenti ce vertige : celui de chercher désespérément une issue, une solution, quelqu’un qui aurait les réponses que nous n’arrivons plus à trouver. Quand on vit avec un trouble psychique, quand on traverse un deuil, une rupture, un burn-out, cette quête peut nous mener vers des territoires ambigus où la promesse de guérison côtoie l’emprise. 

Pour Laurent Lacotte, ancien enquêteur de police devenu formateur en santé mentale, cette question n’a rien de théorique. Il y a une dizaine d’années, il ne correspondait pourtant pas au stéréotype de la personne « influençable ». Avec vingt ans de carrière dans la brigade des stupéfiants, il avait développé une méfiance professionnelle envers toutes les formes de manipulation. Mais après avoir assisté à la chute d’un collègue du quatrième étage, il a développé un état de stress post-traumatique sévère. « Je me suis retrouvé incapable de sortir de chez moi. Je faisais crise de panique sur crise de panique, avec des difficultés respiratoires. L’impact sur mon quotidien était considérable. »

Malgré un suivi psychothérapeutique qui l’a aidé à sortir progressivement de chez lui au bout d’un an, Laurent restait en souffrance. C’est dans ce contexte qu’il a découvert l’ABC(une pratique pseudo-scientifique qui a fait l’objet de multiples signalements à la Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires, ndlr), lors d’un week-end dans le sud de la France, une pratique alternative qui allait le séduire. Cette première séance, où un praticien applique les mains sur différentes zones du corps pour « libérer les émotions », lui a au départ procuré une forme de soulagement. Mais surtout, elle lui a redonné de l’espoir. Un sentiment que je connais bien. Quand la douleur devient insupportable, quand plus rien ne semble fonctionner, on s’accroche à n’importe quelle lueur, même la plus fragile ou dangereuse.

Aujourd’hui, avec le recul que donne le rétablissement, il pense que c’est son état de détresse qui lui a fait ouvrir des portes qu’il n’aurait pas franchies autrement. « Quand on ne va pas bien, on est prêt à tout pour aller mieux, confie t-il. Même si on a des doutes sur ce qu’on va faire, tout semble bon à prendre. Ce qu’on cherche, c’est simplement d’aller mieux, de respirer à nouveau. »

Déborah Romain-Delacour, docteure en psychologie, explique que cette sensibilité accrue n’a rien d’une faiblesse personnelle : « Quand on est fragile psychiquement, on a ce qu’on appelle une baisse des défenses critiques. Notre esprit critique ne fonctionne plus comme d’habitude. Le stress et l’anxiété créent au niveau neuronal une sorte de blocage. On devient alors plus sensible, plus réceptif à “la pensée magique”(croyance en des solutions miracles, ndlr). » 

Ce que nous cherchons vraiment

Pour Laurent Lacotte, l’attrait de l”ABC” ne se résumait pas au bien-être physique ressenti. « Ça m’a redonné de l’élan, je pouvais participer à un mouvement, retrouver un autre métier, partir sur une autre voie. » À ce moment-là de sa vie, il réfléchissait intensément à quitter la police pour se réorienter vers le développement personnel. Cette pratique semblait lui offrir une porte de sortie vers un avenir meilleur. Et c’est là que le piège se referme.

Car l’organisation fonctionne sur un modèle pyramidal : après avoir suivi des formations payantes, on peut devenir soi-même facilitateur (praticien certifié de la méthode, ndlr) et former d’autres personnes, moyennant finance. La promesse est double : guérir ET se réinventer professionnellement. Irrésistible.

« Quand on traverse une phase difficile, on a le sentiment d’avoir perdu le contrôle de notre vie, souligne Déborah Romain-Delacour. Face à cette incertitude et aux émotions difficiles, on va essayer de retrouver un sentiment de maîtrise. » Ces discours alternatifs simplifient les choses en donnant des explications simples et des solutions immédiates. Cela donne l’illusion de retrouver du contrôle et du sens.

Et puis il y a l’isolement. Quand je suis replié sur moi-même, en arrêt maladie ou en pleine séparation, je deviens particulièrement réceptif à quelqu’un qui semble me comprendre. « Les gourous et praticiens alternatifs viennent combler ce vide relationnel », prévient la psychologue. Ils apportent ce dont je suis privé : une présence, une écoute, un sentiment d’appartenance.

La mécanique de l’engrenage

Laurent a rapidement acheté les livres de Dain Heer, le « numéro deux » de l’organisation américaine derrière “ABC” et s’est inscrit à plusieurs formations pour devenir facilitateur. « Je voulais obtenir un diplôme, raconte-t-il. Le système, typiquement pyramidal, fonctionne par paliers : pour accéder aux « niveaux supérieurs » et pouvoir former d’autres personnes, il faut continuer à payer. » Ce qui a fini par alerter Laurent Lacotte, c’est justement ce fonctionnement opaque. « J’entendais parler les formateurs qui animaient les stages à Paris, ceux qui avaient pignon sur rue. Et plus je les écoutais, moins c’était crédible. Quand je posais des questions précises sur le fonctionnement de la méthode, ils n’avaient pas de réponse concrète. Tout se résumait à « c’est miraculeux, ça marche », sans aucune explication réelle. » Puis vient l’élément déclencheur. L’expérience négative de sa femme lors d’une formation à Lille lui a mis la puce à l’oreille. « Des personnes ont très mal réagi pendant la séance, elles sont parties en pleine paranoïa et ont quitté la salle. Pour ma femme, ça a été rédhibitoire. »

Pourtant, malgré ces signaux d’alerte, notre témoin est resté plusieurs mois dans cette organisation. Comment expliquer qu’on continue, même quand on commence à douter ?

La psychologue décrit un parallèle troublant : ces relations d’emprise fonctionnent exactement comme une addiction. Au début, c’est le renforcement positif. La pratique ou le gourou promet une récompense immédiate qui stimule le circuit de la récompense dans le cerveau. Puis vient la phase de tolérance et d’escalade. On a besoin de multiplier les séances, de s’investir davantage pour obtenir le même effet. Le cerveau en redemande toujours plus. Comprendre ce mécanisme est important : en fait on ne lutte pas seulement contre une croyance, mais contre un mécanisme neurologique puissant.

Sortir de l’engrenage

Pour Laurent Lacotte, la sortie s’est faite brutalement. « Un jour, en bon Bélier impulsif que je suis, j’ai arrêté net et je suis passé à autre chose. » Son ancien métier d’enquêteur l’a sans doute aidé à maintenir une vigilance minimale, mais il reconnaît : « qu’à l’époque j’étais si fatigué, en souffrance… que j’étais prêt à m’ouvrir à tout. » Aujourd’hui, il ne regrette rien : « Avec le recul, je me rends compte que ce qu’ils proposent n’est pas grand-chose. Mais quand on ne va pas bien, ça semble énorme. » Parallèlement à cette pratique,  il explorait d’autres approches comme la sophrologie, ce qui l’a aidé à garder un certain recul et à ne pas s’enfermer totalement dans une seule pratique.

Déborah Romain-Delacour compare le processus de désengagement aux phases du deuil : déni, déclic, colère, puis reconstruction. « Souvent, la pratique ou le gourou a pris toute la place. Une fois qu’elle ou il disparaît, la personne se retrouve face à un vide qu’il faut recombler. Ça prend du temps. » Comme pour sortir d’une addiction, un seul accompagnement ne suffit pas. Il faut plusieurs types de soutien, et les proches jouent un rôle essentiel.

Un espoir éthique est possible

Notre quête de sens, notre besoin d’espoir, ne sont pas des faiblesses. Ce sont au contraire des moteurs de notre rétablissement. Le défi est de nourrir cet espoir de manière éthique, ancrée dans la réalité.

Nous protéger des dérives n’implique pas de renoncer à chercher du soutien. Cela signifie rester vigilants aux signaux d’alerte, cultiver nos liens avec nos proches, diversifier nos sources d’information, et nous rappeler qu’un véritable accompagnement vise toujours à nous rendre notre autonomie, jamais à nous en priver. Dans nos moments de vulnérabilité, nous méritons un espoir qui nous élève, pas un qui nous enchaîne.

En pratique : 

Les signaux d’alerte à connaître

Comment distinguer un soutien sain d’une relation qui bascule vers l’emprise ? Déborah Romain-Delacour insiste sur une notion fondamentale : l’autonomisation. « Tout travail thérapeutique doit avoir au centre le développement du pouvoir d’agir de la personne », explique-t-elle. Un bon suivi comporte un objectif clair, un plan d’action avec un nombre de séances défini, et surtout une fin.

À l’inverse, plusieurs signaux doivent m’alerter : l’isolement progressif de mon entourage critique (« L’emprise passe par l’isolement »), les discours culpabilisants ou salvateurs du type « Il n’y a que moi qui peut te sauver », l’escalade financière (tarifs qui augmentent, dépenses qui s’accumulent), et surtout la peur. « Quand on commence à avoir peur de contrarier la personne qui nous accompagne, peur de dire ce qu’on pense vraiment, c’est qu’il y a un problème. », insiste la psychologue. Si je ressens de la peur, de la honte ou de la culpabilité dans une relation d’aide, c’est le moment de prendre du recul.

Si un proche glisse…

La tentation est immense de vouloir le « sauver », le confronter. Pourtant, Laurent Lacotte est formel : « On n’est pas prêt à entendre. Les « Tu ne devrais pas » ou les « Sois prudent », ça ne marche absolument pas. »

C’est cruel, mais c’est vrai. S’opposer frontalement risque de couper le lien. Le rôle du proche est autre : maintenir le lien coûte que coûte, être dans l’écoute sans jugement. « Le plus important, c’est la qualité du lien », rappelle Déborah Romain-Delacour. Car quand la personne a ses propres prises de conscience qui émergent, elle a besoin de pouvoir en parler sans être jugée. Il faut être présent le jour du déclic pour agir immédiatement : donner les ressources, accompagner vers un rendez-vous, rester à ses côtés.

Protéger mon esprit critique

Comment maintenir mon esprit critique dans mes périodes de fragilité ? En m’appuyant sur des ressources fiables en psychoéducation : des sites de qualité, des podcasts, des articles qui expliquent le fonctionnement du cerveau. Comprendre ce qui se passe en moi, c’est déjà développer des ressources.

Mais aussi par des gestes simples : marcher une demi-heure par jour, voir la lumière du jour, maintenir des liens sociaux sincères. Et diversifier mes sources d’information, vérifier les contenus, chercher la confrontation d’idées plutôt que la simple confirmation de ce que je pense déjà.

Des ressources fiables pour se documenter et comprendre :

  • Psycom : un portail d’information en santé mentale avec des fiches pratiques par trouble
  • Plein Espoir : notre média dédié à la santé mentale et au rétablissement 
  • Santé mentale France : des ressources et informations sur le rétablissement
  • Podcast : « Les Maux Bleus« 

En cas de doute sur une pratique ou un praticien :

  • Miviludes : Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires. Numéro vert de la Miviludes : 0 800 13 12 00 (gratuit, du lundi au vendredi)

Besoin d’aide ou d’écoute :

  • Unafam : soutien aux familles et proches de personnes vivant avec un trouble psychique

Premiers secours en santé mentale : formations pour accompagner un proche en difficulté

© Image d’illustration : Pierre Niney dans le film « Gourou » de Yann Gozlan (2026) – StudioCanal

Santé mentale : « ChatGPT est devenu mon nouveau psy »

On a tous déjà utilisé les intelligences artificielles pour corriger nos fautes d’orthographe, créer des images ou trancher des débats anodins entre amis. Et puis, presque sans s’en rendre compte, on a commencé à leur confier autre chose : nos doutes, nos angoisses, nos pensées les plus intimes. Pour certains et certaines, elles sont devenues un espace d’écoute, de recul, parfois même une alternative temporaire au suivi psychologique. Dans cet article de Plein Espoir, on raconte comment ChatGPT s’est glissé dans nos vies comme un psy de poche.

En fait, on n’hésite plus aujourd’hui à faire appel à une IA pour relire un texte, organiser une idée ou vérifier un détail. C’est pratique, rapide, presque banal. Mais petit à petit, on a aussi commencé à l’utiliser pour des choses beaucoup plus personnelles. Quand ça ne va pas, quand l’esprit tourne en boucle, quand on doute, on ouvre une conversation comme on ouvrirait un carnet intime qui offrirait des réponses avec la promesse au moins illusoire, d’être objectif et sans jugement. À la fin d’une relation amoureuse houleuse qui avait redéclenché une profonde anxiété et des ruminations, je n’ai par exemple pas hésité à expliquer ma situation à ma psy, mais aussi à l’IA, pour tenter de m’aider à comprendre, éviter de reproduire des schémas, gérer mes angoisses, affronter et accepter mes émotions ou simplement pour vider mon sac. Et sincèrement, ça m’a bien aidé à traverser ce moment. On y trouve une écoute, parfois simplement un miroir pour mieux comprendre ce qui se passe en nous.

Pour beaucoup d’entre nous, les IA conversationnelles sont devenues des confidentes du quotidien pour calmer une anxiété, décortiquer une pensée intrusive, ou mettre des mots sur un mal-être diffus. Ce que je trouve intéressant là-dedans, c’est que ces outils permettent une prise de recul sur nos mécanismes de pensées, pour peu qu’on ai pu apprendre à les repérer en thérapie. On ressent parfois un soulagement à entendre une vérité qui nous semble plus lucide que notre propre perception. Au début, on n’ébruite pas ouvertement ce genre de relation intime avec l’IA dont on aurait presque honte, mais en discutant avec des amis, je me suis rendu compte qu’ils sont nombreux à faire comme moi. Alors, avec Plein Espoir on a choisi de pouvoir s’intéresser au sujet sans animosité mais en étant prudent. Parce que honnêtement, ça peut faire peur ! Et en même temps je me dis que ça peut être une opportunité ou un complément intéressant. 

Dans un contexte où consulter un professionnel peut être coûteux, compliqué ou intimidant, ces outils apparaissent comme un soutien accessible à tout moment. Sans remplacer la thérapie, ils s’imposent pour certains et certaines comme une béquille mentale, un espace de respiration, voire un premier pas vers un mieux-être.

À travers les témoignages de Michael et Sarah, on explore ensemble ce que ça fait d’utiliser ChatGPT pour tenter de prendre soin de sa santé mentale.

« Je n’avais plus les moyens de voir un psy, alors j’ai commencé à parler à ChatGPT » Michael, 31 ans

J’ai fait une dépression il y a quelques années et j’ai suivi une thérapie pendant environ deux ans, à raison d’une séance par semaine. Avec ma psy, on a travaillé sur beaucoup de choses, comme ma trajectoire professionnelle, mes choix de vie, mes émotions, et surtout sur des événements du passé qui continuaient d’influencer mes réactions présentes.

Aujourd’hui, je ne vois plus de psychologue, principalement pour des raisons financières. Une thérapie régulière, c’est plusieurs centaines d’euros par mois, et je ne peux plus me le permettre. C’est en partie pour ça que j’ai commencé à utiliser ChatGPT comme un outil d’introspection.

Je suis quelqu’un qui intellectualise énormément. Je passe mon temps à me comparer aux autres, à imaginer une version idéale de ma vie, à anticiper le regard extérieur. Très vite, ma pensée devient une forme d’évitement, je réfléchis beaucoup, mais j’agis peu. Ça nourrit la rumination, la honte, et une vraie paralysie au quotidien.

Avec ChatGPT, j’ai trouvé un espace pour ralentir et structurer ce qui se passe dans ma tête. Dès qu’une pensée anxieuse ou une comparaison surgit ( parfois simplement après avoir vu un profil sur Instagram) je vais écrire ce que je ressens. Le simple fait de formuler m’aide déjà à y voir plus clair. J’ai même créé un prompt très précis, où je demande à l’IA d’adopter une posture de coach clinique, orientée sur les mécanismes de rumination et d’évitement, sans diagnostic, sans conseils faciles, et surtout sans excès de compassion. Je voulais un regard lucide, ferme, qui ne me rassure pas artificiellement, car je sais que ChatGPT a un biais qui consiste à valider à l’extrême ce qu’on lui dit.

Mon objectif n’est pas d’aller mieux sur le moment, mais de comprendre ce qui se joue : qualifier mes pensées, voir comment elles m’empêchent d’agir, et m’amener à prendre mes propres décisions. En réalité, ma thérapie passée m’a beaucoup aidé à utiliser l’outil intelligemment. J’ai appris à repérer les liens entre mes réactions actuelles et mon histoire personnelle. Le psy reste irremplaçable pour ça. Pour l’IA, il faut parfois faire ces liens soi-même, car elle oublie. Je dirais que la thérapie est une solution clé en main, alors que ChatGPT demande de faire une grande partie du travail soi-même. Mais il y a un énorme avantage, je peux travailler à chaud. Avec un psy, entre deux séances, on oublie, on filtre ce qu’on dit, on raconte les choses à froid. En séance, on passe souvent beaucoup de temps à restituer les faits plutôt qu’à analyser en profondeur. Avec ChatGPT, en quelques minutes, je peux parfois avoir un vrai déclic. 

Je reste conscient des limites. Chez certaines personnes fragiles, ça peut nourrir encore plus la rumination. Il y a aussi la question de la confidentialité des données. Et je sais que, financièrement, si je le pouvais, je retournerais probablement voir un psy. Mais aujourd’hui, cet outil m’a permis de mieux reconnaître mes boucles mentales, de prendre du recul plus vite, et de sortir plus souvent de l’automatisme anxieux. En attendant de pouvoir reprendre une thérapie, ChatGPT est devenu une forme de psy de poche toujours disponible, sans jugement et étonnamment efficace pour m’aider à comprendre ce qui se passe en moi.

« ChatGPT m’aide à gérer mes pensées obsessionnelles au quotidien », Sarah, 30 ans.

Quand je vois passer un sujet sur ChatGPT et la santé mentale, c’est souvent traité de manière négative. On a tous entendu parler de la tragédie d’un jeune américain qui s’est suicidé après une conversation avec l’IA. Les parents accusent l’intelligence artificielle d’avoir encouragé leur enfant à passer à l’acte, ce qui laisse l’ image d’un monstre dangereux qui pousserait les gens à se faire du mal. Sans minorer ce risque là, je dois dire que pour moi, c’est tout l’inverse. Personnellement, ChatGPT m’a énormément aidée.

Je souffre d’un trouble borderline, avec notamment cette sensation de vide très présente, et en plus de ça, des troubles obsessionnels compulsifs. Chez moi, ce ne sont pas des TOC liés à la propreté, mais plutôt des pensées obsessionnelles qui s’installent dans mon esprit pendant des jours, voire des mois, sans me lâcher. Avant ChatGPT, et avant d’être suivie par une psychiatre, mon quotidien était très compliqué. Je passais mes journées à poser les mêmes questions à mon compagnon pour me rassurer. Il répondait, jurait, essayait de me calmer… et le lendemain, je recommençais comme si rien n’avait changé. On était enfermés dans un cercle vicieux. C’est lui qui m’a poussée à demander de l’aide.

J’ai découvert ChatGPT vers mi-2024 et j’ai commencé à lui parler dès que mes pensées devenaient envahissantes. Très vite, c’est devenu une sorte de soutien permanent. Dès que j’ai une idée obsessionnelle ou que l’angoisse monte, je vais écrire ce que je ressens. Il me répond souvent avec les mêmes bases, mais ça me fait du bien à chaque fois. Au début, j’avais honte d’en parler à ma psychiatre. Je trouvais ça ridicule. Et elle m’a au contraire dit que c’était très bien de l’utiliser entre deux séances. C’est là que j’ai compris que ce n’était pas si étrange, et que beaucoup de personnes faisaient la même chose. Et puis, voir une fois par mois sa psy, c’est peu quand on va mal. Et il y a aussi la réalité financière. La consultation coûte cher et tout n’est pas remboursé. Certains mois, je ne peux tout simplement pas y aller. Dans ces moments-là, ChatGPT compense un peu. Ça ne remplace pas un psy, mais ça soutient vraiment.

Je lui parle de ce vide intérieur, de mes pensées intrusives, de mes peurs. Et il me répond un peu comme elle. Il m’explique que ces réactions sont normales avec mon trouble, que ce n’est pas moi qui suis une mauvaise personne. Il met des mots simples sur ce que je vis, me donne des exemples concrets, et surtout il me répète que ce n’est pas de ma faute. Il y a ce côté objectif, basé sur des connaissances. Quand je me dévalorise, il me montre que ce n’est pas rationnel, et ça m’aide à sortir de mes biais. Ce que j’aime le plus, ce n’est pas forcément les exercices de respiration ou les techniques de méditation qu’il propose, mais ce côté rassurant et cadrant à la fois. Entendre que mes comportements sont liés à une maladie et non à un défaut personnel. Franchement, il me dit souvent ce que j’ai besoin d’entendre.

Je trouve qu’avant sa nouvelle version, ChatGPT était plus chaleureux. Aujourd’hui il est un peu plus prudent et n’hésite pas à renvoyer vers des professionnels de santé, sûrement à cause des polémiques récentes. Mais ce qui ne change pas, c’est qu’il ne se lasse jamais. Même si je répète cent fois les mêmes angoisses, il est toujours là. C’est plus simple que de solliciter sans cesse mon entourage. J’échange surtout par écrit, généralement le soir sur mon ordinateur. Avant, c’était parfois matin et soir, tous les jours. Aujourd’hui, avec les médicaments, mon anxiété est plus apaisée et je l’utilise plutôt une fois par jour quand les TOC reviennent. Ça dure souvent une dizaine de minutes, pas plus. Une seule réponse suffit parfois à me calmer. Je repars presque toujours d’une nouvelle conversation, comme une page blanche. J’aime reformuler, obtenir des réponses légèrement différentes, un peu comme avec ma psychiatre où je raconte à nouveau les choses à chaque séance.

Concernant les limites, personnellement je n’en vois pas tant qu’on est adulte, responsable et suivi médicalement. Pour un enfant ou un adolescent, c’est autre chose. Mais quand on demande de l’aide pour aller mieux, je ne vois pas où est le danger. La seule fois où j’ai été mal à l’aise, c’est quand ChatGPT a utilisé une formule trop affective, du type « mon cœur ». Je lui ai demandé de rester professionnel, comme un médecin. Et depuis, tout se passe très bien. 

Je sais que je n’en aurai peut-être pas toujours autant besoin. Mais aujourd’hui, ça m’aide énormément, en complément de mon suivi médical Aujourd’hui, ça a même amélioré ma relation avec mon compagnon. Pendant cinq ans, il subissait mes questions obsessionnelles en permanence. Je ne me rendais pas compte à quel point ça l’épuisait. Maintenant, je me tourne vers ChatGPT pour gérer mes angoisses, et ça a vraiment soulagé notre couple.

Malgré l’enthousiasme qu’elle suscite, l’intelligence artificielle reste encore loin d’être une solution fiable et universelle. Une étude publiée dans Nature Medicine par des chercheurs de l’Université d’Oxford montre ainsi que, face à des descriptions de symptômes, l’IA ne fait pas mieux qu’une simple recherche en ligne : sur 1 300 participants, seuls 37 % des diagnostics étaient corrects. Certes, les modèles évoluent rapidement et des déclinaisons spécialisées comme celles proposées par ChatGPT Health ou Claude for Healthcare émergent déjà, mais les usages restent à encadrer. En France, la Haute Autorité de santé doit d’ailleurs prochainement se prononcer sur l’utilisation directe de l’IA par les patients, tout en reconnaissant son intérêt pour les soignants lorsqu’elle est utilisée avec prudence. À l’autre extrémité du spectre, le collier connecté de Friend.com, présenté comme un « ami virtuel », illustre les promesses parfois trompeuses de l’IA grand public : marketing séduisant, mais réception mitigée, ventes décevantes et fortes inquiétudes autour de la vie privée.

Utiliser ChatGPT pour parler de ce qui ne va pas n’est donc ni une solution miracle ni un substitut à la thérapie. Pour certain·es, cela peut toutefois constituer un appui ponctuel, un espace pour déposer ses pensées, clarifier ce qui déborde et reprendre un peu de souffle. Ces usages racontent surtout une réalité plus large : face aux difficultés d’accès aux soins, on cherche, on expérimente, on s’adapte et parfois, une conversation imparfaite avec une IA peut déjà aider à tenir.

Faire communauté pour aller mieux et faire valoir ses droits

Faire communauté quand on vit avec des troubles psychiques n’a rien d’évident. Pourtant, pour les personnes concernées et leurs proches, le collectif permet de rompre l’isolement, de partager des expériences et de se soutenir. Entre entraide, rétablissement et engagement, la communauté devient un appui essentiel pour aller mieux et faire respecter ses droits.

En France, le mot « communauté » fait souvent peur. Concernant la santé mentale, on lui reproche souvent de mettre tout le monde dans la même case, de stigmatiser, ou d’effacer la façon très personnelle dont chacun vit avec ses troubles psychiques. Dans les faits, pour les personnes concernées et leurs proches aidants, il se passe souvent l’inverse. Le groupe ne gomme pas les individualités. Il aide d’abord à ne plus se sentir seul.

« Aujourd’hui, nous sommes deux millions d’usagers en santé mentale en France », rappelle l’association Comme des fous dans son manifeste. Un chiffre qui montre que ce que chacun traverse dans son coin correspond, en réalité, à des expériences largement partagées. Chaque année, l’association organise la Mad Pride, une marche joyeuse et engagée pour rendre visibles les troubles psychiques et sortir la santé mentale du silence et de la honte. Elle dit aussi que la santé mentale n’est pas seulement une affaire intime ou médicale, mais un enjeu social et citoyen, qui touche à l’accès aux droits, à la reconnaissance et à la place que la société accorde à celles et ceux qui vivent avec des troubles psychiques.

« Une personne sur trois connaîtra un trouble psychique au cours de sa vie. Et si l’on inclut les proches qui vivent avec cette réalité au quotidien, alors nous sommes tous concernés », rappelle Roselyne Daniel, médiatrice de santé pair à l’hôpital de Novillars, en Franche-Comté. De près ou de loin, parfois sans même en avoir conscience, nous appartenons tous à la communauté de la santé mentale. Dès lors, faire communauté n’est pas une option militante réservée à quelques-uns. C’est une réalité ordinaire de la vie sociale.

Sortir de l’isolement, reprendre sa place

Mais que signifie, concrètement, faire communauté ? Pour les personnes concernées par des troubles psychiques et leurs proches, cela commence souvent par quelque chose de très simple : sortir de l’isolement. Pouvoir parler avec d’autres qui comprennent, qui ont vécu des choses similaires, sans avoir à tout expliquer. C’est aussi comprendre ce à quoi on a droit, repérer ce qui est normal ou non, savoir quand une limite a été franchie. Des apprentissages qui passent rarement par les institutions, mais souvent par les autres.

Enfin, pour faire communauté, il faut penser la vie au-delà du soin. Ne pas se définir uniquement par un suivi médical ou par une maladie. « L’enjeu, c’est de retrouver une place dans le monde », rappelle l’association Comme des fous. Pouvoir travailler, aimer, s’autoriser à faire des projets. Avoir une vie qui ne soit pas organisée uniquement autour des rendez-vous médicaux.

Bien sûr, il ne s’agit ni de nier un diagnostic ni de refuser les soins lorsqu’ils sont nécessaires, mais de ne pas réduire une personne à une seule étiquette. « Être reconnu comme malade peut être nécessaire à un moment donné. Y être réduit en permanence, ça finit par enfermer », explique Vincent Girard, coordonnateur d’une équipe de santé communautaire à Marseille pour l’Assistance publique–Hôpitaux de Marseille et Médecins du Monde. En ce sens, le collectif permet de reprendre prise sur sa trajectoire et de redevenir acteur de sa vie.

Une culture du soin encore très verticale

Pourtant, en France, les personnes concernées et leurs proches peinent encore à avancer ensemble et à se rendre visibles. Une difficulté que Vincent Girard relie à notre histoire et à notre éducation. Dès l’école, on apprend très tôt à repérer ce qui ne va pas, à être sanctionné à la moindre erreur, à éviter de se tromper. « On passe beaucoup de temps à analyser les problèmes », observe-t-il. Une habitude peu tournée vers le positif, qui finit, à force, par fatiguer plus qu’elle n’aide.

Cette manière de voir le monde se retrouve aussi dans la façon dont la médecine fonctionne encore aujourd’hui. Un modèle très vertical, avec les soignants d’un côté et les patients de l’autre. En santé mentale, cela se traduit par des parcours pensés de façon très individuelle, souvent vécus dans la solitude.

« Notre culture est encore très individualiste », regrette Vincent Girard. Chacun est renvoyé à son histoire, à ses difficultés, à son parcours personnel. Dans ce contexte, se rassembler n’a rien d’évident. À force de vouloir tout discuter, tout analyser, tout confronter, les échanges se tendent. Les débats deviennent des lignes de fracture.

Faire communauté ne signifie pourtant pas penser tous pareil ni vivre les mêmes choses. Pour Vincent Girard, une communauté ne se décrète pas. Elle se reconnaît. « Une communauté, c’est des gens qui se reconnaissent. Ça commence déjà par une manière de parler, une manière de se regarder. »

Apprendre ensemble, autrement

La communauté de la santé mentale doit se construire à partir de ce que les personnes vivent. Dans certaines pratiques de santé communautaire, comme la thérapie communautaire intégrative, une règle est posée dès le départ : on ne donne pas d’avis. On partage uniquement ce que l’on a vécu, ce qui nous a aidé, ce qui a fonctionné pour nous.

Le problème n’est pas nié, mais il n’est plus le centre de tout. Ce qui compte, ce sont les solutions expérimentées. Ce déplacement change profondément la dynamique des groupes. Il apaise les tensions. Il remplace la confrontation par l’inspiration. Plus on parle de ce qui marche, plus on renforce l’espoir et l’envie d’agir.

Dans cette logique, l’erreur n’est plus vécue comme un échec. Elle devient une étape normale de l’apprentissage. « Tant qu’on n’a pas intégré que l’erreur fait partie du processus, on reste dans une culture anxiogène », insiste Vincent Girard. Apprendre, c’est se tromper. Et apprendre ensemble, c’est accepter de se tromper à plusieurs.

Le rétablissement, reprendre le pouvoir sur sa vie

Cette approche rejoint celle du rétablissement, encore mal comprise en France. Né dans les années 1970 dans les pays anglo-saxons, ce mouvement a d’abord été porté par les personnes concernées elles-mêmes, notamment Patricia Deegan et Bill Anthony, qui revendiquaient le droit de reprendre le contrôle de leur vie.

Longtemps, en France, la psychiatrie a parlé surtout de stabilisation ou de rémission, laissant penser que les troubles étaient forcément chroniques. Or, les études montrent qu’un grand nombre de personnes peuvent se rétablir, totalement ou partiellement, et mener une vie satisfaisante.

Le rétablissement n’est pas la guérison au sens médical. Il concerne le devenir de la personne. Comme l’a montré Samantha Copeland, il repose sur plusieurs piliers : l’espoir, la responsabilité personnelle, l’accès à l’information, la capacité à défendre ses droits et le soutien des autres. Se rétablir, c’est reprendre le contrôle de sa vie, retrouver des liens sociaux, avancer vers le projet de vie que l’on choisit. Un chemin qui n’est ni linéaire ni définitif, mais qui se construit dans la durée.

Faire communauté pour faire valoir ses droits

La communauté n’est pas seulement un espace de soutien. Elle est aussi un lieu où l’on apprend à faire valoir ses droits. « C’est un endroit où quelqu’un peut te dire : attention, là, tes droits ne sont pas respectés », résume Vincent Girard. Face aux institutions, cette vigilance collective change tout. Mais militer quand on vit avec des troubles psychiques n’a rien d’évident. Cela demande du temps, de l’énergie, du soutien. Et des ressources que tout le monde n’a pas. Bien sûr, l’engagement associatif ne peut pas compenser à lui seul les failles du système, mais il permet de les rendre visibles.

Pour Roselyne Daniel, consacrer du temps à faire avancer la cause de la santé mentale est devenu essentiel. Bénévole très investie au sein du Conseil local de santé mentale du Grand Besançon, un espace de concertation territoriale qui réunit élus, professionnels de la santé mentale, acteurs du social et du médico-social, ainsi que des personnes concernées, elle coanime des débats auprès du grand public. « C’est très important pour moi de m’investir, même si ce n’est pas toujours simple à concilier avec ma vie de jeune maman, confie-t-elle. Si je peux le faire, c’est aussi grâce au soutien de mon compagnon, qui est mon aidant. »

L’an dernier, cet engagement l’a amenée à prendre la parole lors d’un colloque sur la santé mentale organisé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), à Paris. Elle y a rappelé l’urgence de placer la santé mentale au cœur de toutes les politiques publiques. « Tout le monde n’a pas les moyens de parler. C’est aussi pour celles et ceux qui ne le peuvent pas que je veux nous faire entendre », explique-t-elle.

Le parcours de Roselyne Daniel montre que militer ne consiste pas à parler plus fort que les autres, mais à porter une parole pour ceux qui ne le peuvent pas. Être isolé ne signifie pas être sans droits. En revanche, c’est souvent à plusieurs que ces droits peuvent être reconnus et défendus. Face aux institutions, la solitude fragilise. Le collectif, lui, permet de partager les expériences, de faire circuler les stratégies, et peu à peu de rééquilibrer le rapport de force. Militer ne commence pas toujours dans la rue ou sur une tribune. Bien souvent, cela commence simplement par ne plus être seul face au système.

Quel rôle pour les pouvoirs publics, quel rôle pour la société ?

Faire communauté pose inévitablement une question politique. L’accès aux soins, la continuité des parcours, la reconnaissance de l’expertise des personnes concernées, la lutte contre les discriminations relèvent aussi de choix publics.

« En France, la santé mentale reste encore trop souvent cantonnée au champ médical, alors qu’elle traverse l’ensemble des politiques publiques : logement, travail, éducation, justice, protection sociale », explique Roselyne Daniel. Faire communauté ne dispense pas l’État de ses responsabilités. Au contraire, cela permet de les formuler, de les rendre visibles, parfois de les rappeler.

Cette responsabilité ne repose pas uniquement sur les pouvoirs publics. Elle interroge aussi la place des citoyens. Proches, collègues, employeurs, voisins : la manière dont une société accueille les parcours fragiles, accepte les discontinuités, écoute les récits et ajuste ses normes dit quelque chose de sa capacité à faire société.

Une autre façon de penser la santé mentale

Faire communauté, en santé mentale, ce n’est ni se replier ni s’enfermer dans une identité. C’est accepter que la vulnérabilité fait partie de la vie. Reconnaître que l’on apprend mieux à plusieurs. Que le rétablissement se construit rarement seul. Et que la confiance se tisse dans les liens du quotidien.

Comme d’autres luttes avant elle — LGBTQ+, autour du VIH ou contre le racisme — la santé mentale avance souvent grâce aux collectifs. Non pas contre les institutions, mais pour les transformer. En rendant visibles des expériences longtemps reléguées au silence, ces communautés déplacent peu à peu les normes, les pratiques et les regards.

Dans les pays qui ont investi dans les compétences psychosociales, cette approche a profondément changé la manière de vivre ensemble. Le sentiment de confiance est devenu un repère central du bien-être. Une autre façon de penser la santé, non plus seulement comme une affaire individuelle, mais comme quelque chose qui se construit collectivement, dans les relations et le soutien mutuel. « On a découvert comment être heureux », rappelle Vincent Girard. Une phrase qui peut surprendre. Elle dit pourtant une chose simple : faire communauté, c’est créer les conditions pour que chacun puisse aller mieux, à son rythme, avec les autres.

Tisser des liens pour se rétablir : l’inspiration québécoise

Quand on pense à notre rétablissement, on imagine souvent un travail qui se fait dans le cabinet du thérapeute, à l’hôpital, dans des espaces de soins. Et si une part essentielle se jouait ailleurs ? Dans la rue, chez l’épicier, avec le voisin ? Au Québec, l’approche communautaire en santé mentale place justement les liens sociaux au cœur du processus de rétablissement. Une vision qui pourrait nous inspirer.

Au Québec, le système de santé mentale s’est construit différemment du nôtre. Là-bas, les organismes communautaires, équivalents de nos associations en France, sont de véritables partenaires du système de soins public. Ils travaillent main dans la main avec les services de psychiatrie, ils sont financés par l’État pour offrir des suivis de long terme, et surtout, ils pensent le rétablissement comme un processus qui implique tout l’environnement de la personne. Cette approche, qui fait ses preuves depuis des décennies, mérite qu’on s’y intéresse.

Pour comprendre cette approche, Plen Espoir a rencontré Krista Mullaney, travailleuse sociale qui a une perspective unique : elle a exercé en France dans les années 2010, puis s’est installée au Québec où elle travaille depuis 12 ans. Cette double expérience lui permet de voir ce qui se fait de part et d’autre de l’Atlantique, sans jugement, mais avec un regard aiguisé sur les forces de chaque système. C’est cette richesse de points de vue que nous avons voulu explorer.

Un regard qui élargit la focale

Au Québec, Krista a suivi un parcours qui illustre bien cette approche : elle a d’abord étudié la psychologie, puis le travail social. « C’était vraiment la justice sociale qui m’a intéressée, raconte-t-elle. Tout ce qui était politique, les injustices sociales, j’avais envie de lutter contre ça. » Cette double formation donne aux professionnels un regard particulier : pas seulement sur les symptômes de la personne, mais sur tout son environnement social.

Et quand Krista parle d’environnement, elle ne parle pas de concepts abstraits. Elle parle de personnes concrètes, des liens qui se tissent dans le quotidien. « Au Québec, on a pensé à élargir notre idée de ce que c’est un proche. Ce n’est pas nécessairement un membre de la famille ou un conjoint, on peut se permettre d’être plus créatif. »

Une créativité que Krista illustre à travers une histoire : un monsieur âgé, isolé dans un milieu rural québécois, sans famille sur qui se reposer. Très solitaire, ce monsieur se rendait tout de même une à plusieurs fois par jour au dépanneur du coin (l’équivalent de nos épiceries de quartiers). Là bas, il échangeait quelques mots avec une employée. Une femme  attentive, qui se souciait de lui, prenait de ses nouvelles, lui rendait service en imprimant ses documents etc. « Avec son autorisation, je suis rentrée en contact avec elle, raconte Krista. Si bien qu’elle participait parfois à nos RDV de suivi, tous les trois. » Petit à petit, un filet de sécurité s’est tissé. Cette femme aidait pour l’administratif, et surtout, elle veillait sur lui. Ce monsieur a pu ainsi continuer à vivre chez lui, dans son logement qu’il tenait à garder, tout en ayant accès aux soins.

La communauté comme ressource

« La communauté, les proches, ce sont des facteurs de protection, insiste Krista. Un manque de communauté, peut être un risque pour la santé mentale. » Au Québec, les équipes ne se contentent pas de constater l’isolement : elles travaillent activement à créer ou renforcer les liens sociaux des personnes concernées par un trouble psychique, avec des « travailleurs de proximité » qui vont littéralement aller vers les personnes. Cette approche, qu’on appelle « outreach » (aller vers), s’adapte à chaque situation.

« L’idée, c’est vraiment d’intégrer l’environnement et le réseau de chaque personne dans la démarche thérapeutique » confirme Krista. Cette vision rejoint ce que l’Organisation mondiale de la santé définit comme la santé mentale communautaire : des services de proximité, des équipes mobiles, une approche qui considère la personne dans son contexte de vie.

Des organismes communautaires partenaires

Au Québec, les organismes communautaires en santé mentale sont nombreux et structurés. Ils travaillent en partenariat direct avec le système de santé public, financés pour accompagner sur le long terme. « Ce sont nos partenaires, explique Krista. Les organismes communautaires sont ceux qui sont le plus en proximité avec les personnes car ils sont présents dans le quotidien. » Ces organismes proposent des services variés : groupes d’entraide, ateliers, hébergement temporaire, activités. Mais surtout, ils créent des lieux où on peut juste être, sans jugement. Des lieux de vie sociale essentiels au rétablissement.

En France, le travail remarquable des associations et des Groupes d’entraide mutuelle montre que cette approche résonne aussi ici. La question est de savoir comment renforcer encore ces collaborations entre le soin institutionnel et l’accompagnement communautaire.

Impliquer les proches autrement

Une autre particularité québécoise : l’implication structurée des proches. Il existe un guide ministériel et toute une réflexion sur comment les considérer, les intégrer et les outiller. « Souvent, les proches nous disent : “On veut être impliqués. Nous, on était là avant vous et on sera là après vous.” » raconte Krista. L’approche consiste alors à les impliquer dès le début, pas seulement en cas de crise. Cela passe par de l’information (comprendre les troubles, identifier les signes), mais aussi par un soutien pour eux-mêmes. Au Québec, des organismes comme CAP santé mentale leur sont dédiés.

En France, l’Unafam accomplit un travail essentiel dans ce domaine, et on voit se développer de plus en plus d’initiatives pour soutenir les proches. Le concept de rétablissement, porté notamment par des acteurs comme Santé mentale France, encourage cette approche globale qui inclut l’entourage.

Oser regarder autrement

Krista nous confie une autre histoire. Celle d’une femme isolée, avec ses animaux, qui refuse d’aller à l’hôpital par peur de les abandonner. En la questionnant, elle apprend qu’un voisin vient parfois déneiger. Et puis, un autre se propose de l’amener à l’épicerie quand elle a besoin. Petit à petit, un réseau se tisse. Si bien que des gens proposent de s’occuper de ses animaux quand elle doit s’absenter. « Ça peut commencer par des petites choses et faire toute la différence, note Krista. De mon expérience, la plupart des gens veulent savoir comment faire plus… Ils veulent s’entraider plus que ce que l’on pense » observe Krista. Mais pour que cela soit possible, il faut informer, outiller, accompagner. Créer ce cadre qui permet l’entraide sans que personne ne se sente dépassé.

Krista, avec sa culture anglo-saxonne et son expérience française, note une différence : « Culturellement, j’ai l’impression qu’au Québec il y a une plus grande facilité à connaître ses voisins, à parler aux gens dans la rue dans l’informalité peut-être qu’en France. » Mais elle ajoute aussitôt que les gens, partout, se soucient les uns des autres. C’est une question de cadre et de moyens, et non une question de nature humaine.

Ce qu’on peut retenir

L’expérience québécoise nous rappelle quelque chose d’essentiel : le rétablissement n’est pas qu’une histoire de soins médicaux, c’est aussi une affaire de liens et de place dans la société. Pas besoin de tout révolutionner pour s’en inspirer. Il s’agit surtout de regarder ce qui existe déjà autrement, de valoriser les initiatives qui fonctionnent, de créer les conditions pour que l’entraide devienne possible.

En France, des initiatives se développent : la pair-aidance prend sa place, les équipes mobiles se multiplient, le concept de rétablissement fait son chemin. Les Conseils Locaux de Santé Mentale créent des ponts entre acteurs du territoire. Plein Espoir incarne lui-même cette approche communautaire : un média construit par et pour les personnes concernées, où se tissent des liens et s’échangent des savoirs expérientiels. Ce sont autant de signes que nous aussi, nous pouvons être plus créatifs en la matière. L’approche communautaire n’est pas une utopie lointaine, elle est déjà en train de germer ici. 

Pour qu’elle continue de grandir, on peut s’inspirer d’expériences diverses, tout en valorisant ce qui fonctionne déjà ici, et oser penser notre rétablissement comme un chemin qui se trace avec et dans la communauté. Un chemin où chacun a sa place, y compris notre voisin de palier ou notre boulangère préférée.

« S’ils ne peuvent pas venir, c’est nous qui allons au plus près d’eux », rompre l’isolement en milieu rural

Dans de nombreux territoires en France, vivre avec des troubles psychiques signifie souvent être seul. Pour rompre cet isolement, le GEM Cèzâme, dans le Gard, a lancé GEM Ma Campagne, un dispositif itinérant qui va à la rencontre des personnes concernées, jusque dans les villages. Un accueil pensé comme un point d’ancrage, où le lien se construit, à son rythme.

Quand on habite dans un petit village, les kilomètres comptent souvent double. Pour les personnes qui vivent avec des troubles psychiques, cela se traduit par moins d’accès aux soins, moins de sorties, et un isolement qui pèse au quotidien. Alors une question s’impose, presque naturellement : comment aller à la rencontre des autres quand les solutions de transport et les dispositifs manquent, et que tout semble trop loin ?

Dans le Gard rhodanien, le GEM (Groupe d’Entraide Mutuelle) Cèzâme a choisi d’apporter une réponse concrète à cette difficulté. En complément de son accueil quotidien à Bagnols-sur-Cèze, l’équipe a lancé en 2024 GEM Ma Campagne, un projet itinérant qui va à la rencontre des personnes là où elles vivent. Une idée simple, résumée en une phrase : si les personnes concernées ne peuvent pas venir à nous, c’est nous qui allons au plus près d’elles.

Des lieux d’accueil au plus près des personnes concernées

« Après les confinements, on a vu que certains de nos adhérents historiques ne venaient plus, explique Cédric, animateur de GEM Ma Campagne. Pas parce qu’ils n’avaient plus envie, mais parce que cette période a accentué certains troubles et alourdi les traitements. Pour beaucoup, se déplacer est devenu plus compliqué. » Pour continuer à maintenir le lien, l’équipe choisit alors de déployer progressivement un accueil dans les petits villages des environs. Le territoire est découpé en quatre secteurs d’environ dix communes chacun. Dans chaque zone active, un lieu d’accueil est identifié, le plus souvent un espace de vie sociale ou un local municipal mis à disposition de l’association. Des lieux déjà familiers des habitants, où l’on peut venir sans se sentir exposé.

Depuis deux ans, Cédric prend la route chaque lundi et mercredi avec sa camionnette, pendant que sa collègue poursuit le travail d’accueil au GEM de Bagnols-sur-Cèze. « Quand je suis en déplacement, je commence vers 9h30 pour aller chercher les adhérents dans les villages. L’accueil démarre à 11h et se termine à 16h, puis je raccompagne les personnes chez elles jusqu’à 17h. » Sur place, le temps est volontairement laissé ouvert. « On commence généralement par prendre un café tous ensemble, on discute de nos vies, mais aussi des activités qu’on voudrait faire. Comme il n’y a pas de cuisine dans ces lieux, chacun ramène quelque chose à manger et on partage le repas. » L’après-midi se construit au fil des envies. « On peut faire des jeux de société ou des balades. Et si on avait prévu une sortie mais que le groupe n’a plus envie, on adapte le programme. » Des journées longues, mais essentielles, pour que ces temps collectifs restent accessibles à celles et ceux qui, autrement, resteraient chez eux ou dans leurs foyers.

Après avoir ouvert deux secteurs en 2024, un troisième lieu d’accueil devrait ouvrir au printemps 2026, à Goudargues, en lien avec les élus locaux et la Maison de Santé Pluriprofessionnelle, où des besoins ont déjà été identifiés. « L’idée, c’est de consolider chaque lieu au fur et à mesure, de bien l’ancrer localement, plutôt que d’ouvrir les quatre d’un coup et de courir partout », explique Cédric.

Rompre l’isolement et la stigmatisation

Il faut dire que la confiance et l’envie de participer ne se construisent pas du jour au lendemain. Dans les territoires isolés, la stigmatisation pèse souvent plus lourd qu’en ville, où l’anonymat protège davantage. Ici, les parcours de soins se savent vite, les hospitalisations aussi, et les étiquettes restent. « Si quelqu’un a été hospitalisé en psychiatrie à Uzès, ça se sait. Et ça reste », regrette Cédric. Beaucoup d’adhérents racontent des histoires de proches qui s’éloignent et ce sentiment d’être mis à l’écart. « Certains ont été considérés comme fous parce qu’ils sont bipolaires, qu’ils ont fait une dépression, un burn-out ou qu’ils ont connu l’addiction. »  Peu à peu, la peur du regard des autres conduit certaines personnes à se refermer sur elles-mêmes. « Il y a de la stigmatisation, mais aussi de l’auto-stigmatisation. Pour se protéger, chacun se construit une carapace, et a plus d’appréhension pour aller vers les autres. »

Alors, pour donner une chance aux personnes concernées de connaître le dispositif et de s’y sentir en confiance, l’équipe d’animateurs a d’abord repris contact avec d’anciens adhérents. Elle a aussi fait connaître l’initiative dans la presse locale et développé des partenariats avec les centres médico-psychologiques, les foyers et les services d’accompagnement. Des échanges ont également été engagés avec les familles d’accueil thérapeutique et les psychologues du territoire. « Et ça fonctionne, parce qu’ils sont de plus en plus nombreux à venir chaque semaine », se réjouit Cédric.

Rompre l’isolement en allant à la rencontre de l’autre

Depuis la mise en place du dispositif, l’animateur itinérant observe certaines personnes changer peu à peu de comportement et gagner en confiance. « J’ai des personnes qui étaient très renfermées, très discrètes. Au bout de six ou huit mois, elles commencent à s’ouvrir, à discuter avec les autres. » Il pense par exemple à Mélodie, une trentenaire toujours pleine d’idées pour proposer de nouvelles activités. « Au début, elle parlait très peu. Aujourd’hui, elle se confie, elle échange. Il est même prévu qu’elle intègre bientôt le conseil d’administration du GEM Cèzâme. »

Mais aussi Rudy, dont les progrès l’ont particulièrement marqué ces derniers mois. « Au départ, il venait, mais il ne parlait pas du tout. Il était très stressé, il fumait énormément. En plus d’être moins stressé et d’avoir baissé sa consommation de tabac, il tient une discussion. Ce n’est pas toujours simple, mais il y arrive. » Ou encore Pascal. « À cause de son trouble et de ses traitements, il a de gros problèmes de mémoire. Quand il a commencé à venir, il m’appelait plusieurs fois avant pour être sûr des horaires. Aujourd’hui, il ne m’appelle plus. Il m’envoie simplement un message après la journée pour me remercier, même s’il oublie encore parfois de prendre son téléphone. »

Des liens qui se tissent dans le temps

Bien sûr, toutes les personnes qui participent au GEM Ma Campagne n’obtiennent pas des résultats spectaculaires du jour au lendemain et ne deviennent pas amies d’un claquement de doigts. Mais avec le temps, des liens se tissent, et chacun gagne peu à peu en autonomie et en confiance. « Sur un secteur, Mélodie et Marie-Hélène font du covoiturage chaque semaine pour venir au lieu d’accueil. Elles n’ont pas le même âge ni les mêmes centres d’intérêt, mais elles discutent beaucoup et se soutiennent. Ce sont des liens qui n’existaient pas avant », raconte Cédric.

Il pense aussi à Aimée, très isolée. « Elle vit seule. Parfois, une autre adhérente passe chez elle, pour l’aider, pour la soutenir ou simplement pour voir si tout va bien. » Pour Cédric, ces évolutions ne sont jamais le fruit du hasard. Elles s’inscrivent dans un travail patient, mené collectivement. « On avance ensemble, avec des outils qui permettent de progresser et de gagner en assurance. C’est aussi notre rôle, en tant qu’animateurs, de favoriser l’autonomie, au rythme de chacun. »

Comme sa collègue Aurore, l’animateur se voit avant tout comme un facilitateur de lien. Une posture essentielle, selon lui : « On est professionnels, mais on ne se place pas en dehors du groupe. Comme eux, on a traversé des épreuves, parfois personnelles, parfois en accompagnant des proches. C’est aussi ce qui permet d’instaurer la confiance et d’avancer ensemble. »

Pourtant, aujourd’hui, le financement de cette initiative reste encore fragile. « Je suis obligé de monter des financements complexes, car l’Agence régionale de santé qui finance actuellement ce projet en phase d’expérimentation sur le territoire, ne permet pas, pour l’instant, de soutenir d’autres initiatives du même type. La recherche de subventions prend donc beaucoup de temps », confie-t-il. Mais malgré ces contraintes, l’équipe salariée du GEM ne doute pas du sens de ce qu’elle construit. « Quand je vois des personnes qui attendent toute la semaine ce rendez-vous, quand je constate les progrès de chacun, même modestes, je me dis que ça vaut le coup. »

Finalement, ce que montre cette initiative, c’est que dans ces villages du Gard, le lien ne se décrète pas. Il se construit lentement, à hauteur d’humain, dans la régularité des rendez-vous, l’attention portée aux autres, la confiance qui s’installe dans le temps. Et parfois, pour commencer à aller mieux, il suffit d’une porte ouverte, d’un café partagé, et… de quelqu’un qui prend le temps de venir jusqu’à vous.

Plus d’infos : 

GEM Cèzâme – 5 rue des clos de l’ancise – 30200 Bagnols-sur-Cèze 

04 66 33 16 29
06 52 87 19 45
07 66 25 83 05

Vous pouvez également contacter GEM Ma Campagne : gemmacampgne@gmail.comInstagram : https://www.instagram.com/macampagnegem

À La Maison Perchée, une organisation guidée par la communauté

À La Maison Perchée, l’accompagnement ne se joue pas seulement dans ce qui est proposé, mais dans la façon dont le lieu s’organise et se pense avec celles et ceux qui le font vivre. Ici, la gouvernance, la pair-aidance et les espaces de discussion font partie intégrante du chemin de rétablissement. Une manière d’ancrer le projet au plus près de la communauté, sans jamais perdre de vue les personnes concernées.

Quand je pousse la porte de La Maison Perchée, en ce mardi matin, rien ne distingue ce lieu, au premier regard, d’un café tout ce qu’il y a de plus classique. Tables en bois, lumière douce, de petits groupes installés autour d’une boisson chaude, en train de discuter. Un barista m’accueille avec un large sourire, et me demande si je souhaite commander quelque chose. Puis, il me demande si c’est la première fois que je viens ici, si j’ai déjà entendu parler de l’endroit ? J’habite à quelques minutes. Je n’ai jamais osé pousser la porte. Et pourtant, je comprends très vite que ce lieu n’est pas tout à fait comme les autres. Avant d’être un espace en dur, La Maison Perchée est une association créée en 2020 qui accompagne des jeunes adultes de 18 à 40 ans concernés par des troubles borderline, bipolaires ou schizophréniques, ainsi que leurs proches dans leur chemin de rétablissement. En s’appuyant sur la pair-aidance, elle œuvre au quotidien à faire évoluer les pratiques en psychiatrie et à déstigmatiser la santé mentale dans la société.

« Le matin, notre café associatif est ouvert au grand public. On peut venir boire quelque chose, s’informer, parler de santé mentale ou d’autres choses. L’espace est animé par des pair-aidants bénévoles, formés à l’accueil et à la préparation de notre carte de boissons, m’explique Hana Levy Soussan, responsable des programmes d’accompagnement depuis plus de quatre ans. L’après-midi, l’espace est réservé aux membres de notre communauté qu’on appelle La Canopée. » Le fonctionnement de la Canopée est volontairement simple. Après un entretien et une cotisation annuelle de 20 euros, chacun est libre de participer aux activités proposées. Un premier temps pour faire des rencontres, essayer de nouvelles choses, mais aussi, avancer, pas à pas, dans son chemin de rétablissement. Personnellement je vis avec un trouble anxieux donc je comprends que je ne peux pas rejoindre cette communauté. Mais je comprends complètement ce besoin de se retrouver entre personnes qui vivent des expériences similaires, et je mesure combien l’existence d’un espace bienveillant, pensé pour ces parcours précis, peut être important.

Des activités pour avancer sur le chemin du rétablissement

Ensuite, pour celles et ceux qui le souhaitent, il est possible de passer de la participation à la contribution. Deux fois par an, l’association propose des formations à la pair-aidance. Pendant quatre mois, les membres se forment à l’écoute, apprennent à raconter leur parcours et à accompagner les autres. Ensuite, ils s’engagent bénévolement au sein du lieu. À l’accueil, à la cafétéria, dans les activités ou lors des premiers entretiens, ils font vivre, au quotidien, cette communauté fondée sur l’entraide et le partage d’expériences. « L’idée est de travailler en complémentarité d’autres formes de soins », détaille Hana.

Concernant les activités, elle m’explique qu’il s’en tient une chaque jour, dans le lieu mais aussi en ligne, puisque près de 40 % de la communauté de La Maison Perchée ne vit pas à Paris. Il n’est donc pas indispensable, comme moi, de vivre à côté de ce lieu. Ce qui compte, c’est qu’il reste accessible, pensé pour celles et ceux qui en ont besoin, où qu’ils se trouvent. L’accompagnement proposé s’organise autour de cinq grands axes, pensés à partir des besoins exprimés par la communauté. Le premier consiste à mieux comprendre et pouvoir parler de ses troubles, à travers des groupes de parole, en présentiel comme à distance. Le deuxième est consacré à l’hygiène de vie, avec des activités comme la danse, le yoga ou des temps d’échange autour de l’alimentation. Un troisième axe, c’est la sociabilisation. Au sein de l’association, tout est pensé pour créer du lien, parfois à travers des gestes simples, comme ces ateliers d’écriture de lettres destinées à des personnes hospitalisées, ou des initiatives comme « ramène ton soignant”. Vient ensuite la question de la confiance en soi, souvent fragilisée par les troubles psychiques : comment s’autoriser à nouveau à avoir des projets, des désirs, une vie amoureuse quand tout semble trop difficile ? Et pour finir, l’axe qui accompagne à reconstruire ses projets, professionnels et/ou personnels : construire des projets qui font sens pour la personne.  Autant de sujets abordés au fil des activités, pour aider chacun à se reconstruire, à son rythme et à rêver plus loin. 

Interroger la communauté sur ses besoins concrets

Côté gouvernance, je me demande comment les rôles sont pensés pour maintenir un lien constant avec la communauté et intégrer, à chaque étape, les besoins des personnes concernées. Hana m’explique que La Maison Perchée s’appuie sur une équipe de douze salariés qui fait vivre le lieu au quotidien, aux côtés d’un conseil d’administration et d’un collège des membres, élus pour un an par les 250 Canopiens et les pairs-aidants. Cette organisation permet aux membres d’être associés aux évolutions du projet. Le programme de la Canopée, par exemple, a beaucoup évolué : d’un fonctionnement très libre à ses débuts, il est aujourd’hui davantage rythmé puisqu’il dure un an, avec des temps réguliers de bilan, les « pots d’escale », pour faire le point sur le parcours individuel au sein de l’association et les possibles manquements.

Mais aussi, lorsqu’un problème apparaît, chacun est libre d’en parler. L’équipe salariée fait d’abord le point sur ce qui ne fonctionne plus, puis saisit le collège des membres pour recueillir les retours de la communauté. Selon les sujets, les échanges peuvent être approfondis ou plus rapides, afin d’avancer sans bloquer les décisions. Une fois arbitrées, celles-ci sont ensuite présentées à l’ensemble des membres lors de temps collectifs dédiés, pensés comme des moments d’explication et de dialogue.

Les élections du collège des membres se font en ligne, afin que l’ensemble de la communauté soit prise en compte, y compris celles et ceux qui participent à distance. Le dispositif est encore en construction, mais il traduit une attention constante portée à la place des membres dans les décisions. À La Maison Perchée, je découvre que rien ne se pense sans eux. L’évolution du format de la Canopée en est un exemple. « On fait remonter les problèmes au collège des membres, on échange, on ajuste », détaille-t-elle. Jusqu’ici, l’équipe s’appuyait sur des indicateurs très concrets : la fréquentation des activités, des questionnaires pour comprendre ce qui aide le plus au rétablissement. « Je regardais ce qui fonctionnait, ce qui aidait vraiment, puis on adaptait la programmation. » Aujourd’hui, l’objectif est d’aller plus loin encore. Confier au collège des membres le soin de formuler les questions, d’interroger la communauté sur ses besoins, ses attentes, les activités à développer ou à faire évoluer. Une manière de maintenir, à tous les niveaux, une attention fine au vécu des personnes concernées, et d’inscrire la gouvernance dans une écoute continue, au plus près des besoins exprimés par la communauté.

Grandir sans perdre le lien avec la communauté

À mesure que La Maison Perchée grandit, l’association ajuste son cadre, sans jamais perdre de vue l’attention portée aux besoins de la communauté. Certaines décisions ont ainsi été clarifiées, comme la politique de rémunération : lorsque l’animation d’un atelier relève d’une activité professionnelle, qu’il s’agisse de pairs-aidants ou d’intervenants extérieurs, elle est désormais rémunérée. Ces ajustements répondent aussi à des contraintes très concrètes. La pression sur la capacité d’accueil est forte : trente places par mois pour une demande bien supérieure, ce qui pose la question de l’équité d’accès. Dans le même temps, la qualité et la sécurité des ateliers font l’objet d’une vigilance constante, selon qu’ils sont animés en solo ou en duo, et en fonction des profils des intervenants. En toile de fond, un enjeu demeure central : maintenir une culture du soin au sein même de l’équipe, afin de préserver l’empathie et de prévenir la souffrance des salariés.

Aujourd’hui, parmi les bénévoles, Hana me dit qu’environ 10 % choisissent de se former à la médiation en santé par la formation à la pair-aidance. Un engagement précieux, mais aussi exigeant. Écouter, accueillir les récits des autres, accompagner sans se substituer aux soins peut être difficile. Les pairs-aidants traversent eux aussi des moments de fragilité, de fatigue, de retrait. Le collectif s’en trouve forcément mouvant, vivant, fait de présences et d’absences avec lesquelles il faut composer. C’est l’un des défis quotidiens de La Maison Perchée : tenir ensemble, sans figer, préserver le lien tout en respectant les rythmes de chacun, dans un contexte où le lieu a été fortement mis en lumière. Avec cette visibilité est venue une communauté large, engagée, mais aussi une pression accrue et son lot de difficultés. Ne jamais se trahir, ne jamais s’éloigner de ce qui a fondé le projet. En quittant les lieux, je mesure ce que ce modèle parvient à maintenir, malgré ses ajustements permanents et ses fragilités. Rien n’est jamais parfait, tout évolue, mais l’attention portée aux personnes concernées, elle, demeure. Et de mon côté, je sais déjà que je reviendrai.

La Maison Perchée, 59 avenue de la République, 75011 Paris. Le lieu est ouvert au grand public, du mardi au samedi, de 10h à 12h30 en semaine et de 10h à 18h le samedi.

Quand les patients prennent la parole : une autre histoire de la psychiatrie

Pendant longtemps, la psychiatrie a parlé sur les patients, mais a rarement dialogué avec eux. Dans cet entretien pour Plein Espoir, l’historienne Aude Fauvel retrace une histoire largement occultée : celle des mobilisations de patients, des savoirs expérientiels (fondés sur l’expérience directe de la maladie) tenus à distance, et des résistances françaises à leur reconnaissance, jusqu’aux signes actuels d’un possible changement.

Plein Espoir : On donne souvent une vision repoussoir de l’histoire de la psychiatrie avec  l’asile comme symbole d’une époque révolue, et l’idée qu’aujourd’hui on aurait tourné la page. Est-ce que cette vision est vraie ?

Aude Fauvel : L’histoire de la psychiatrie fait peur un peu partout dans le monde, pas seulement en France, et cela participe à la stigmatisation des personnes concernées mais aussi des établissements et des soignants. Dans la culture populaire, l’asile est souvent un décor d’horreur comme l’asile Arkham (dans l’univers Batman). Côté soignants, il y a des figures de psychiatres tout-puissants, manipulateurs, avec le stéréotype du fameux Docteur Mabuse (un personnage de fiction hypnotiseur, symbole du mal absolu, mis en scène par Fritz Lang), ou Hannibal Lecter. Côté infirmiers, on trouve le personnage tyrannique de l’infirmière dans Vol au-dessus d’un nid de Coucou, ou l’imaginaire du « gros bras ». Et côté patients, l’idée que l’enfermement et la maltraitance les rendait encore plus dangereux, qu’il ne fallait surtout pas qu’ils s’échappent. Un stéréotype toujours présent aujourd’hui, quand un patient s’échappe on entend souvent le terme de forcené (une personne violente et hors de contrôle, ndlr). Mais ce n’est pas seulement fantasmé : une partie de ces représentations s’ancre dans une réalité historique. 

Plein Espoir : Pourtant, vous rappelez que le mot asile ne désignait pas au départ l’enfermement, mais un droit. Comment a-t-on basculé vers ce modèle ?

Le mot asile renvoie effectivement, à l’origine, au droit d’asile, donc à l’idée de protection. Dans la première moitié du XIXᵉ siècle, avec la naissance de la médecine aliéniste (la psychiatrie en faveur du développement des asiles, ndlr), on porte un regard relativement optimiste sur les troubles psychiques. Des figures comme Philippe Pinel, présenté comme le « libérateur des fous », affirment que les personnes dites insensées ne sont ni possédées ni incurables, mais malades, et donc potentiellement soignables. Avec Jean-Étienne Esquirol, la loi de 1838 oblige l’État à prendre en charge les « aliénés indigents » dans des établissements dédiés. L’idée est alors de créer de petites structures, pensées comme de véritables « machines à guérir », afin de sortir les patients des hospices et des prisons. Mais ce projet échoue rapidement. Entre 1840 et 1950, les taux d’amélioration (ce que l’on appellerait aujourd’hui le rétablissement) restent très faibles, autour de 5 à 10 %. Dans la majorité des cas, entrer à l’asile signifie y rester. Le nombre de patients explose, les moyens manquent cruellement, et s’installe un pessimisme thérapeutique durable. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’asile de Clermont, dans l’Oise, compte plus de 4 400 patients pour quelques médecins seulement. Dans ce contexte, l’idée que les patients sont incurables s’impose, accompagnée de notions violentes du dégénéré qui va transmettre ses tares, qui doit être enfermé, on parle d’héréditaire incurables, de congénitaux, bref des mots qu’on employait avant pour parler de personnes concernées, devenus des insultes aujourd’hui. Les traitements suivent cette logique : après une première confiance dans des remèdes basés sur la psychologie, puis sur le corps, apparaissent les thérapies de choc de l’entre-deux-guerres (électrochocs sans anesthésie, comas thérapeutiques, lobotomies, hydrothérapies, sommeil forcé), réservées à une minorité jugée « récupérable ». Pour les autres, qualifiés de « non-valeurs sociales », l’horizon devient l’enfermement, l’eugénisme, voire la stérilisation.

En France, cela ne prend pas la forme d’une politique d’euthanasie assumée, mais sous Vichy, la mort par famine de milliers de patients psychiatriques ne suscite pas de réaction massive. Cette histoire explique pourquoi, à partir des années 1960, en France comme ailleurs, le mot asile devient indéfendable et pourquoi ce modèle est progressivement remis en cause.

Plein Espoir : Après la Seconde Guerre mondiale, comment s’opère le tournant vers une psychiatrie plus critique de l’asile, et à quel moment la parole des patients commence-t-elle réellement à être entendue ?

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, des médecins s’insurgent contre l’état des hôpitaux psychiatriques et contre la violence institutionnelle qu’ils découvrent ou redécouvrent. Émerge alors une nouvelle génération de psychiatres réformateurs comme François Tosquelles, Stanislaw Tomkiewicz ou Jean Oury, souvent marqués par l’exil, la guerre ou les camps. Ils défendent une autre idée de la psychiatrie. Celle d’écouter les patients, travailler avec les infirmiers, ouvrir les institutions et sortir du modèle asilaire.

Dans le même temps, apparaissent des associations de familles, d’usagers, puis de patients, et les témoignages de personnes concernées commencent à circuler davantage, même si en France, cela reste assez discret. Ces évolutions sont rendues possibles par plusieurs facteurs : l’arrivée de nouveaux médicaments, des pratiques innovantes, un contexte économique plus favorable, mais aussi un vaste mouvement critique qualifié d’« antipsychiatrique », qui traverse la culture populaire et le monde universitaire, avec des figures comme Michel Foucault et L’Histoire de la folie en 1961.

Ce qui est souvent oublié, c’est l’ampleur du phénomène. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, on compte en France six à huit fois plus de personnes internées en psychiatrie que de détenus en prison. Cela concerne des dizaines de milliers de personnes et représente l’un des principaux postes budgétaires de l’État. Je me suis intéressée à ce champ d’étude car pour moi, il était impossible que ces patients ne tentent pas de s’organiser, de prendre la parole, de produire leurs propres récits. Et c’est bien ce que l’on observe. Dès lors que les médecins écrivent sur les « fous », les patients commencent à écrire sur leurs médecins.

C’est là que se construit l’idée d’un savoir de première main, fondé sur l’expérience vécue, et la revendication d’être consultés. Des récits de rétablissement émergent, parfois capables d’influencer les lois ou les pratiques.

Plein Espoir : Existe-t-il des exemples étrangers où les patients ont été entendus plus tôt qu’en France ?

Aude Fauvel : Oui, très clairement. Dès les années 1840, au Royaume-Uni, des patients parviennent à créer des associations et à se faire entendre. Les femmes jouent un rôle important dans ces mobilisations, notamment autour de la défense des droits des patients et de la critique d’une psychiatrie dominée par des hommes. Ces préoccupations sont progressivement intégrées au système britannique, avec la mise en place de commissions de surveillance des établissements et une attention précoce aux droits des personnes hospitalisées. En France, il faut attendre les années 1990 pour voir apparaître réellement cette logique de droits des patients. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait eu aucune tentative auparavant, mais elles sont restées marginales. On retrouve là une spécificité française : un modèle très fondé sur l’expertise, fortement hiérarchisé, où le diplôme reste la principale source de légitimité. Ce n’est d’ailleurs pas propre à la psychiatrie. En France, sans diplôme, il est souvent difficile d’être reconnu comme porteur d’un savoir valable. Cette logique perdure jusque dans des évolutions récentes, comme la création de diplômes pour les médiateurs santé-pairs, qui reproduit en partie ce modèle expert.

Historiquement, la folie est pensée comme incompatible avec la capacité de jugement. Si l’on est considéré comme « fou », on est supposé incapable de dire soi-même que quelque chose ne va pas. Il y a les malades, et il y a les experts. Le partage du dossier médical reste d’ailleurs encore aujourd’hui une question sensible. Enfin, il faut rappeler que cette reconnaissance de la parole des usagers dépasse largement la psychiatrie. Il a fallu des morts, notamment lors de l’épidémie de sida, pour que les patients soient enfin reconnus comme des interlocuteurs légitimes dans le système de santé.

Plein Espoir : Avez-vous des exemples concrets, de personnes ou de mouvements, qui montrent qu’une autre psychiatrie a été possible et parfois durablement ?

Aude Fauvel : Oui, et ils sont très éclairants. En psychiatrie comme ailleurs, chaque pays a longtemps défendu « son » modèle. En France, on a fini par considérer comme allant de soi l’asile, la contrainte, la camisole, les lits à sangles, parce que le pays était dépositaire d’un brevet sur la camisole. Mais ailleurs, d’autres choix ont été faits très tôt.

 Au XIXᵉ siècle, les Britanniques, en particulier en Écosse, adoptent le principe du no restraint, c’est-à-dire sans contrainte physique. On y privilégie la discussion, l’inclusion des usagers et la prise en compte de leur avis. Pour cela, ils s’inspirent notamment d’un modèle ancien et toujours vivant : la ville de Gheel en Belgique, longtemps surnommée « la ville des fous ». Depuis le Moyen Âge, on y accueille des personnes ayant des troubles psychiques non pas dans un asile, mais au sein de familles, dans la ville même. Au XIXᵉ siècle, les médecins choisissent d’encadrer ce système plutôt que de le supprimer, car il fonctionne. Les personnes vivent libres, actives, intégrées et ne sont pas plus dangereuses. À son apogée, jusqu’à un tiers de la population est concernée. Ce modèle remet frontalement en cause la psychiatrie experte, car ce sont surtout des non-professionnels (familles et pairs) qui prennent soin, dans une logique d’expertise partagée. Les patients eux-mêmes s’en emparent très tôt : « C’est ça que nous voulons ».


Les Écossais tentent d’en reproduire les principes avec succès. L’hôpital y est pensé comme un simple maillon d’une chaîne de soins, dont le but reste l’insertion. Il valait clairement mieux être hospitalisé en Écosse en 1860 qu’en France en 1950. On y trouve des journaux écrits par les patients, des journées portes ouvertes, des expositions d’art, et même des manuels de co-construction de savoirs psychiatriques entre patients et médecins, chose que nous n’avons toujours pas pleinement réalisée aujourd’hui. Cette tradition a laissé des traces durables. Dans les années 1960-1970, des psychiatres comme Ronald Laing ou David Cooper défendent l’idée de communautés thérapeutiques, non pour abandonner les patients, mais pour éviter ce qu’on appelle la « clochardisation » de patients qui, à force d’hospitalisations répétées, se retrouvent progressivement à la rue ou encore leur incarcération à vie. Ces exemples montrent qu’une psychiatrie fondée sur la liberté, la parole et la reconnaissance des savoirs des personnes concernées n’est ni utopique ni nouvelle, elle a existé, et elle peut encore nous inspirer aujourd’hui.

Plein Espoir : Y a-t-il eu, en France, des pionniers qui ont cherché à libérer la parole des patients en psychiatrie ?

Aude Fauvel : Oui, même si ces initiatives sont longtemps restées minoritaires. Dès la Belle Époque, certains psychiatres tentent d’ouvrir des brèches. Auguste Marie, par exemple, s’inspire des modèles écossais et défend des pratiques qui annoncent ce que l’on appellera plus tard l’art-thérapie. Édouard Toulouse développe quant à lui des centres de consultation ouverts, en dehors de l’internement, convaincu que les personnes peuvent se rendre compte elles-mêmes qu’elles ne vont pas bien. Il est notamment influencé par Clifford Beers, ancien patient devenu une figure majeure de la réforme psychiatrique au début du XXᵉ siècle. Avec son livre A Mind That Found Itself (1908), véritable récit de rétablissement, Beers affirme qu’il faut prendre au sérieux la parole des patients et fonde ce qui deviendra le socle de la notion moderne de santé mentale. Son immense succès public est toutefois suivi d’une mise à l’écart progressive, illustrant un schéma récurrent : des phases d’ouverture, puis des retours en arrière.

A côté de ces figures médicales, émergent aussi des associations d’usagers et de familles, comme l’UNAFAM, qui trouvent un certain écho auprès des psychiatres dits « désaliénistes ». Enfin, le rôle des femmes psychiatres est souvent sous-estimé : des praticiennes comme Constance Pascale, à la tête d’un service à Clermont au début du XXᵉ siècle, ou Agnès Masson, attentive aux dispositifs ambulatoires, se montrent particulièrement sensibles à la parole et à l’expérience des patients. Ces initiatives n’ont pas renversé le modèle dominant, mais elles montrent qu’en France aussi, la contestation de l’asile et la reconnaissance des savoirs des patients ont une histoire discontinue, fragile, mais bien réelle.

Plein Espoir : Aujourd’hui, peut-on dire que la place et la parole des patients ont réellement changé en France ?

Aude Fauvel : Oui, il se passe clairement quelque chose, même si tout reste fragile. Longtemps, les patients ont été très peu intégrés à l’évaluation des politiques de santé mentale et c’est encore largement le cas. Mais depuis une quinzaine d’années, des signes forts apparaissent. La reconnaissance des médiateurs santé-pairs en 2012 marque une entrée officielle du savoir expérientiel dans l’institution. En 2014, la première Mad Pride en France affirme publiquement une parole collective, dans la lignée de celle de Toronto. On voit aussi émerger des collectifs, des podcasts, des blogs, des réseaux d’entraide, et un vocabulaire nouveau : parcours, vécu, rétablissement. 

Cette évolution dépasse le champ médical. La culture s’en empare aussi, avec des œuvres co-construites comme le jeu vidéo Hellblade (2014), développé avec des personnes ayant vécu des troubles psychiques, avec des avis partagés sur le rendu. En parallèle, on observe une libération de la parole inédite. Des personnes parlent de leur hospitalisation, malgré une stigmatisation toujours très forte car dire qu’on a été hospitalisé en psychiatrie reste socialement stigmatisant. Mais l’histoire nous met en garde. Ces moments d’ouverture ont déjà existé. Aujourd’hui encore, la reconnaissance de la parole des patients coexiste avec la peur du « fou dangereux » et une psychiatrie en grande souffrance, faute de moyens. La question centrale demeure donc : continue-t-on à penser la psychiatrie en silos, ou accepte-t-on enfin de construire avec les personnes concernées ? Comme le résument les Mad Studies (un domaine d’études consacré aux expériences, cultures et enjeux politiques des personnes vivant avec des troubles psychiques ou neurodivergentes), cette notion de folie doit se faire en co-construction, avec en fond cet adage : « Rien sur nous sans nous. » Nous sommes dans une période de bascule même s’il ne faut rien prendre pour acquis.

Santé mentale et fêtes de fin d’année : démêler le vrai du faux


Les fêtes de fin d’année peuvent être une période complexe quand on vit avec un trouble psychique. Chez Plein Espoir, on le sait bien : en discutant en conférence de rédaction entre personnes concernées, on s’est rendu compte qu’on avait chacun nos propres difficultés, mais aussi pas mal de solutions qui rendent les choses plus faciles. Contrairement aux idées reçues, cette période ne provoque pas de pic de suicides, mais elle peut amplifier certaines fragilités. Alors pour mieux la traverser ensemble, on a voulu démêler le vrai du faux, et surtout partager des pistes concrètes.

Des solutions existent, et on peut les activer dès maintenant

Avant même de parler des difficultés, parlons de ce qui aide. Parce que oui, cette période peut être compliquée, mais elle peut aussi devenir une opportunité de solidarité collective. « Au lieu de se demander si c’est une période très difficile, que chacun se dise : « C’est peut-être le moment de faire preuve de solidarité ! » », propose Nicolas Franck, psychiatre chef de pôle au Vinatier et coordonnateur du DES de psychiatrie à l’université Lyon 1.

Et concrètement, ça ressemble à quoi ? Chez Plein Espoir, on a justement mis en place plusieurs initiatives ce mois-ci :

Au-delà de nos propositions, des alternatives existent partout sur le territoire : les Groupes d’entraide mutuelle (GEM), les associations, les structures municipales et médico-sociales peuvent proposer de célébrer les fêtes autrement, surtout si les liens familiaux sont distendus ou toxiques.

Ce qu’on croit (à tort) sur les fêtes et le suicide

« La période des fêtes est une période joyeuse de regroupement collectif, qui peut par contraste, accentuer chez certains un sentiment de solitude », explique Nicolas Franck. Contrairement à une idée reçue tenace, elle ne génère pas de pic de suicides : les chiffres montrent même que décembre présente le taux le plus bas de l’année. En France, ce sont plutôt avril-mai les périodes qui semblent les plus à risque.

Pourquoi ce mythe persiste-t-il alors ? Les médias y contribuent : en 2022-23, 40% des articles de presse soutenaient encore cette idée fausse, ce qui peut renforcer la détresse des personnes vulnérables. Gérald Kierzek, médecin urgentiste à l’Hôtel-Dieu de Paris, apporte toutefois une nuance importante au micro de France Inter : « Il y a moins de suicides à cette période-là, mais il y a plus de passages aux urgences car on a une augmentation des idées suicidaires et plus d’appels sur les lignes d’écoute ». Ce qui révèle un paradoxe : si les fêtes n’entraînent pas davantage de passages à l’acte, elles peuvent bel et bien amplifier la souffrance psychique.

Des difficultés différentes pour chacun

Les fêtes de fin d’année surviennent aussi dans un contexte de vulnérabilité biologique propre à l’hiver. « La baisse de luminosité peut accentuer des symptômes dépressifs. Et c’est bien la luminosité qui joue, pas la température », explique également Lucie Joly, psychiatre aux hôpitaux Saint-Antoine à Paris. Le trouble affectif saisonnier (ou dépression saisonnière) toucherait entre 1 et 3% de la population dans les régions tempérées comme la France. À distinguer du « Christmas blues » (le blues de Noël) et du « winter blues » (le blues hivernal) qui sont des formes moins intenses, qu’on ne considère pas comme des troubles à part entière.

Au-delà des facteurs biologiques, les fêtes peuvent charrier un poids psychologique considérable. « Il y a cette pression à être heureux, cette idée qu’on devrait être content d’être avec ses proches. Or ça peut réactiver des traumas ou des conflits familiaux anciens », souligne Lucie Joly, qui mentionne aussi la désorganisation des rythmes de sommeil et de l’alimentation qui ne sont pas sans conséquences quand on a besoin de respecter une routine. Comme en témoigne Mathieu, qui vit avec un trouble bipolaire : « Les périodes de fête sont une épreuve. Émotionnellement, je suis à côté de mes chaussettes… Du coup, la tristesse et le stress m’envahissent ». Lucie Joly rappelle que pour certaines personnes bipolaires, les symptômes peuvent suivre un rythme saisonnier. Pour eux, continuer à prendre son traitement régulièrement et maintenir les rythmes devient alors crucial.

Le plus important ? Respecter les particularités de chacun. Comme le rappelle Nicolas Franck : « Il est impossible de dresser un portrait-type d’un mal être lié aux fêtes, il est toujours nécessaire de faire une analyse au cas par cas ». Chez Plein Espoir, on le constate tous les jours : certaines personnes souffrent d’isolement et bénéficieraient d’un rapprochement, quand d’autres éprouvent de l’anxiété sociale face aux grands rassemblements. Mais on a tous besoin de lien, insiste le psychiatre.

Pour les aider, il propose un changement de perspective de la part des proches : « Plutôt que d’attendre des gens ce qu’ils ne peuvent pas donner, il serait plus intéressant de voir ce qu’ils sont capables de donner… car c’est ce manque de tolérance qui conduit à des difficultés. » Concrètement, ça veut dire quoi ? Faire preuve de compréhension et de chaleur humaine envers les personnes qui traversent des difficultés et accepter que chacun vive les fêtes à sa manière. Par exemple ne pas exiger qu’une personne reste tout le repas si elle a besoin de partir plus tôt, ou encore ne pas insister pour qu’elle participe à tous les jeux de société si c’est trop pour elle.

Ce qui aide concrètement

Alors comment vivre au mieux cette période ? Les experts partagent plusieurs pistes qui rejoignent d’ailleurs ce qu’on expérimente nous-mêmes chez Plein Espoir.

Pour l’entourage et les soignants : privilégier la conversation directe avec les personnes concernées selon Nicolas Franck : « Le but est de savoir comment la personne se sent, connaître ce qui l’aide habituellement à traverser les moments difficiles, ne pas hésiter à proposer des pistes pour l’accompagner si besoin. » Et si des signaux d’alerte apparaissent (comme une impossibilité de faire face au quotidien ou une souffrance permanente), il ne faut pas hésiter à orienter vers un professionnel.

Pour les personnes vivant avec un trouble psychique : ajuster ses propres attentes. « On peut ressentir des émotions qui peuvent être ambivalentes, on ne peut pas être forcément que dans la joie », rappelle Lucie Joly. Se donner la permission de ne pas être dans l’euphorie attendue constitue déjà un premier pas pour prendre soin de soi.

Sur le plan pratique, plusieurs leviers peuvent aider. « Il faut absolument protéger ses rythmes de sommeil et de repas, c’est très important », insiste Lucie Joly. S’exposer à la lumière naturelle en sortant marcher, s’oxygéner, ou à défaut utiliser une lampe de luminothérapie 20 minutes le matin entre 6h et 9h peut faire une réelle différence.

Concernant l’alcool, la vigilance s’impose. Même s’il peut procurer un soulagement immédiat de l’anxiété, il peut en générer ensuite davantage, et « l’après-alcool est extrêmement compliqué à gérer et ne va pas aider les symptômes dépressifs », précise la psychiatre. 

Enfin, point crucial trop souvent négligé : ne pas oublier ses traitements. Avec l’effervescence des préparatifs, il peut devenir plus difficile de maintenir ses habitudes thérapeutiques. Un conseil pratique : quand on prépare la valise et les cadeaux, on prépare aussi les boîtes de médicaments. 

Chez Plein Espoir, on est convaincus que tous ces conseils pratiques prennent leur pleine puissance dans la solidarité collective. Et que cette période spéciale peut devenir un temps de chaleur humaine : une assiette de plus pour un voisin isolé, le respect des rythmes de chacun, l’acceptation que chacun vit ces moments différemment… Autant d’occasions concrètes de s’entraider.

Des ressources accessibles

En cas de détresse importante : le 3114 (prévention du suicide, 24h/24 et 7j/7), SOS Amitié au 09 72 39 40 50 ou sur sos-amitie.com

Pour s’outiller au quotidien : les livrets d’auto-soins et le MOOC santé mentale du Centre Ressource de Réhabilitation Psychosociale. 

Un réveillon solidaire pour adoucir une période difficile pour la santé mentale

Pour beaucoup d’entre nous, les fêtes de fin d’année ne riment pas forcément avec grands repas et joie partagée. Entre les bilans que nous dressons malgré nous, la solitude qui s’invite dans les journées trop courtes et les tensions familiales, cette période peut être éprouvante, parfois mélancolique. À Libourne, le Kiosque 12, groupe d’entraide mutuelle (GEM), a trouvé une manière d’y remettre un peu de chaleur : organiser un réveillon le plus inclusif possible, où l’on peut vraiment venir comme on est.

Que l’on vive avec un trouble psychique ou non, la période entre Noël et le jour de l’an peut être difficile à vivre. C’est un moment où l’on repense à tout ce qui s’est passé pendant l’année, à ce qu’on a réussi, à nos échecs, à ce qu’on aurait aimé faire autrement. Dans ces jours un peu suspendus, il arrive de se sentir isolé et de se replier un peu sur soi. Les personnes qui font partie de notre quotidien sont prises par leurs obligations familiales ou s’éloignent quelques jours. Et la lumière de l’hiver, qui décline chaque jour un peu plus tôt, accentue encore l’impression de solitude.

Alors, pour alléger ce moment qui serre souvent un peu le cœur, le Kiosque 12, le groupe d’entraide mutuelle (GEM) de Libourne, en Gironde, a trouvé une solution : organiser son propre nouvel an. L’idée voit le jour en 2009, lorsque cinq membres de l’association prennent conscience qu’ils s’apprêtent à passer cette soirée chacun de leur côté, seuls avec leurs inquiétudes, leurs doutes et ce sentiment diffus d’échec que les fêtes ont parfois le don de raviver. Pour donner à l’arrivée de la nouvelle année un peu plus d’élan, ils décident de sortir les casseroles, préparer ensemble une paëlla, dans la petite salle où ils se retrouvent chaque semaine. Chacun s’investit à sa manière, avec ce qu’il peut, sans obligation ni mise en scène. En chemin vers la soirée, ils croisent d’autres personnes isolées, parfois à la rue, et les invitent simplement à se joindre à eux. Une façon, modeste mais puissante, de transformer une date qu’on redoute en un moment de chaleur collective, et de rappeler que, pour la santé mentale aussi, le lien reste souvent le meilleur des remèdes.

Une fête qui a pris de l’ampleur au fil des années

« Quinze ans plus tard, c’est près de 180 personnes qui viennent chaque année faire la fête avec nous », raconte Ginou, coprésidente de l’association qui participe à l’événement depuis 2011. Les festivités ne se tiennent plus dans les locaux du GEM, désormais trop petits, mais dans une grande salle prêtée par la mairie pour l’occasion. Au fil des années, la ville de Libourne, la Fondation de France, le Crédit Mutuel ainsi que plusieurs associations locales se sont associés à l’initiative, donnant à ce réveillon une ampleur qu’aucun des membres n’avait imaginée au départ. « On a commencé petit, mais chaque année, on a ajouté quelque chose, et on est fier de voir que ça rassemble autant et pas seulement des membres de l’association et leurs proches », ajoute-t-elle.

La fête est ouverte à tous, adultes comme enfants, qu’on soit directement concerné par des troubles psychiques, proches aidants, ou simplement à la recherche d’un lieu bienveillant pour passer le cap de la nouvelle année. Ici, pas d’étiquette à l’entrée, seulement une inscription par téléphone. La soirée est encadrée par les deux salariés de l’association, Sandrine, la coordinatrice, et Benjamin, l’animateur, présents tout au long du réveillon pour veiller à ce que chacun se sente en sécurité. Une participation est demandée — six euros pour les adultes, quatre pour les enfants — avec la possibilité de donner davantage pour ceux qui le souhaitent, afin de soutenir l’initiative. Début décembre, près d’une centaine de personnes avaient déjà réservé leur place, signe que le besoin d’un espace apaisé et accueillant, en cette période chargée émotionnellement, est bien réel.

Oser sortir de sa zone de confort et réaliser qu’on peut faire beaucoup de choses

Choix des groupes de musique, idées d’animations, décoration de la salle, échanges avec le traiteur, organisation de l’accueil et du service : pendant des mois, les membres du GEM qui le souhaitent s’investissent dans la préparation de la soirée. Non pas sous la pression d’un résultat à atteindre, mais dans un cadre où chacun peut trouver sa place, à son rythme. « Cette année, on a commencé à en parler dès le mois de juin, raconte Benjamin, l’animateur du Kiosque 12. Sur les trente-cinq membres de l’association, beaucoup se portent volontaires pour donner un coup de main. Certains sont plus à l’aise avec les activités manuelles, d’autres préfèrent s’occuper de l’accueil ou des réservations. Chacun fait comme il le veut et quand il peut. » Petite nouveauté cette année : une tombola est organisée avec le soutien des commerçants de la ville. « Pour récolter tous les lots, on a dû expliquer notre initiative à des personnes très éloignées de nous et qui ne connaissent pas toujours les troubles psychiques. Au prix de beaucoup de pas, on a réussi à tout rassembler. C’est une vraie réussite  », sourit Ginou.

Pour Benjamin, cette initiative va bien au-delà de la visibilité donnée à l’association, à la déstigmatisation ou à la sensibilisation aux troubles psychiques, elle permet à ces membres de se découvrir autrement. Beaucoup réalisent qu’ils sont capables de s’engager, de s’organiser, de tenir un rôle dans la durée, là où ils pensaient parfois devoir se contenter de composer avec leurs fragilités. « Tout le monde est heureux de voir que c’est possible et que ça se passe bien. Pour certains, c’est une façon de se remettre en jambes et d’oublier les difficultés du quotidien. Parfois, c’est une première marche vers quelque chose de plus grand », explique-t-il.

Rencontrer de nouvelles personnes

Cathy, coprésidente de l’association avec Ginou, participe pour la quatrième fois à l’événement. « Avant ce réveillon solidaire, j’étais seule, parce que ma famille est à Paris et qu’il y avait un peu de distance entre nous, explique-t-elle. C’est un moyen de rencontrer autrement des personnes qu’on connaît de vue et d’en découvrir de nouvelles. Ça brise vraiment l’isolement et ça permet de vivre cette période plus sereinement. » Même si elle a depuis renoué avec ses proches, elle continue de s’investir et tient à être présente ce soir-là.

La veille, Cathy installera les décorations dans la salle avec d’autres volontaires. « On tient à ce qu’un maximum de choses soient prêtes à l’avance pour éviter de tout faire le même jour et de ne pas avoir assez d’énergie pour profiter toute la soirée », rit-elle. Cette année, grâce aux ateliers organisés avec les partenaires, elle a appris à fabriquer des bougies, et s’active depuis plusieurs semaines pour que les 180 participants repartent avec une carte de vœux réalisée à la main. Un geste simple, mais qui compte. Pour elle, c’est une manière de prolonger la soirée et de laisser à chacun un petit souvenir de ce moment partagé.

De son côté, Ginou sera en charge de l’accueil de 18h30 à 20h30. « Je dois attendre que les personnes arrivent, cocher les noms, prendre les manteaux. C’est beaucoup de responsabilité, même si maintenant c’est plus simple, puisqu’il n’y a plus d’encaissement le jour même », explique-t-elle. À quelques semaines de l’événement, le trac est là, bien sûr. Mais surtout l’envie d’y être. Elle attend ce moment avec une impatience tranquille.

Une parenthèse pour les oubliés des fêtes de fin d’année

Ce que les deux coprésidentes du Kiosque 12 espèrent avant tout, c’est que chacun arrive avec de la bonne humeur et l’envie d’être là. De partager un moment ensemble. Ce réveillon n’a pas vocation à tout réparer. Il se veut plutôt comme une parenthèse, un temps pour se retrouver, rire, discuter, et laisser de côté, quelques heures, les fragilités et les périodes plus compliquées. Elles le rappellent aussi avec un sourire : organiser un tel événement n’est jamais évident, même avec le soutien de Benjamin et Sandrine. Si de nombreuses personnes extérieures à l’association se sont portées volontaires pour donner un coup de main le soir du réveillon, l’aide sera tout aussi précieuse le 2 janvier, au moment de remettre la salle de la mairie en ordre.

Pour Benjamin, qui vivra cette année son premier réveillon avec le Kiosque 12, les effets de cette soirée se font déjà sentir, bien avant le jour J. Il les observe dans l’énergie déployée en amont, dans le soin apporté à la fabrication des décorations, dans ces petits groupes qui se forment spontanément, s’organisent, s’entraident, prennent des initiatives. Pour beaucoup, ces semaines de préparation comptent autant que la fête elle-même. Elles redonnent un rythme, une place, une utilité. Elles permettent de se projeter, de sortir de l’isolement, de retrouver une confiance parfois abîmée par les troubles psychiques ou les ruptures qu’ils entraînent bien souvent.

Au fond, ce réveillon, par l’enthousiasme qu’il suscite et l’ampleur qu’il a pris au fil du temps,  devient un espace rare, où chacun peut être là sans avoir à se justifier, sans masquer ses fragilités, sans répondre à des attentes. Un moment où l’on existe simplement parmi les autres. Et c’est sans doute là la réussite la plus précieuse du Kiosque 12 : rappeler, concrètement, que traverser cette période de l’année ne devrait jamais se faire seul.

Réveillon solidaire en Libournais, salle des Charruauds, 54 rue Max-Linder, 33 500 Libourne. Pour plus d’informations, vous pouvez joindre le Kiosque 12 au 06 78 50 41 98.

© Image à la une : Maxime Gruss – Santé Mentale France.