Tisser des liens pour se rétablir : l’inspiration québécoise

Quand on pense à notre rétablissement, on imagine souvent un travail qui se fait dans le cabinet du thérapeute, à l’hôpital, dans des espaces de soins. Et si une part essentielle se jouait ailleurs ? Dans la rue, chez l’épicier, avec le voisin ? Au Québec, l’approche communautaire en santé mentale place justement les liens sociaux au cœur du processus de rétablissement. Une vision qui pourrait nous inspirer.

Au Québec, le système de santé mentale s’est construit différemment du nôtre. Là-bas, les organismes communautaires, équivalents de nos associations en France, sont de véritables partenaires du système de soins public. Ils travaillent main dans la main avec les services de psychiatrie, ils sont financés par l’État pour offrir des suivis de long terme, et surtout, ils pensent le rétablissement comme un processus qui implique tout l’environnement de la personne. Cette approche, qui fait ses preuves depuis des décennies, mérite qu’on s’y intéresse.

Pour comprendre cette approche, Plen Espoir a rencontré Krista Mullaney, travailleuse sociale qui a une perspective unique : elle a exercé en France dans les années 2010, puis s’est installée au Québec où elle travaille depuis 12 ans. Cette double expérience lui permet de voir ce qui se fait de part et d’autre de l’Atlantique, sans jugement, mais avec un regard aiguisé sur les forces de chaque système. C’est cette richesse de points de vue que nous avons voulu explorer.

Un regard qui élargit la focale

Au Québec, Krista a suivi un parcours qui illustre bien cette approche : elle a d’abord étudié la psychologie, puis le travail social. « C’était vraiment la justice sociale qui m’a intéressée, raconte-t-elle. Tout ce qui était politique, les injustices sociales, j’avais envie de lutter contre ça. » Cette double formation donne aux professionnels un regard particulier : pas seulement sur les symptômes de la personne, mais sur tout son environnement social.

Et quand Krista parle d’environnement, elle ne parle pas de concepts abstraits. Elle parle de personnes concrètes, des liens qui se tissent dans le quotidien. « Au Québec, on a pensé à élargir notre idée de ce que c’est un proche. Ce n’est pas nécessairement un membre de la famille ou un conjoint, on peut se permettre d’être plus créatif. »

Une créativité que Krista illustre à travers une histoire : un monsieur âgé, isolé dans un milieu rural québécois, sans famille sur qui se reposer. Très solitaire, ce monsieur se rendait tout de même une à plusieurs fois par jour au dépanneur du coin (l’équivalent de nos épiceries de quartiers). Là bas, il échangeait quelques mots avec une employée. Une femme  attentive, qui se souciait de lui, prenait de ses nouvelles, lui rendait service en imprimant ses documents etc. « Avec son autorisation, je suis rentrée en contact avec elle, raconte Krista. Si bien qu’elle participait parfois à nos RDV de suivi, tous les trois. » Petit à petit, un filet de sécurité s’est tissé. Cette femme aidait pour l’administratif, et surtout, elle veillait sur lui. Ce monsieur a pu ainsi continuer à vivre chez lui, dans son logement qu’il tenait à garder, tout en ayant accès aux soins.

La communauté comme ressource

« La communauté, les proches, ce sont des facteurs de protection, insiste Krista. Un manque de communauté, peut être un risque pour la santé mentale. » Au Québec, les équipes ne se contentent pas de constater l’isolement : elles travaillent activement à créer ou renforcer les liens sociaux des personnes concernées par un trouble psychique, avec des « travailleurs de proximité » qui vont littéralement aller vers les personnes. Cette approche, qu’on appelle « outreach » (aller vers), s’adapte à chaque situation.

« L’idée, c’est vraiment d’intégrer l’environnement et le réseau de chaque personne dans la démarche thérapeutique » confirme Krista. Cette vision rejoint ce que l’Organisation mondiale de la santé définit comme la santé mentale communautaire : des services de proximité, des équipes mobiles, une approche qui considère la personne dans son contexte de vie.

Des organismes communautaires partenaires

Au Québec, les organismes communautaires en santé mentale sont nombreux et structurés. Ils travaillent en partenariat direct avec le système de santé public, financés pour accompagner sur le long terme. « Ce sont nos partenaires, explique Krista. Les organismes communautaires sont ceux qui sont le plus en proximité avec les personnes car ils sont présents dans le quotidien. » Ces organismes proposent des services variés : groupes d’entraide, ateliers, hébergement temporaire, activités. Mais surtout, ils créent des lieux où on peut juste être, sans jugement. Des lieux de vie sociale essentiels au rétablissement.

En France, le travail remarquable des associations et des Groupes d’entraide mutuelle montre que cette approche résonne aussi ici. La question est de savoir comment renforcer encore ces collaborations entre le soin institutionnel et l’accompagnement communautaire.

Impliquer les proches autrement

Une autre particularité québécoise : l’implication structurée des proches. Il existe un guide ministériel et toute une réflexion sur comment les considérer, les intégrer et les outiller. « Souvent, les proches nous disent : “On veut être impliqués. Nous, on était là avant vous et on sera là après vous.” » raconte Krista. L’approche consiste alors à les impliquer dès le début, pas seulement en cas de crise. Cela passe par de l’information (comprendre les troubles, identifier les signes), mais aussi par un soutien pour eux-mêmes. Au Québec, des organismes comme CAP santé mentale leur sont dédiés.

En France, l’Unafam accomplit un travail essentiel dans ce domaine, et on voit se développer de plus en plus d’initiatives pour soutenir les proches. Le concept de rétablissement, porté notamment par des acteurs comme Santé mentale France, encourage cette approche globale qui inclut l’entourage.

Oser regarder autrement

Krista nous confie une autre histoire. Celle d’une femme isolée, avec ses animaux, qui refuse d’aller à l’hôpital par peur de les abandonner. En la questionnant, elle apprend qu’un voisin vient parfois déneiger. Et puis, un autre se propose de l’amener à l’épicerie quand elle a besoin. Petit à petit, un réseau se tisse. Si bien que des gens proposent de s’occuper de ses animaux quand elle doit s’absenter. « Ça peut commencer par des petites choses et faire toute la différence, note Krista. De mon expérience, la plupart des gens veulent savoir comment faire plus… Ils veulent s’entraider plus que ce que l’on pense » observe Krista. Mais pour que cela soit possible, il faut informer, outiller, accompagner. Créer ce cadre qui permet l’entraide sans que personne ne se sente dépassé.

Krista, avec sa culture anglo-saxonne et son expérience française, note une différence : « Culturellement, j’ai l’impression qu’au Québec il y a une plus grande facilité à connaître ses voisins, à parler aux gens dans la rue dans l’informalité peut-être qu’en France. » Mais elle ajoute aussitôt que les gens, partout, se soucient les uns des autres. C’est une question de cadre et de moyens, et non une question de nature humaine.

Ce qu’on peut retenir

L’expérience québécoise nous rappelle quelque chose d’essentiel : le rétablissement n’est pas qu’une histoire de soins médicaux, c’est aussi une affaire de liens et de place dans la société. Pas besoin de tout révolutionner pour s’en inspirer. Il s’agit surtout de regarder ce qui existe déjà autrement, de valoriser les initiatives qui fonctionnent, de créer les conditions pour que l’entraide devienne possible.

En France, des initiatives se développent : la pair-aidance prend sa place, les équipes mobiles se multiplient, le concept de rétablissement fait son chemin. Les Conseils Locaux de Santé Mentale créent des ponts entre acteurs du territoire. Plein Espoir incarne lui-même cette approche communautaire : un média construit par et pour les personnes concernées, où se tissent des liens et s’échangent des savoirs expérientiels. Ce sont autant de signes que nous aussi, nous pouvons être plus créatifs en la matière. L’approche communautaire n’est pas une utopie lointaine, elle est déjà en train de germer ici. 

Pour qu’elle continue de grandir, on peut s’inspirer d’expériences diverses, tout en valorisant ce qui fonctionne déjà ici, et oser penser notre rétablissement comme un chemin qui se trace avec et dans la communauté. Un chemin où chacun a sa place, y compris notre voisin de palier ou notre boulangère préférée.

« S’ils ne peuvent pas venir, c’est nous qui allons au plus près d’eux », rompre l’isolement en milieu rural

Dans de nombreux territoires en France, vivre avec des troubles psychiques signifie souvent être seul. Pour rompre cet isolement, le GEM Cèzâme, dans le Gard, a lancé GEM Ma Campagne, un dispositif itinérant qui va à la rencontre des personnes concernées, jusque dans les villages. Un accueil pensé comme un point d’ancrage, où le lien se construit, à son rythme.

Quand on habite dans un petit village, les kilomètres comptent souvent double. Pour les personnes qui vivent avec des troubles psychiques, cela se traduit par moins d’accès aux soins, moins de sorties, et un isolement qui pèse au quotidien. Alors une question s’impose, presque naturellement : comment aller à la rencontre des autres quand les solutions de transport et les dispositifs manquent, et que tout semble trop loin ?

Dans le Gard rhodanien, le GEM (Groupe d’Entraide Mutuelle) Cèzâme a choisi d’apporter une réponse concrète à cette difficulté. En complément de son accueil quotidien à Bagnols-sur-Cèze, l’équipe a lancé en 2024 GEM Ma Campagne, un projet itinérant qui va à la rencontre des personnes là où elles vivent. Une idée simple, résumée en une phrase : si les personnes concernées ne peuvent pas venir à nous, c’est nous qui allons au plus près d’elles.

Des lieux d’accueil au plus près des personnes concernées

« Après les confinements, on a vu que certains de nos adhérents historiques ne venaient plus, explique Cédric, animateur de GEM Ma Campagne. Pas parce qu’ils n’avaient plus envie, mais parce que cette période a accentué certains troubles et alourdi les traitements. Pour beaucoup, se déplacer est devenu plus compliqué. » Pour continuer à maintenir le lien, l’équipe choisit alors de déployer progressivement un accueil dans les petits villages des environs. Le territoire est découpé en quatre secteurs d’environ dix communes chacun. Dans chaque zone active, un lieu d’accueil est identifié, le plus souvent un espace de vie sociale ou un local municipal mis à disposition de l’association. Des lieux déjà familiers des habitants, où l’on peut venir sans se sentir exposé.

Depuis deux ans, Cédric prend la route chaque lundi et mercredi avec sa camionnette, pendant que sa collègue poursuit le travail d’accueil au GEM de Bagnols-sur-Cèze. « Quand je suis en déplacement, je commence vers 9h30 pour aller chercher les adhérents dans les villages. L’accueil démarre à 11h et se termine à 16h, puis je raccompagne les personnes chez elles jusqu’à 17h. » Sur place, le temps est volontairement laissé ouvert. « On commence généralement par prendre un café tous ensemble, on discute de nos vies, mais aussi des activités qu’on voudrait faire. Comme il n’y a pas de cuisine dans ces lieux, chacun ramène quelque chose à manger et on partage le repas. » L’après-midi se construit au fil des envies. « On peut faire des jeux de société ou des balades. Et si on avait prévu une sortie mais que le groupe n’a plus envie, on adapte le programme. » Des journées longues, mais essentielles, pour que ces temps collectifs restent accessibles à celles et ceux qui, autrement, resteraient chez eux ou dans leurs foyers.

Après avoir ouvert deux secteurs en 2024, un troisième lieu d’accueil devrait ouvrir au printemps 2026, à Goudargues, en lien avec les élus locaux et la Maison de Santé Pluriprofessionnelle, où des besoins ont déjà été identifiés. « L’idée, c’est de consolider chaque lieu au fur et à mesure, de bien l’ancrer localement, plutôt que d’ouvrir les quatre d’un coup et de courir partout », explique Cédric.

Rompre l’isolement et la stigmatisation

Il faut dire que la confiance et l’envie de participer ne se construisent pas du jour au lendemain. Dans les territoires isolés, la stigmatisation pèse souvent plus lourd qu’en ville, où l’anonymat protège davantage. Ici, les parcours de soins se savent vite, les hospitalisations aussi, et les étiquettes restent. « Si quelqu’un a été hospitalisé en psychiatrie à Uzès, ça se sait. Et ça reste », regrette Cédric. Beaucoup d’adhérents racontent des histoires de proches qui s’éloignent et ce sentiment d’être mis à l’écart. « Certains ont été considérés comme fous parce qu’ils sont bipolaires, qu’ils ont fait une dépression, un burn-out ou qu’ils ont connu l’addiction. »  Peu à peu, la peur du regard des autres conduit certaines personnes à se refermer sur elles-mêmes. « Il y a de la stigmatisation, mais aussi de l’auto-stigmatisation. Pour se protéger, chacun se construit une carapace, et a plus d’appréhension pour aller vers les autres. »

Alors, pour donner une chance aux personnes concernées de connaître le dispositif et de s’y sentir en confiance, l’équipe d’animateurs a d’abord repris contact avec d’anciens adhérents. Elle a aussi fait connaître l’initiative dans la presse locale et développé des partenariats avec les centres médico-psychologiques, les foyers et les services d’accompagnement. Des échanges ont également été engagés avec les familles d’accueil thérapeutique et les psychologues du territoire. « Et ça fonctionne, parce qu’ils sont de plus en plus nombreux à venir chaque semaine », se réjouit Cédric.

Rompre l’isolement en allant à la rencontre de l’autre

Depuis la mise en place du dispositif, l’animateur itinérant observe certaines personnes changer peu à peu de comportement et gagner en confiance. « J’ai des personnes qui étaient très renfermées, très discrètes. Au bout de six ou huit mois, elles commencent à s’ouvrir, à discuter avec les autres. » Il pense par exemple à Mélodie, une trentenaire toujours pleine d’idées pour proposer de nouvelles activités. « Au début, elle parlait très peu. Aujourd’hui, elle se confie, elle échange. Il est même prévu qu’elle intègre bientôt le conseil d’administration du GEM Cèzâme. »

Mais aussi Rudy, dont les progrès l’ont particulièrement marqué ces derniers mois. « Au départ, il venait, mais il ne parlait pas du tout. Il était très stressé, il fumait énormément. En plus d’être moins stressé et d’avoir baissé sa consommation de tabac, il tient une discussion. Ce n’est pas toujours simple, mais il y arrive. » Ou encore Pascal. « À cause de son trouble et de ses traitements, il a de gros problèmes de mémoire. Quand il a commencé à venir, il m’appelait plusieurs fois avant pour être sûr des horaires. Aujourd’hui, il ne m’appelle plus. Il m’envoie simplement un message après la journée pour me remercier, même s’il oublie encore parfois de prendre son téléphone. »

Des liens qui se tissent dans le temps

Bien sûr, toutes les personnes qui participent au GEM Ma Campagne n’obtiennent pas des résultats spectaculaires du jour au lendemain et ne deviennent pas amies d’un claquement de doigts. Mais avec le temps, des liens se tissent, et chacun gagne peu à peu en autonomie et en confiance. « Sur un secteur, Mélodie et Marie-Hélène font du covoiturage chaque semaine pour venir au lieu d’accueil. Elles n’ont pas le même âge ni les mêmes centres d’intérêt, mais elles discutent beaucoup et se soutiennent. Ce sont des liens qui n’existaient pas avant », raconte Cédric.

Il pense aussi à Aimée, très isolée. « Elle vit seule. Parfois, une autre adhérente passe chez elle, pour l’aider, pour la soutenir ou simplement pour voir si tout va bien. » Pour Cédric, ces évolutions ne sont jamais le fruit du hasard. Elles s’inscrivent dans un travail patient, mené collectivement. « On avance ensemble, avec des outils qui permettent de progresser et de gagner en assurance. C’est aussi notre rôle, en tant qu’animateurs, de favoriser l’autonomie, au rythme de chacun. »

Comme sa collègue Aurore, l’animateur se voit avant tout comme un facilitateur de lien. Une posture essentielle, selon lui : « On est professionnels, mais on ne se place pas en dehors du groupe. Comme eux, on a traversé des épreuves, parfois personnelles, parfois en accompagnant des proches. C’est aussi ce qui permet d’instaurer la confiance et d’avancer ensemble. »

Pourtant, aujourd’hui, le financement de cette initiative reste encore fragile. « Je suis obligé de monter des financements complexes, car l’Agence régionale de santé qui finance actuellement ce projet en phase d’expérimentation sur le territoire, ne permet pas, pour l’instant, de soutenir d’autres initiatives du même type. La recherche de subventions prend donc beaucoup de temps », confie-t-il. Mais malgré ces contraintes, l’équipe salariée du GEM ne doute pas du sens de ce qu’elle construit. « Quand je vois des personnes qui attendent toute la semaine ce rendez-vous, quand je constate les progrès de chacun, même modestes, je me dis que ça vaut le coup. »

Finalement, ce que montre cette initiative, c’est que dans ces villages du Gard, le lien ne se décrète pas. Il se construit lentement, à hauteur d’humain, dans la régularité des rendez-vous, l’attention portée aux autres, la confiance qui s’installe dans le temps. Et parfois, pour commencer à aller mieux, il suffit d’une porte ouverte, d’un café partagé, et… de quelqu’un qui prend le temps de venir jusqu’à vous.

Plus d’infos : 

GEM Cèzâme – 5 rue des clos de l’ancise – 30200 Bagnols-sur-Cèze 

04 66 33 16 29
06 52 87 19 45
07 66 25 83 05

Vous pouvez également contacter GEM Ma Campagne : gemmacampgne@gmail.comInstagram : https://www.instagram.com/macampagnegem

À La Maison Perchée, une organisation guidée par la communauté

À La Maison Perchée, l’accompagnement ne se joue pas seulement dans ce qui est proposé, mais dans la façon dont le lieu s’organise et se pense avec celles et ceux qui le font vivre. Ici, la gouvernance, la pair-aidance et les espaces de discussion font partie intégrante du chemin de rétablissement. Une manière d’ancrer le projet au plus près de la communauté, sans jamais perdre de vue les personnes concernées.

Quand je pousse la porte de La Maison Perchée, en ce mardi matin, rien ne distingue ce lieu, au premier regard, d’un café tout ce qu’il y a de plus classique. Tables en bois, lumière douce, de petits groupes installés autour d’une boisson chaude, en train de discuter. Un barista m’accueille avec un large sourire, et me demande si je souhaite commander quelque chose. Puis, il me demande si c’est la première fois que je viens ici, si j’ai déjà entendu parler de l’endroit ? J’habite à quelques minutes. Je n’ai jamais osé pousser la porte. Et pourtant, je comprends très vite que ce lieu n’est pas tout à fait comme les autres. Avant d’être un espace en dur, La Maison Perchée est une association créée en 2020 qui accompagne des jeunes adultes de 18 à 40 ans concernés par des troubles borderline, bipolaires ou schizophréniques, ainsi que leurs proches dans leur chemin de rétablissement. En s’appuyant sur la pair-aidance, elle œuvre au quotidien à faire évoluer les pratiques en psychiatrie et à déstigmatiser la santé mentale dans la société.

« Le matin, notre café associatif est ouvert au grand public. On peut venir boire quelque chose, s’informer, parler de santé mentale ou d’autres choses. L’espace est animé par des pair-aidants bénévoles, formés à l’accueil et à la préparation de notre carte de boissons, m’explique Hana Levy Soussan, responsable des programmes d’accompagnement depuis plus de quatre ans. L’après-midi, l’espace est réservé aux membres de notre communauté qu’on appelle La Canopée. » Le fonctionnement de la Canopée est volontairement simple. Après un entretien et une cotisation annuelle de 20 euros, chacun est libre de participer aux activités proposées. Un premier temps pour faire des rencontres, essayer de nouvelles choses, mais aussi, avancer, pas à pas, dans son chemin de rétablissement. Personnellement je vis avec un trouble anxieux donc je comprends que je ne peux pas rejoindre cette communauté. Mais je comprends complètement ce besoin de se retrouver entre personnes qui vivent des expériences similaires, et je mesure combien l’existence d’un espace bienveillant, pensé pour ces parcours précis, peut être important.

Des activités pour avancer sur le chemin du rétablissement

Ensuite, pour celles et ceux qui le souhaitent, il est possible de passer de la participation à la contribution. Deux fois par an, l’association propose des formations à la pair-aidance. Pendant quatre mois, les membres se forment à l’écoute, apprennent à raconter leur parcours et à accompagner les autres. Ensuite, ils s’engagent bénévolement au sein du lieu. À l’accueil, à la cafétéria, dans les activités ou lors des premiers entretiens, ils font vivre, au quotidien, cette communauté fondée sur l’entraide et le partage d’expériences. « L’idée est de travailler en complémentarité d’autres formes de soins », détaille Hana.

Concernant les activités, elle m’explique qu’il s’en tient une chaque jour, dans le lieu mais aussi en ligne, puisque près de 40 % de la communauté de La Maison Perchée ne vit pas à Paris. Il n’est donc pas indispensable, comme moi, de vivre à côté de ce lieu. Ce qui compte, c’est qu’il reste accessible, pensé pour celles et ceux qui en ont besoin, où qu’ils se trouvent. L’accompagnement proposé s’organise autour de cinq grands axes, pensés à partir des besoins exprimés par la communauté. Le premier consiste à mieux comprendre et pouvoir parler de ses troubles, à travers des groupes de parole, en présentiel comme à distance. Le deuxième est consacré à l’hygiène de vie, avec des activités comme la danse, le yoga ou des temps d’échange autour de l’alimentation. Un troisième axe, c’est la sociabilisation. Au sein de l’association, tout est pensé pour créer du lien, parfois à travers des gestes simples, comme ces ateliers d’écriture de lettres destinées à des personnes hospitalisées, ou des initiatives comme « ramène ton soignant”. Vient ensuite la question de la confiance en soi, souvent fragilisée par les troubles psychiques : comment s’autoriser à nouveau à avoir des projets, des désirs, une vie amoureuse quand tout semble trop difficile ? Et pour finir, l’axe qui accompagne à reconstruire ses projets, professionnels et/ou personnels : construire des projets qui font sens pour la personne.  Autant de sujets abordés au fil des activités, pour aider chacun à se reconstruire, à son rythme et à rêver plus loin. 

Interroger la communauté sur ses besoins concrets

Côté gouvernance, je me demande comment les rôles sont pensés pour maintenir un lien constant avec la communauté et intégrer, à chaque étape, les besoins des personnes concernées. Hana m’explique que La Maison Perchée s’appuie sur une équipe de douze salariés qui fait vivre le lieu au quotidien, aux côtés d’un conseil d’administration et d’un collège des membres, élus pour un an par les 250 Canopiens et les pairs-aidants. Cette organisation permet aux membres d’être associés aux évolutions du projet. Le programme de la Canopée, par exemple, a beaucoup évolué : d’un fonctionnement très libre à ses débuts, il est aujourd’hui davantage rythmé puisqu’il dure un an, avec des temps réguliers de bilan, les « pots d’escale », pour faire le point sur le parcours individuel au sein de l’association et les possibles manquements.

Mais aussi, lorsqu’un problème apparaît, chacun est libre d’en parler. L’équipe salariée fait d’abord le point sur ce qui ne fonctionne plus, puis saisit le collège des membres pour recueillir les retours de la communauté. Selon les sujets, les échanges peuvent être approfondis ou plus rapides, afin d’avancer sans bloquer les décisions. Une fois arbitrées, celles-ci sont ensuite présentées à l’ensemble des membres lors de temps collectifs dédiés, pensés comme des moments d’explication et de dialogue.

Les élections du collège des membres se font en ligne, afin que l’ensemble de la communauté soit prise en compte, y compris celles et ceux qui participent à distance. Le dispositif est encore en construction, mais il traduit une attention constante portée à la place des membres dans les décisions. À La Maison Perchée, je découvre que rien ne se pense sans eux. L’évolution du format de la Canopée en est un exemple. « On fait remonter les problèmes au collège des membres, on échange, on ajuste », détaille-t-elle. Jusqu’ici, l’équipe s’appuyait sur des indicateurs très concrets : la fréquentation des activités, des questionnaires pour comprendre ce qui aide le plus au rétablissement. « Je regardais ce qui fonctionnait, ce qui aidait vraiment, puis on adaptait la programmation. » Aujourd’hui, l’objectif est d’aller plus loin encore. Confier au collège des membres le soin de formuler les questions, d’interroger la communauté sur ses besoins, ses attentes, les activités à développer ou à faire évoluer. Une manière de maintenir, à tous les niveaux, une attention fine au vécu des personnes concernées, et d’inscrire la gouvernance dans une écoute continue, au plus près des besoins exprimés par la communauté.

Grandir sans perdre le lien avec la communauté

À mesure que La Maison Perchée grandit, l’association ajuste son cadre, sans jamais perdre de vue l’attention portée aux besoins de la communauté. Certaines décisions ont ainsi été clarifiées, comme la politique de rémunération : lorsque l’animation d’un atelier relève d’une activité professionnelle, qu’il s’agisse de pairs-aidants ou d’intervenants extérieurs, elle est désormais rémunérée. Ces ajustements répondent aussi à des contraintes très concrètes. La pression sur la capacité d’accueil est forte : trente places par mois pour une demande bien supérieure, ce qui pose la question de l’équité d’accès. Dans le même temps, la qualité et la sécurité des ateliers font l’objet d’une vigilance constante, selon qu’ils sont animés en solo ou en duo, et en fonction des profils des intervenants. En toile de fond, un enjeu demeure central : maintenir une culture du soin au sein même de l’équipe, afin de préserver l’empathie et de prévenir la souffrance des salariés.

Aujourd’hui, parmi les bénévoles, Hana me dit qu’environ 10 % choisissent de se former à la médiation en santé par la formation à la pair-aidance. Un engagement précieux, mais aussi exigeant. Écouter, accueillir les récits des autres, accompagner sans se substituer aux soins peut être difficile. Les pairs-aidants traversent eux aussi des moments de fragilité, de fatigue, de retrait. Le collectif s’en trouve forcément mouvant, vivant, fait de présences et d’absences avec lesquelles il faut composer. C’est l’un des défis quotidiens de La Maison Perchée : tenir ensemble, sans figer, préserver le lien tout en respectant les rythmes de chacun, dans un contexte où le lieu a été fortement mis en lumière. Avec cette visibilité est venue une communauté large, engagée, mais aussi une pression accrue et son lot de difficultés. Ne jamais se trahir, ne jamais s’éloigner de ce qui a fondé le projet. En quittant les lieux, je mesure ce que ce modèle parvient à maintenir, malgré ses ajustements permanents et ses fragilités. Rien n’est jamais parfait, tout évolue, mais l’attention portée aux personnes concernées, elle, demeure. Et de mon côté, je sais déjà que je reviendrai.

La Maison Perchée, 59 avenue de la République, 75011 Paris. Le lieu est ouvert au grand public, du mardi au samedi, de 10h à 12h30 en semaine et de 10h à 18h le samedi.

Quand les patients prennent la parole : une autre histoire de la psychiatrie

Pendant longtemps, la psychiatrie a parlé sur les patients, mais a rarement dialogué avec eux. Dans cet entretien pour Plein Espoir, l’historienne Aude Fauvel retrace une histoire largement occultée : celle des mobilisations de patients, des savoirs expérientiels (fondés sur l’expérience directe de la maladie) tenus à distance, et des résistances françaises à leur reconnaissance, jusqu’aux signes actuels d’un possible changement.

Plein Espoir : On donne souvent une vision repoussoir de l’histoire de la psychiatrie avec  l’asile comme symbole d’une époque révolue, et l’idée qu’aujourd’hui on aurait tourné la page. Est-ce que cette vision est vraie ?

Aude Fauvel : L’histoire de la psychiatrie fait peur un peu partout dans le monde, pas seulement en France, et cela participe à la stigmatisation des personnes concernées mais aussi des établissements et des soignants. Dans la culture populaire, l’asile est souvent un décor d’horreur comme l’asile Arkham (dans l’univers Batman). Côté soignants, il y a des figures de psychiatres tout-puissants, manipulateurs, avec le stéréotype du fameux Docteur Mabuse (un personnage de fiction hypnotiseur, symbole du mal absolu, mis en scène par Fritz Lang), ou Hannibal Lecter. Côté infirmiers, on trouve le personnage tyrannique de l’infirmière dans Vol au-dessus d’un nid de Coucou, ou l’imaginaire du « gros bras ». Et côté patients, l’idée que l’enfermement et la maltraitance les rendait encore plus dangereux, qu’il ne fallait surtout pas qu’ils s’échappent. Un stéréotype toujours présent aujourd’hui, quand un patient s’échappe on entend souvent le terme de forcené (une personne violente et hors de contrôle, ndlr). Mais ce n’est pas seulement fantasmé : une partie de ces représentations s’ancre dans une réalité historique. 

Plein Espoir : Pourtant, vous rappelez que le mot asile ne désignait pas au départ l’enfermement, mais un droit. Comment a-t-on basculé vers ce modèle ?

Le mot asile renvoie effectivement, à l’origine, au droit d’asile, donc à l’idée de protection. Dans la première moitié du XIXᵉ siècle, avec la naissance de la médecine aliéniste (la psychiatrie en faveur du développement des asiles, ndlr), on porte un regard relativement optimiste sur les troubles psychiques. Des figures comme Philippe Pinel, présenté comme le « libérateur des fous », affirment que les personnes dites insensées ne sont ni possédées ni incurables, mais malades, et donc potentiellement soignables. Avec Jean-Étienne Esquirol, la loi de 1838 oblige l’État à prendre en charge les « aliénés indigents » dans des établissements dédiés. L’idée est alors de créer de petites structures, pensées comme de véritables « machines à guérir », afin de sortir les patients des hospices et des prisons. Mais ce projet échoue rapidement. Entre 1840 et 1950, les taux d’amélioration (ce que l’on appellerait aujourd’hui le rétablissement) restent très faibles, autour de 5 à 10 %. Dans la majorité des cas, entrer à l’asile signifie y rester. Le nombre de patients explose, les moyens manquent cruellement, et s’installe un pessimisme thérapeutique durable. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’asile de Clermont, dans l’Oise, compte plus de 4 400 patients pour quelques médecins seulement. Dans ce contexte, l’idée que les patients sont incurables s’impose, accompagnée de notions violentes du dégénéré qui va transmettre ses tares, qui doit être enfermé, on parle d’héréditaire incurables, de congénitaux, bref des mots qu’on employait avant pour parler de personnes concernées, devenus des insultes aujourd’hui. Les traitements suivent cette logique : après une première confiance dans des remèdes basés sur la psychologie, puis sur le corps, apparaissent les thérapies de choc de l’entre-deux-guerres (électrochocs sans anesthésie, comas thérapeutiques, lobotomies, hydrothérapies, sommeil forcé), réservées à une minorité jugée « récupérable ». Pour les autres, qualifiés de « non-valeurs sociales », l’horizon devient l’enfermement, l’eugénisme, voire la stérilisation.

En France, cela ne prend pas la forme d’une politique d’euthanasie assumée, mais sous Vichy, la mort par famine de milliers de patients psychiatriques ne suscite pas de réaction massive. Cette histoire explique pourquoi, à partir des années 1960, en France comme ailleurs, le mot asile devient indéfendable et pourquoi ce modèle est progressivement remis en cause.

Plein Espoir : Après la Seconde Guerre mondiale, comment s’opère le tournant vers une psychiatrie plus critique de l’asile, et à quel moment la parole des patients commence-t-elle réellement à être entendue ?

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, des médecins s’insurgent contre l’état des hôpitaux psychiatriques et contre la violence institutionnelle qu’ils découvrent ou redécouvrent. Émerge alors une nouvelle génération de psychiatres réformateurs comme François Tosquelles, Stanislaw Tomkiewicz ou Jean Oury, souvent marqués par l’exil, la guerre ou les camps. Ils défendent une autre idée de la psychiatrie. Celle d’écouter les patients, travailler avec les infirmiers, ouvrir les institutions et sortir du modèle asilaire.

Dans le même temps, apparaissent des associations de familles, d’usagers, puis de patients, et les témoignages de personnes concernées commencent à circuler davantage, même si en France, cela reste assez discret. Ces évolutions sont rendues possibles par plusieurs facteurs : l’arrivée de nouveaux médicaments, des pratiques innovantes, un contexte économique plus favorable, mais aussi un vaste mouvement critique qualifié d’« antipsychiatrique », qui traverse la culture populaire et le monde universitaire, avec des figures comme Michel Foucault et L’Histoire de la folie en 1961.

Ce qui est souvent oublié, c’est l’ampleur du phénomène. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, on compte en France six à huit fois plus de personnes internées en psychiatrie que de détenus en prison. Cela concerne des dizaines de milliers de personnes et représente l’un des principaux postes budgétaires de l’État. Je me suis intéressée à ce champ d’étude car pour moi, il était impossible que ces patients ne tentent pas de s’organiser, de prendre la parole, de produire leurs propres récits. Et c’est bien ce que l’on observe. Dès lors que les médecins écrivent sur les « fous », les patients commencent à écrire sur leurs médecins.

C’est là que se construit l’idée d’un savoir de première main, fondé sur l’expérience vécue, et la revendication d’être consultés. Des récits de rétablissement émergent, parfois capables d’influencer les lois ou les pratiques.

Plein Espoir : Existe-t-il des exemples étrangers où les patients ont été entendus plus tôt qu’en France ?

Aude Fauvel : Oui, très clairement. Dès les années 1840, au Royaume-Uni, des patients parviennent à créer des associations et à se faire entendre. Les femmes jouent un rôle important dans ces mobilisations, notamment autour de la défense des droits des patients et de la critique d’une psychiatrie dominée par des hommes. Ces préoccupations sont progressivement intégrées au système britannique, avec la mise en place de commissions de surveillance des établissements et une attention précoce aux droits des personnes hospitalisées. En France, il faut attendre les années 1990 pour voir apparaître réellement cette logique de droits des patients. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait eu aucune tentative auparavant, mais elles sont restées marginales. On retrouve là une spécificité française : un modèle très fondé sur l’expertise, fortement hiérarchisé, où le diplôme reste la principale source de légitimité. Ce n’est d’ailleurs pas propre à la psychiatrie. En France, sans diplôme, il est souvent difficile d’être reconnu comme porteur d’un savoir valable. Cette logique perdure jusque dans des évolutions récentes, comme la création de diplômes pour les médiateurs santé-pairs, qui reproduit en partie ce modèle expert.

Historiquement, la folie est pensée comme incompatible avec la capacité de jugement. Si l’on est considéré comme « fou », on est supposé incapable de dire soi-même que quelque chose ne va pas. Il y a les malades, et il y a les experts. Le partage du dossier médical reste d’ailleurs encore aujourd’hui une question sensible. Enfin, il faut rappeler que cette reconnaissance de la parole des usagers dépasse largement la psychiatrie. Il a fallu des morts, notamment lors de l’épidémie de sida, pour que les patients soient enfin reconnus comme des interlocuteurs légitimes dans le système de santé.

Plein Espoir : Avez-vous des exemples concrets, de personnes ou de mouvements, qui montrent qu’une autre psychiatrie a été possible et parfois durablement ?

Aude Fauvel : Oui, et ils sont très éclairants. En psychiatrie comme ailleurs, chaque pays a longtemps défendu « son » modèle. En France, on a fini par considérer comme allant de soi l’asile, la contrainte, la camisole, les lits à sangles, parce que le pays était dépositaire d’un brevet sur la camisole. Mais ailleurs, d’autres choix ont été faits très tôt.

 Au XIXᵉ siècle, les Britanniques, en particulier en Écosse, adoptent le principe du no restraint, c’est-à-dire sans contrainte physique. On y privilégie la discussion, l’inclusion des usagers et la prise en compte de leur avis. Pour cela, ils s’inspirent notamment d’un modèle ancien et toujours vivant : la ville de Gheel en Belgique, longtemps surnommée « la ville des fous ». Depuis le Moyen Âge, on y accueille des personnes ayant des troubles psychiques non pas dans un asile, mais au sein de familles, dans la ville même. Au XIXᵉ siècle, les médecins choisissent d’encadrer ce système plutôt que de le supprimer, car il fonctionne. Les personnes vivent libres, actives, intégrées et ne sont pas plus dangereuses. À son apogée, jusqu’à un tiers de la population est concernée. Ce modèle remet frontalement en cause la psychiatrie experte, car ce sont surtout des non-professionnels (familles et pairs) qui prennent soin, dans une logique d’expertise partagée. Les patients eux-mêmes s’en emparent très tôt : « C’est ça que nous voulons ».


Les Écossais tentent d’en reproduire les principes avec succès. L’hôpital y est pensé comme un simple maillon d’une chaîne de soins, dont le but reste l’insertion. Il valait clairement mieux être hospitalisé en Écosse en 1860 qu’en France en 1950. On y trouve des journaux écrits par les patients, des journées portes ouvertes, des expositions d’art, et même des manuels de co-construction de savoirs psychiatriques entre patients et médecins, chose que nous n’avons toujours pas pleinement réalisée aujourd’hui. Cette tradition a laissé des traces durables. Dans les années 1960-1970, des psychiatres comme Ronald Laing ou David Cooper défendent l’idée de communautés thérapeutiques, non pour abandonner les patients, mais pour éviter ce qu’on appelle la « clochardisation » de patients qui, à force d’hospitalisations répétées, se retrouvent progressivement à la rue ou encore leur incarcération à vie. Ces exemples montrent qu’une psychiatrie fondée sur la liberté, la parole et la reconnaissance des savoirs des personnes concernées n’est ni utopique ni nouvelle, elle a existé, et elle peut encore nous inspirer aujourd’hui.

Plein Espoir : Y a-t-il eu, en France, des pionniers qui ont cherché à libérer la parole des patients en psychiatrie ?

Aude Fauvel : Oui, même si ces initiatives sont longtemps restées minoritaires. Dès la Belle Époque, certains psychiatres tentent d’ouvrir des brèches. Auguste Marie, par exemple, s’inspire des modèles écossais et défend des pratiques qui annoncent ce que l’on appellera plus tard l’art-thérapie. Édouard Toulouse développe quant à lui des centres de consultation ouverts, en dehors de l’internement, convaincu que les personnes peuvent se rendre compte elles-mêmes qu’elles ne vont pas bien. Il est notamment influencé par Clifford Beers, ancien patient devenu une figure majeure de la réforme psychiatrique au début du XXᵉ siècle. Avec son livre A Mind That Found Itself (1908), véritable récit de rétablissement, Beers affirme qu’il faut prendre au sérieux la parole des patients et fonde ce qui deviendra le socle de la notion moderne de santé mentale. Son immense succès public est toutefois suivi d’une mise à l’écart progressive, illustrant un schéma récurrent : des phases d’ouverture, puis des retours en arrière.

A côté de ces figures médicales, émergent aussi des associations d’usagers et de familles, comme l’UNAFAM, qui trouvent un certain écho auprès des psychiatres dits « désaliénistes ». Enfin, le rôle des femmes psychiatres est souvent sous-estimé : des praticiennes comme Constance Pascale, à la tête d’un service à Clermont au début du XXᵉ siècle, ou Agnès Masson, attentive aux dispositifs ambulatoires, se montrent particulièrement sensibles à la parole et à l’expérience des patients. Ces initiatives n’ont pas renversé le modèle dominant, mais elles montrent qu’en France aussi, la contestation de l’asile et la reconnaissance des savoirs des patients ont une histoire discontinue, fragile, mais bien réelle.

Plein Espoir : Aujourd’hui, peut-on dire que la place et la parole des patients ont réellement changé en France ?

Aude Fauvel : Oui, il se passe clairement quelque chose, même si tout reste fragile. Longtemps, les patients ont été très peu intégrés à l’évaluation des politiques de santé mentale et c’est encore largement le cas. Mais depuis une quinzaine d’années, des signes forts apparaissent. La reconnaissance des médiateurs santé-pairs en 2012 marque une entrée officielle du savoir expérientiel dans l’institution. En 2014, la première Mad Pride en France affirme publiquement une parole collective, dans la lignée de celle de Toronto. On voit aussi émerger des collectifs, des podcasts, des blogs, des réseaux d’entraide, et un vocabulaire nouveau : parcours, vécu, rétablissement. 

Cette évolution dépasse le champ médical. La culture s’en empare aussi, avec des œuvres co-construites comme le jeu vidéo Hellblade (2014), développé avec des personnes ayant vécu des troubles psychiques, avec des avis partagés sur le rendu. En parallèle, on observe une libération de la parole inédite. Des personnes parlent de leur hospitalisation, malgré une stigmatisation toujours très forte car dire qu’on a été hospitalisé en psychiatrie reste socialement stigmatisant. Mais l’histoire nous met en garde. Ces moments d’ouverture ont déjà existé. Aujourd’hui encore, la reconnaissance de la parole des patients coexiste avec la peur du « fou dangereux » et une psychiatrie en grande souffrance, faute de moyens. La question centrale demeure donc : continue-t-on à penser la psychiatrie en silos, ou accepte-t-on enfin de construire avec les personnes concernées ? Comme le résument les Mad Studies (un domaine d’études consacré aux expériences, cultures et enjeux politiques des personnes vivant avec des troubles psychiques ou neurodivergentes), cette notion de folie doit se faire en co-construction, avec en fond cet adage : « Rien sur nous sans nous. » Nous sommes dans une période de bascule même s’il ne faut rien prendre pour acquis.

Santé mentale et fêtes de fin d’année : démêler le vrai du faux


Les fêtes de fin d’année peuvent être une période complexe quand on vit avec un trouble psychique. Chez Plein Espoir, on le sait bien : en discutant en conférence de rédaction entre personnes concernées, on s’est rendu compte qu’on avait chacun nos propres difficultés, mais aussi pas mal de solutions qui rendent les choses plus faciles. Contrairement aux idées reçues, cette période ne provoque pas de pic de suicides, mais elle peut amplifier certaines fragilités. Alors pour mieux la traverser ensemble, on a voulu démêler le vrai du faux, et surtout partager des pistes concrètes.

Des solutions existent, et on peut les activer dès maintenant

Avant même de parler des difficultés, parlons de ce qui aide. Parce que oui, cette période peut être compliquée, mais elle peut aussi devenir une opportunité de solidarité collective. « Au lieu de se demander si c’est une période très difficile, que chacun se dise : « C’est peut-être le moment de faire preuve de solidarité ! » », propose Nicolas Franck, psychiatre chef de pôle au Vinatier et coordonnateur du DES de psychiatrie à l’université Lyon 1.

Et concrètement, ça ressemble à quoi ? Chez Plein Espoir, on a justement mis en place plusieurs initiatives ce mois-ci :

Au-delà de nos propositions, des alternatives existent partout sur le territoire : les Groupes d’entraide mutuelle (GEM), les associations, les structures municipales et médico-sociales peuvent proposer de célébrer les fêtes autrement, surtout si les liens familiaux sont distendus ou toxiques.

Ce qu’on croit (à tort) sur les fêtes et le suicide

« La période des fêtes est une période joyeuse de regroupement collectif, qui peut par contraste, accentuer chez certains un sentiment de solitude », explique Nicolas Franck. Contrairement à une idée reçue tenace, elle ne génère pas de pic de suicides : les chiffres montrent même que décembre présente le taux le plus bas de l’année. En France, ce sont plutôt avril-mai les périodes qui semblent les plus à risque.

Pourquoi ce mythe persiste-t-il alors ? Les médias y contribuent : en 2022-23, 40% des articles de presse soutenaient encore cette idée fausse, ce qui peut renforcer la détresse des personnes vulnérables. Gérald Kierzek, médecin urgentiste à l’Hôtel-Dieu de Paris, apporte toutefois une nuance importante au micro de France Inter : « Il y a moins de suicides à cette période-là, mais il y a plus de passages aux urgences car on a une augmentation des idées suicidaires et plus d’appels sur les lignes d’écoute ». Ce qui révèle un paradoxe : si les fêtes n’entraînent pas davantage de passages à l’acte, elles peuvent bel et bien amplifier la souffrance psychique.

Des difficultés différentes pour chacun

Les fêtes de fin d’année surviennent aussi dans un contexte de vulnérabilité biologique propre à l’hiver. « La baisse de luminosité peut accentuer des symptômes dépressifs. Et c’est bien la luminosité qui joue, pas la température », explique également Lucie Joly, psychiatre aux hôpitaux Saint-Antoine à Paris. Le trouble affectif saisonnier (ou dépression saisonnière) toucherait entre 1 et 3% de la population dans les régions tempérées comme la France. À distinguer du « Christmas blues » (le blues de Noël) et du « winter blues » (le blues hivernal) qui sont des formes moins intenses, qu’on ne considère pas comme des troubles à part entière.

Au-delà des facteurs biologiques, les fêtes peuvent charrier un poids psychologique considérable. « Il y a cette pression à être heureux, cette idée qu’on devrait être content d’être avec ses proches. Or ça peut réactiver des traumas ou des conflits familiaux anciens », souligne Lucie Joly, qui mentionne aussi la désorganisation des rythmes de sommeil et de l’alimentation qui ne sont pas sans conséquences quand on a besoin de respecter une routine. Comme en témoigne Mathieu, qui vit avec un trouble bipolaire : « Les périodes de fête sont une épreuve. Émotionnellement, je suis à côté de mes chaussettes… Du coup, la tristesse et le stress m’envahissent ». Lucie Joly rappelle que pour certaines personnes bipolaires, les symptômes peuvent suivre un rythme saisonnier. Pour eux, continuer à prendre son traitement régulièrement et maintenir les rythmes devient alors crucial.

Le plus important ? Respecter les particularités de chacun. Comme le rappelle Nicolas Franck : « Il est impossible de dresser un portrait-type d’un mal être lié aux fêtes, il est toujours nécessaire de faire une analyse au cas par cas ». Chez Plein Espoir, on le constate tous les jours : certaines personnes souffrent d’isolement et bénéficieraient d’un rapprochement, quand d’autres éprouvent de l’anxiété sociale face aux grands rassemblements. Mais on a tous besoin de lien, insiste le psychiatre.

Pour les aider, il propose un changement de perspective de la part des proches : « Plutôt que d’attendre des gens ce qu’ils ne peuvent pas donner, il serait plus intéressant de voir ce qu’ils sont capables de donner… car c’est ce manque de tolérance qui conduit à des difficultés. » Concrètement, ça veut dire quoi ? Faire preuve de compréhension et de chaleur humaine envers les personnes qui traversent des difficultés et accepter que chacun vive les fêtes à sa manière. Par exemple ne pas exiger qu’une personne reste tout le repas si elle a besoin de partir plus tôt, ou encore ne pas insister pour qu’elle participe à tous les jeux de société si c’est trop pour elle.

Ce qui aide concrètement

Alors comment vivre au mieux cette période ? Les experts partagent plusieurs pistes qui rejoignent d’ailleurs ce qu’on expérimente nous-mêmes chez Plein Espoir.

Pour l’entourage et les soignants : privilégier la conversation directe avec les personnes concernées selon Nicolas Franck : « Le but est de savoir comment la personne se sent, connaître ce qui l’aide habituellement à traverser les moments difficiles, ne pas hésiter à proposer des pistes pour l’accompagner si besoin. » Et si des signaux d’alerte apparaissent (comme une impossibilité de faire face au quotidien ou une souffrance permanente), il ne faut pas hésiter à orienter vers un professionnel.

Pour les personnes vivant avec un trouble psychique : ajuster ses propres attentes. « On peut ressentir des émotions qui peuvent être ambivalentes, on ne peut pas être forcément que dans la joie », rappelle Lucie Joly. Se donner la permission de ne pas être dans l’euphorie attendue constitue déjà un premier pas pour prendre soin de soi.

Sur le plan pratique, plusieurs leviers peuvent aider. « Il faut absolument protéger ses rythmes de sommeil et de repas, c’est très important », insiste Lucie Joly. S’exposer à la lumière naturelle en sortant marcher, s’oxygéner, ou à défaut utiliser une lampe de luminothérapie 20 minutes le matin entre 6h et 9h peut faire une réelle différence.

Concernant l’alcool, la vigilance s’impose. Même s’il peut procurer un soulagement immédiat de l’anxiété, il peut en générer ensuite davantage, et « l’après-alcool est extrêmement compliqué à gérer et ne va pas aider les symptômes dépressifs », précise la psychiatre. 

Enfin, point crucial trop souvent négligé : ne pas oublier ses traitements. Avec l’effervescence des préparatifs, il peut devenir plus difficile de maintenir ses habitudes thérapeutiques. Un conseil pratique : quand on prépare la valise et les cadeaux, on prépare aussi les boîtes de médicaments. 

Chez Plein Espoir, on est convaincus que tous ces conseils pratiques prennent leur pleine puissance dans la solidarité collective. Et que cette période spéciale peut devenir un temps de chaleur humaine : une assiette de plus pour un voisin isolé, le respect des rythmes de chacun, l’acceptation que chacun vit ces moments différemment… Autant d’occasions concrètes de s’entraider.

Des ressources accessibles

En cas de détresse importante : le 3114 (prévention du suicide, 24h/24 et 7j/7), SOS Amitié au 09 72 39 40 50 ou sur sos-amitie.com

Pour s’outiller au quotidien : les livrets d’auto-soins et le MOOC santé mentale du Centre Ressource de Réhabilitation Psychosociale. 

Un réveillon solidaire pour adoucir une période difficile pour la santé mentale

Pour beaucoup d’entre nous, les fêtes de fin d’année ne riment pas forcément avec grands repas et joie partagée. Entre les bilans que nous dressons malgré nous, la solitude qui s’invite dans les journées trop courtes et les tensions familiales, cette période peut être éprouvante, parfois mélancolique. À Libourne, le Kiosque 12, groupe d’entraide mutuelle (GEM), a trouvé une manière d’y remettre un peu de chaleur : organiser un réveillon le plus inclusif possible, où l’on peut vraiment venir comme on est.

Que l’on vive avec un trouble psychique ou non, la période entre Noël et le jour de l’an peut être difficile à vivre. C’est un moment où l’on repense à tout ce qui s’est passé pendant l’année, à ce qu’on a réussi, à nos échecs, à ce qu’on aurait aimé faire autrement. Dans ces jours un peu suspendus, il arrive de se sentir isolé et de se replier un peu sur soi. Les personnes qui font partie de notre quotidien sont prises par leurs obligations familiales ou s’éloignent quelques jours. Et la lumière de l’hiver, qui décline chaque jour un peu plus tôt, accentue encore l’impression de solitude.

Alors, pour alléger ce moment qui serre souvent un peu le cœur, le Kiosque 12, le groupe d’entraide mutuelle (GEM) de Libourne, en Gironde, a trouvé une solution : organiser son propre nouvel an. L’idée voit le jour en 2009, lorsque cinq membres de l’association prennent conscience qu’ils s’apprêtent à passer cette soirée chacun de leur côté, seuls avec leurs inquiétudes, leurs doutes et ce sentiment diffus d’échec que les fêtes ont parfois le don de raviver. Pour donner à l’arrivée de la nouvelle année un peu plus d’élan, ils décident de sortir les casseroles, préparer ensemble une paëlla, dans la petite salle où ils se retrouvent chaque semaine. Chacun s’investit à sa manière, avec ce qu’il peut, sans obligation ni mise en scène. En chemin vers la soirée, ils croisent d’autres personnes isolées, parfois à la rue, et les invitent simplement à se joindre à eux. Une façon, modeste mais puissante, de transformer une date qu’on redoute en un moment de chaleur collective, et de rappeler que, pour la santé mentale aussi, le lien reste souvent le meilleur des remèdes.

Une fête qui a pris de l’ampleur au fil des années

« Quinze ans plus tard, c’est près de 180 personnes qui viennent chaque année faire la fête avec nous », raconte Ginou, coprésidente de l’association qui participe à l’événement depuis 2011. Les festivités ne se tiennent plus dans les locaux du GEM, désormais trop petits, mais dans une grande salle prêtée par la mairie pour l’occasion. Au fil des années, la ville de Libourne, la Fondation de France, le Crédit Mutuel ainsi que plusieurs associations locales se sont associés à l’initiative, donnant à ce réveillon une ampleur qu’aucun des membres n’avait imaginée au départ. « On a commencé petit, mais chaque année, on a ajouté quelque chose, et on est fier de voir que ça rassemble autant et pas seulement des membres de l’association et leurs proches », ajoute-t-elle.

La fête est ouverte à tous, adultes comme enfants, qu’on soit directement concerné par des troubles psychiques, proches aidants, ou simplement à la recherche d’un lieu bienveillant pour passer le cap de la nouvelle année. Ici, pas d’étiquette à l’entrée, seulement une inscription par téléphone. La soirée est encadrée par les deux salariés de l’association, Sandrine, la coordinatrice, et Benjamin, l’animateur, présents tout au long du réveillon pour veiller à ce que chacun se sente en sécurité. Une participation est demandée — six euros pour les adultes, quatre pour les enfants — avec la possibilité de donner davantage pour ceux qui le souhaitent, afin de soutenir l’initiative. Début décembre, près d’une centaine de personnes avaient déjà réservé leur place, signe que le besoin d’un espace apaisé et accueillant, en cette période chargée émotionnellement, est bien réel.

Oser sortir de sa zone de confort et réaliser qu’on peut faire beaucoup de choses

Choix des groupes de musique, idées d’animations, décoration de la salle, échanges avec le traiteur, organisation de l’accueil et du service : pendant des mois, les membres du GEM qui le souhaitent s’investissent dans la préparation de la soirée. Non pas sous la pression d’un résultat à atteindre, mais dans un cadre où chacun peut trouver sa place, à son rythme. « Cette année, on a commencé à en parler dès le mois de juin, raconte Benjamin, l’animateur du Kiosque 12. Sur les trente-cinq membres de l’association, beaucoup se portent volontaires pour donner un coup de main. Certains sont plus à l’aise avec les activités manuelles, d’autres préfèrent s’occuper de l’accueil ou des réservations. Chacun fait comme il le veut et quand il peut. » Petite nouveauté cette année : une tombola est organisée avec le soutien des commerçants de la ville. « Pour récolter tous les lots, on a dû expliquer notre initiative à des personnes très éloignées de nous et qui ne connaissent pas toujours les troubles psychiques. Au prix de beaucoup de pas, on a réussi à tout rassembler. C’est une vraie réussite  », sourit Ginou.

Pour Benjamin, cette initiative va bien au-delà de la visibilité donnée à l’association, à la déstigmatisation ou à la sensibilisation aux troubles psychiques, elle permet à ces membres de se découvrir autrement. Beaucoup réalisent qu’ils sont capables de s’engager, de s’organiser, de tenir un rôle dans la durée, là où ils pensaient parfois devoir se contenter de composer avec leurs fragilités. « Tout le monde est heureux de voir que c’est possible et que ça se passe bien. Pour certains, c’est une façon de se remettre en jambes et d’oublier les difficultés du quotidien. Parfois, c’est une première marche vers quelque chose de plus grand », explique-t-il.

Rencontrer de nouvelles personnes

Cathy, coprésidente de l’association avec Ginou, participe pour la quatrième fois à l’événement. « Avant ce réveillon solidaire, j’étais seule, parce que ma famille est à Paris et qu’il y avait un peu de distance entre nous, explique-t-elle. C’est un moyen de rencontrer autrement des personnes qu’on connaît de vue et d’en découvrir de nouvelles. Ça brise vraiment l’isolement et ça permet de vivre cette période plus sereinement. » Même si elle a depuis renoué avec ses proches, elle continue de s’investir et tient à être présente ce soir-là.

La veille, Cathy installera les décorations dans la salle avec d’autres volontaires. « On tient à ce qu’un maximum de choses soient prêtes à l’avance pour éviter de tout faire le même jour et de ne pas avoir assez d’énergie pour profiter toute la soirée », rit-elle. Cette année, grâce aux ateliers organisés avec les partenaires, elle a appris à fabriquer des bougies, et s’active depuis plusieurs semaines pour que les 180 participants repartent avec une carte de vœux réalisée à la main. Un geste simple, mais qui compte. Pour elle, c’est une manière de prolonger la soirée et de laisser à chacun un petit souvenir de ce moment partagé.

De son côté, Ginou sera en charge de l’accueil de 18h30 à 20h30. « Je dois attendre que les personnes arrivent, cocher les noms, prendre les manteaux. C’est beaucoup de responsabilité, même si maintenant c’est plus simple, puisqu’il n’y a plus d’encaissement le jour même », explique-t-elle. À quelques semaines de l’événement, le trac est là, bien sûr. Mais surtout l’envie d’y être. Elle attend ce moment avec une impatience tranquille.

Une parenthèse pour les oubliés des fêtes de fin d’année

Ce que les deux coprésidentes du Kiosque 12 espèrent avant tout, c’est que chacun arrive avec de la bonne humeur et l’envie d’être là. De partager un moment ensemble. Ce réveillon n’a pas vocation à tout réparer. Il se veut plutôt comme une parenthèse, un temps pour se retrouver, rire, discuter, et laisser de côté, quelques heures, les fragilités et les périodes plus compliquées. Elles le rappellent aussi avec un sourire : organiser un tel événement n’est jamais évident, même avec le soutien de Benjamin et Sandrine. Si de nombreuses personnes extérieures à l’association se sont portées volontaires pour donner un coup de main le soir du réveillon, l’aide sera tout aussi précieuse le 2 janvier, au moment de remettre la salle de la mairie en ordre.

Pour Benjamin, qui vivra cette année son premier réveillon avec le Kiosque 12, les effets de cette soirée se font déjà sentir, bien avant le jour J. Il les observe dans l’énergie déployée en amont, dans le soin apporté à la fabrication des décorations, dans ces petits groupes qui se forment spontanément, s’organisent, s’entraident, prennent des initiatives. Pour beaucoup, ces semaines de préparation comptent autant que la fête elle-même. Elles redonnent un rythme, une place, une utilité. Elles permettent de se projeter, de sortir de l’isolement, de retrouver une confiance parfois abîmée par les troubles psychiques ou les ruptures qu’ils entraînent bien souvent.

Au fond, ce réveillon, par l’enthousiasme qu’il suscite et l’ampleur qu’il a pris au fil du temps,  devient un espace rare, où chacun peut être là sans avoir à se justifier, sans masquer ses fragilités, sans répondre à des attentes. Un moment où l’on existe simplement parmi les autres. Et c’est sans doute là la réussite la plus précieuse du Kiosque 12 : rappeler, concrètement, que traverser cette période de l’année ne devrait jamais se faire seul.

Réveillon solidaire en Libournais, salle des Charruauds, 54 rue Max-Linder, 33 500 Libourne. Pour plus d’informations, vous pouvez joindre le Kiosque 12 au 06 78 50 41 98.

© Image à la une : Maxime Gruss – Santé Mentale France.

« Je viens comme je suis » : quand le sport soutient la santé mentale

Chez Plein Espoir, on aime rappeler que le rétablissement est un chemin. Et certaines personnes concernées nous racontent que, sur ce chemin, il y a parfois un terrain de sport. Pas le sport performatif, qui chronomètre, compare et juge. Mais plutôt celui qui accueille et permet de reconnecter avec une communauté. Une activité humaine qui rassemble, donne un rythme aux semaines et une place à chacun·e, quelle que soit sa vulnérabilité.

Pour cet article, Vickie et Nadia, toutes deux concernées, nous ont livré leurs récits et le Dr Alexandre Feltz, médecin généraliste à Strasbourg et pionnier du « sport santé sur ordonnance », son analyse. Ensemble, ils et elles dessinent ce que peut devenir une activité physique collective quand elle se transforme en espace d’inclusion, de stabilité et d’appartenance.

Vickie : « Au club, je viens comme je suis »

Quand on appelle Vickie, elle sourit presque de se retrouver là à parler de course à pied : « Il y a un an, je ne marchais plus du tout. » À 35 ans, elle vit avec un trouble anxieux généralisé et des TCA (troubles du comportement alimentaire) depuis son adolescence, et plus récemment avec une fibromyalgie et des douleurs chroniques. En arrêt de travail long depuis janvier dernier, son monde se réduit aux cabinets médicaux. « Mis à part les médecins, les kinés et les ostéos, je ne voyais plus personne. »

Puis un algologue (médecin spécialisé dans la prise en charge de la douleur, ndlr) lui dit ce qui devient un électrochoc : « Vous perdez en masse musculaire, en énergie… ça va être de pire en pire si vous ne bougez pas. » Alors Vickie fait un choix, elle s’inscrit dans un club de running et de trail. Elle commence par courir seule, quelques kilomètres, puis rejoint une association sportive en août. Le groupe est hétérogène et mélange des personnes avec douleurs chroniques comme elle, et d’autres ultra-performantes. « Je me retrouve avec des gens qui sont hyper forts, et pourtant tout le monde avance ensemble. Ça donne une vraie dynamique. »

Ce que le sport change dans sa vie dépasse largement les muscles. D’abord le rythme : « Le mardi et le dimanche, c’est entraînement. Même si je ne peux pas tout faire, j’ai un rendez-vous. Ça me redonne une discipline douce. » Puis l’isolement se fissure, avec la  trentaine de personnes qui composent le groupe de running. « J’ai recréé du lien social. Ça faisait un an que je ne voyais plus personne. Là, je revois du monde, on partage des choses. Ça m’a sorti la tête de l’eau. Franchement, c’est génial pour l’estime de soi et l’engagement social. »

Et puis, il y a ce rapport nouveau au corps, bouleversant pour elle qui a longtemps vécu avec des TCA : « Si je ne mange pas, je ne peux pas courir. Ça m’a appris à nourrir mon corps pour autre chose que la performance ou la culpabilité. Au début, j’ai adoré aller boire un coup ou manger une pâtisserie après l’entraînement. Je me suis sentie en sécurité pour partager un moment, sans qu’on commente ce que je mange ou pas. »

Ce qui la touche le plus, c’est probablement la question de la place. « Dans la vie de tous les jours, je n’ai pas toujours l’occasion d’être moi-même. Mais au club, je viens comme je suis. Ma fibromyalgie, mes TCA, mon trouble anxieux… tout le monde le sait, et on s’adapte. Je n’ai rien à cacher. Je suis incluse avec mes difficultés et en étant moi-même. »Elle raconte aussi ce moment fondateur où elle réalise qu’elle dépasse ses propres croyances, encadrée par son coach. Au début, elle doute. Elle a l’impression que son corps ne suit plus. Puis les kilomètres s’additionnent, lentement. Un, deux, cinq, puis dix. « Quand j’ai fait 10 km, je ne croyais pas du tout en moi. Le coach m’a dit : “C’était pas facile, mais tu l’as fait.” Et ça, pour moi, c’était énorme. Je me bats contre moi-même. Je muscle mon corps et mon mental. » Pour elle, la réponse est claire, le sport n’est pas juste bon pour son physique. Il est devenu une pièce centrale de son rétablissement et de sa stabilité.

Nadia : « C’est le sport qui m’a réconcilié avec l’humain »

Pour Nadia, 42 ans, le sport n’arrive pas comme une simple activité. Il arrive comme un langage qu’elle n’avait jamais pu utiliser. Son parcours en pédopsychiatrie commence tôt, dans un contexte de psychotrauma complexe, de TCA et de diagnostics tardifs comme le TDAH. Elle garde de cette période un souvenir douloureux. « Déjà quand on est enfant avec des troubles psy, on est mis à part. Et en plus, on n’avait pas le droit de parler librement. Je subissais. C’était la double peine. » 

Elle rompt avec la psychiatrie à l’adolescence. « Quand ce ne sont que des personnes extérieures à sa souffrance qui nous disent que ça va aller, comment disposer de notre corps, de nos pensées, c’est parfois infantilisant et on finit par ne plus y croire ». Puis, sans vraiment l’avoir cherché, un dojo devient un refuge. D’abord le karaté, puis la boxe, puis le MMA. Elle explique : « J’ai compris que je n’avais pas besoin de mots. Mon corps pouvait parler. Et lui, il avait beaucoup à dire. »

Dans les sports de combat, explique-t-elle, elle a enfin trouvé « ce qui lui manquait ailleurs ». Le MMA lui offre un cadre où elle peut exister pleinement, sans se censurer : « Les coachs m’ont apporté la sécurité que je n’avais jamais eue. Ils m’ont autorisée à être moi, sans filtre. Même ma colère, ma violence intérieure… là j’étais autorisée à la ressentir, c’était ok, parce qu’il y avait un cadre, des valeurs. » Cette discipline devient pour elle un véritable langage, un mode d’échange d’une précision inattendue. « C’est du corps à corps. On apprend à écouter l’autre. À respecter ses limites. À s’arrêter quand il y a un truc qui déborde. C’est comme une conversation avec des sous-titres invisibles. » Elle raconte avoir renoué grâce au sport « des liens de confiance », elle qui avait souffert, en pédopsychiatrie, de ne pas pouvoir échanger plus avec des pairs. Dans les groupes d’entraînement, dit-elle, elle retrouve enfin cette résonance qu’elle cherchait. « Les pratiques de sport de combat comme le MMA, se prendre des coups, je pense que ça demande un petit brin de folie. Les personnes qui pratiquent, qu’est-ce qu’elles viennent chercher ? Il y a un vécu derrière, mais on n’a pas besoin d’aller gratter. On peut communiquer autrement. »

Ce rapport au corps modifie profondément sa trajectoire psychique. « Le psy, c’était que la parole. Mais dans mon histoire, le trauma, c’est le corps qui l’a vécu. Ça m’a permis de me réapproprier mon corps et mon vécu. Le sport a refait le lien entre ma tête et mon corps, recréé l’unité. C’est ça qui m’a permis de revenir plus tard vers un parcours thérapeutique classique, mais en étant actrice, pas simplement en écoutant les directives du médecin. »

Aujourd’hui sophrologue et en formation de pair-aidance, elle transmet ce qu’elle a reçu. « On ne peut pas toujours poser des mots. Alors qu’est-ce qu’on fait ? On laisse la vie en pause ? Le sport peut redonner du sens, même quand la parole n’est pas accessible. Ce partage de vécu peut apporter des éléments clés à d’autres personnes qui a des moments de leur vie sont complètement dans le noir. Je partage cette expérience centrale de mon parcours de rétablissement avec mes pairs à Vénissieux, mais aussi avec les équipes soignantes qui ont mis en place des accompagnements APA (activité physique adaptée). On a bien compris ici que le sport pouvait être bon pour la santé mentale. » 

Le collectif comme filet de sécurité

Les histoires de Vickie et Nadia parlent d’elles-mêmes, mais elles se retrouvent dans beaucoup d’études scientifiques. La Haute Autorité de Santé, par exemple, recommande l’activité physique adaptée pour traiter la dépression légère à modérée et l’anxiété. Une étude récente a montré qu’elle réduit significativement les symptômes de dépression et de détresse psychologique. À l’heure où un Français sur quatre affirme se sentir régulièrement seul d’après l’Étude Solitudes 2024 de la Fondation de France (un sentiment accru pour les populations les plus vulnérables), le sport apparaît comme un enjeu majeur de santé publique,  avec un impact positif sur l’estime de soi et l’impression d’appartenir à un groupe.

À Strasbourg, le sport devient un soin à part entière

À la Maison de la Santé et du Sport de Strasbourg, le Dr Alexandre Feltz travaille depuis plusieurs années à intégrer le sport dans les parcours de santé. Il raconte que Strasbourg est la ville pionnière du « sport-santé sur ordonnance ». C’est d’ailleurs dans cette même ville, que se sont tenus les ateliers du rétablissement de Santé Mentale France, dont la dernière édition s’intéressait au sport comme facteur de rétablissement. L’idée est simple poursuit le docteur : « Quand on est fragile, physiquement ou psychiquement, le médecin peut prescrire de l’activité physique adaptée, comme un traitement. » À la Maison Sport Santé, les personnes rencontrent un éducateur médico-sportif formé (notamment sur les premiers secours en santé mentale). Puis un programme sur mesure est créé. Avec 120 créneaux différents allant du tai-chi au foot, en passant par la natation ou le vélo,  plus de 1800 personnes franchissent les portes de l’établissement chaque semaine (dont 30% pour des raisons de santé mentale). « On s’adapte à l’état de santé, aux envies, au profil. » Et aussi, on y fait collectif, les cours décloisonnant les problématiques de santé des patients, sont organisés par niveau. Dans sa dimension sociale et motivationnelle, le sport santé ne peut être que collectif selon le médecin.

Le médecin insiste sur l’impact psychique. « Beaucoup de personnes concernées par la psychiatrie ne se sentent pas légitimes pour aller dans des clubs, des piscines, des salles. Le sport-santé leur redonne un accès à la cité. Elles retrouvent un lieu, un groupe, une routine. » Il rappelle aussi que l’activité physique permet parfois de réduire les effets secondaires des médicaments, notamment la prise de poids, ce qui rassure de nombreuses personnes qui hésitent à se soigner.

Une initiative qui a fait florès dans le Grand Est. Pilotée par l’ARS, Prescrimouv’, donne droit aux personnes vivant avec une ALD (affection longue durée) à 12 prescriptions gratuites par an. De même, il est possible de se rapprocher d’une Maison de Sport Santé proche de chez vous via le répertoire de l’Union nationale du Sport Santé

Sortir du culte de la performance

Pour beaucoup de personnes concernées, le sport peut aussi devenir un piège. La performance peut réveiller des compulsions, renforcer l’auto-jugement ou créer une pression supplémentaire. Le Dr Feltz est clair : « Ce n’est pas du sport à proprement parler. C’est de l’activité physique, régulière, modérée, adaptée. On est là pour le bien-être, pas pour la performance. »

Chez Plein Espoir, on sait bien que le rétablissement n’est jamais une injonction. Personne n’a l’obligation de faire du sport. Mais tout le monde devrait avoir la possibilité d’essayer, d’être accompagné, de trouver un groupe où l’on peut avancer ensemble et à son rythme

Le mouvement comme espace de rétablissement

Les parcours de Vickie et Nadia nous rappellent que le mouvement n’est pas seulement une affaire de muscles. C’est une manière de se relier à soi et aux autres, de retrouver un rythme, de se sentir vivant. Dans un club, un dojo, une Maison Sport Santé ou une simple marche à plusieurs, on peut trouver un espace où nos vulnérabilités ne sont pas une anomalie mais une composante légitime de notre présence. Et parfois, comme le dit Vickie, il suffit d’un simple « tu l’as fait » pour que quelque chose recommence à bouger dedans.

L’amitié, une force pour notre santé mentale

Dans les parcours de rétablissement, certaines amitiés sont bien plus qu’un simple soutien. À travers les témoignages de Sandrine, Flavie et Fabrice, on explore ces rencontres qui redéfinissent ce que signifie « prendre soin » et comment elles tissent une forme de communauté essentielle au rétablissement.

« On s’appelle toujours “mon Twix”, car on est comme les deux doigts de la main, liés dans le même sachet ! » sourit Sandrine, en évoquant son amie, rencontrée il y a 15 ans au sein d’une clinique psychiatrique.

Flavie, tout juste 18 ans, parle elle, de cette camarade du lycée devenue « l’épaule sur laquelle j’ai pu me reposer » après un burn-out étudiant dont elle se remet doucement.

Fabrice quant à lui, se souvient de ce compagnon d’infortune avec qui, il est resté lié de nombreuses années, et qui lui « a rendu l’hôpital supportable » en 2008, alors qu’il traversait un moment particulièrement difficile.

Trois histoires nées dans trois contextes différents, mais avec un même fil rouge : des amitiés qui naissent ou se renforcent dans le creuset de la santé mentale, et qui deviennent, sans l’avoir vraiment cherché, un espace de soin.

Si ces relations sont si spéciales, c’est qu’elles ne ressemblent à aucune autre. Elles s’inscrivent dans une zone floue, entre amitié authentique et soutien thérapeutique, mais sans pouvoir être qualifié de “pair-aidance informelle” insiste Sandrine, elle même pair-aidante professionnelle : « En pair-aidance, on peut apporter un soutien émotionnel, mais il n’y a pas d’affect à proprement parler. Alors qu’avec mon amie, c’est un soutien qui va au-delà des mots. » Une distinction qui n’est pas qu’une question de vocabulaire : elle révèle comment ces amitiés créent leur propre territoire, avec leurs règles, leurs équilibres et leur alchimie particulière.

Quand la fragilité crée du lien

Ces rencontres qui se font dans les moments difficiles ont quelque chose de particulier. « À la clinique, on a vécu ensemble des situations éprouvantes où on était très vulnérables », raconte Sandrine. « Du coup entre nous, il n’y a jamais de peur de se montrer fragile. On connaît une facette de l’autre que nos autres amis ne connaissent pas. » Cette transparence, loin d’affaiblir la relation, en devient le ciment : une fois qu’on a partagé ses doutes, ses peurs, ses faiblesses, il n’y a plus de place pour les faux semblants, l’amitié est véritable.

Pour Flavie, c’est cette vulnérabilité partagée qui a révélé la profondeur d’une amitié qu’elle croyait superficielle. « On se connaissait depuis longtemps mais c’est une fille timide, je n’arrivais pas vraiment à la comprendre avant, confie-t-elle. Mais le fait qu’elle ait vraiment été présente pour moi, quand bien même nous n’étions pas si proches à la base, nous a vraiment rapprochées. » L’épreuve a ici agit comme un révélateur, si bien que les deux jeunes femmes se parlent ou se voient désormais tous les jours.

À l’hôpital, Fabrice a observé ce phénomène de proximité accélérée entre les patients, pour le meilleur et pour le pire. « Les gens se rapprochent les uns des autres en fonction de leur état et de leurs envies », explique-t-il. Tout est vécu de manière exacerbée, donc une nouvelle rencontre peut faire monter dans le positif comme faire descendre dans le négatif en cas de conflit. » Cette intensité du quotidien agit comme un catalyseur : les amitiés se nouent vite, profondément, avec une sincérité rare. Dans un contexte aussi intense, les relations prennent une autre dimension.

L’entraide au quotidien : de petits gestes qui changent tout

Ces amitiés se construisent dans le concret, par des gestes simples qui deviennent essentielles. Sandrine se souvient de cette colocation improvisée après l’hôpital : « On était vraiment sur un système d’entraide. Quand j’allais à l’hôpital de jour, elle m’avançait dans la maison : elle faisait un peu de ménage, elle rangeait, parce qu’elle savait que j’allais être crevée en rentrant. Et inversement, moi je préparais à manger parce qu’elle n’aime pas trop cuisiner. » Une attention mutuelle qui n’avait rien de calculé, juste cette intuition de ce dont l’autre a besoin. « Faire attention à l’autre, c’est parfois plus simple que de faire attention à soi », analyse Sandrine. Cette observation touche quelque chose d’essentiel dans ces relations : prendre soin de l’autre devient un moyen détourné de se soigner soi-même. « C’était sans doute plus simple de faire à manger pour deux que pour moi seule », avoue-t-elle. L’entraide crée une dynamique positive qui bénéficie aux deux : on sort de sa propre spirale en se tournant vers l’autre.

Fabrice garde en mémoire ces moments d’évasion partagés avec son ami d’alors : « Quand on avait des permissions, on sortait ensemble. On passait à la poissonnerie, on prenait de beaux maquereaux, et on retrouvait une bande de potes pour faire un barbecue. C’était des moments hors du temps, où on oubliait qu’on devait rentrer à l’hôpital ensuite. » Ces bulles d’oxygène, comme il les appelle, ne relèvent pas seulement de la distraction : elles recréent un semblant de normalité, un espace de liberté dans un environnement contraint.

La compréhension tacite : ce qui n’a pas besoin d’être dit

Quand on traverse les mêmes tempêtes, on développe une forme de télépathie relationnelle. Flavie l’exprime avec ses mots : « Vu que l’amitié s’est vraiment construite sur ce qui m’est arrivé, je n’ai vraiment aucun problème à me confier à elle. Je sais qu’elle va comprendre toutes les subtilités de ce que je peux traverser, comparé à d’autres amies qui sont plutôt terre à terre. » Cette compréhension intuitive évite d’avoir à tout expliquer, à se justifier, à traduire ses états d’âme. Pour Fabrice, retrouver son ami après l’hospitalisation, c’était retrouver cette complicité immédiate : « C’était facile, on avait de l’avance, on n’avait pas besoin de tout expliquer à l’autre, il savait. ». Cette « avance », c’est le luxe de ne pas avoir à raconter son histoire depuis le début, de ne pas avoir à se battre contre les préjugés ou l’incompréhension. On peut parler en code, par allusions, dans une langue que seuls ceux qui sont passés par là, comprennent vraiment. Sandrine insiste sur cette dimension unique : « Pas besoin de masquer ses difficultés, ses rechutes, ses moments de doute. » L’amitié devient cet espace précieux où on peut baisser la garde complètement, sans crainte du jugement.

Les limites invisibles : protéger l’autre et se protéger

Ces amitiés particulières reposent sur un équilibre subtil, avec des frontières implicites que chacun apprend à respecter. Flavie a rapidement compris où placer le curseur : « Il y a certaines pensées noires que je n’ai pas partagé avec elle, parce que c’est très lourd à gérer. Je ne voulais pas qu’elle sente une responsabilité. » Cette lucidité permet de préserver la relation : on ne transforme pas son ami en thérapeute. « Je pense qu’il faut faire la différence entre ce qui se dit auprès du corps médical et ce qui peut se dire en cercle familial ou amical », ajoute-t-elle avec une grande maturité. Cette distinction est cruciale : chacun a son rôle. Les professionnels pour les moments de crise aiguë, les proches pour le soutien affectif au long cours. Ne pas confondre les deux permet à chaque relation de rester à sa place, et donc de durer.

Sandrine décrit cette intelligence relationnelle qui s’est mise en place naturellement : « On avait chacune nos suivis médicaux, ce qui permettait d’avoir des espaces en dehors de l’espace amical pour déverser nos difficultés si besoin. On n’a jamais eu à dire “Écoute, stop, c’est trop pour moi”. Il y avait une écoute qui faisait qu’on arrivait à savoir quand c’était possible ou non de se confier. » Ces limites implicites témoignent d’une attention mutuelle, d’un respect profond de l’état de l’autre.

La réciprocité : le cœur de la relation

Ce qui distingue ces amitiés de la pair-aidance formelle, c’est précisément cette réciprocité fondamentale. « Je pense que c’est important que ce soit réciproque, souligne Sandrine. Sans faire les comptes, il y a une histoire d’engagement envers l’autre. Pour qu’une amitié tienne, ça ne peut pas aller dans un seul sens. » On n’est pas dans une relation aidant-aidé figée, mais dans un échange qui peut osciller : aujourd’hui je t’écoute, demain tu me soutiendras. Flavie incarne parfaitement cette dynamique : « J’essaie vraiment de lui donner en retour ce qu’elle m’a apporté. Tous les jours, je prends de ses nouvelles, je l’invite régulièrement au café où je travaille pour la motiver à travailler sur ses projets. » Le soin circule dans les deux sens, créant une danse subtile où chacun prend et donne selon ses capacités du moment. Cette réciprocité transforme la vulnérabilité en force partagée.

Quand les chemins divergent

Toutes ces amitiés ne durent pas éternellement, et c’est normal. Fabrice en fait le constat sans amertume : « C’est une amitié qui existe au jour le jour. C’est pour ça, sans doute, qu’elle peut se dissoudre après dans le temps. Parce qu’elle existe au moment où on a besoin de se soutenir l’un l’autre. » Certaines amitiés sont liées à un moment, à un contexte, et quand ce contexte change, la relation peut s’estomper naturellement. « Moi je vais prendre un chemin de rétablissement et pas lui », raconte Fabrice à propos de son ami. Ce décalage dans les trajectoires peut être douloureux. « Ça me fait de la peine », avoue-t-il. Mais cette divergence n’enlève rien à ce que la relation a apporté dans le moment où elle existait. Elle reste cette « belle rencontre », ce moment de grâce où deux personnes se sont trouvées au bon endroit, au bon moment.

D’autres amitiés, au contraire, se transforment et perdurent. Sandrine et son amie « Twix » continuent ainsi de se tenir au courant plusieurs fois par an : « On ne s’appelle plus toutes les semaines, mais je continue de la soutenir dans ses combats et elle dans les miens, notre lien reste très fort. »

Thérapeutique sans être thérapie

Alors, ces amitiés soignent-elles ? La réponse est unanime : oui, mais autrement. « Il y a des effets thérapeutiques à ce type d’amitié », confirme Fabrice. Pour Flavie, c’est l’absence de jugement et la bienveillance inconditionnelle qui crée un espace de parole libre, bénéfique au quotidien. « Bien sûr, une amitié seule ne suffit pas à se rétablir, mais c’est un pilier de plus qui contribue fortement au rétablissement. », abonde Sandrine.

Et au-delà de ces relations individuelles, se dessine une vision plus large : l’amitié comme forme de communauté à part entière sur laquelle s’appuyer. « Le cercle amical offre un soutien mutuel à différentes occasions. Parfois c’est l’un du groupe qui va aller un peu moins bien, et tout le monde est derrière lui ou elle, et inversement. », analyse Sandrine. Cette communauté amicale fonctionne un peu comme un filet de sécurité vivant, où les rôles changent selon les moments. Car on n’est jamais définitivement celui qui aide ou celui qui est aidé. Comme un rappel que le rétablissement ne se construit pas en solo : il se tisse dans un réseau de relations, où chacune et chacun apporte sa couleur particulière.

Claire Touzard : Se réapproprier la “folie” pour reprendre du pouvoir


Qui est fou dans ce monde de fous ? Dans son ouvrage Folie et Résistance (éd Divergences, 2025), la journaliste et autrice Claire Touzard s’interroge sur la manière dont notre société perçoit et exclut la folie. Ce mot, moins présent dans la psychiatrie, continue d’être utilisé pour parler de celles et ceux qui ne rentrent pas dans la norme. En mêlant réflexion politique et expérience personnelle, elle nous explique comment la santé mentale sert encore trop souvent à juger, classer et mettre à distance. 

Plein Espoir prend part à cette réflexion collective. Parce que vivre avec des difficultés psychiques ne relève pas seulement de soi. Cela concerne aussi les proches et appelle des appuis autour. Les Groupes d’Entraide Mutuelle, les Clubhouses ou la Mad Pride dont parle Claire Touzard montrent combien la communauté peut changer la donne. On y crée du lien quand tout isole, on y allège ce qui pèse sur les épaules, on y entend des expériences qui se répondent. On y retrouve peu à peu une capacité d’agir, une prise sur son parcours et une manière d’avancer, ensemble.

Ces mouvements s’inscrivent dans l’esprit du rétablissement, né de la volonté des personnes concernées de reprendre prise sur leur vie. Leur phrase fondatrice en dit toute la portée : rien à propos de nous sans nous. Cette approche change le regard. Elle s’éloigne d’une vision centrée sur le manque ou la maladie et rappelle que chacun peut retrouver une place, une voix, un chemin qui lui ressemble. Finalement, dans son récit, Claire Touzard montre que la “folie” ne se réduit pas à un stigmate. Elle éclaire plutôt les limites d’un monde qui exclut vite et nous éloigne parfois du réel. Elle ouvre aussi une invitation à réfléchir à ce qui permettrait, enfin, d’avancer ensemble.

Plein Espoir : Votre livre s’ouvre sur une expérience à la fois intime et politique. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’en faire un récit ?

Claire Touzard : J’étais arrivée à un moment de ma vie où le mot folie s’imposait à moi, mais d’une manière différente. D’un côté, il y avait ce diagnostic de bipolarité qu’on m’avait donné et que je questionnais : selon quels critères, qui décide de ça ? Je voulais comprendre comment on établit ces diagnostics, ce qu’ils disent vraiment de nous.

En parallèle, il y avait ce mot folie qu’on utilisait souvent à mon sujet, notamment parce que j’étais féministe et que je prenais la parole sur des sujets politiques. Alors, je me suis demandé : qu’est-ce qu’on appelle vraiment la folie aujourd’hui ? Qui définit la norme, ce qui est raisonnable ou non ?

J’ai fini par voir que le corps médical, comme le politique, revendiquent chacun ce pouvoir de catégoriser et de contrôler. Et qu’ils se rejoignent, finalement, dans une même logique de normalisation. C’est ce lien que j’ai voulu explorer dans le livre : montrer comment la folie, loin d’être un simple diagnostic, peut devenir un lieu de résistance, à la fois intime et politique.

Plein Espoir : Vous rappelez que le mot folie a peu à peu disparu du vocabulaire médical. Pourtant, dès qu’une personne sort un peu du cadre, on la qualifie aussitôt de folle. Pourquoi ce terme revient-il si facilement quand il s’agit de discréditer une parole ou une idée ?


Claire Touzard : Parce que la folie convoque un imaginaire très fort, un imaginaire de peur et d’altérité. Les fous, ce sont ceux qu’on tient à distance. C’est une peur archaïque, presque viscérale. Traiter quelqu’un de fou a toujours été une manière de le disqualifier. Si on regarde l’histoire, tous les mouvements de contestation ont été confrontés à ça : les militants pour les droits civiques, les féministes, toutes celles et ceux qui ont remis en cause un ordre établi. Le mot fou a servi à décrédibiliser leur parole, à la réduire à une émotion, une impulsion, une irrationalité.

Le pouvoir valorise la raison, la force, la maîtrise tout ce qui s’oppose au passionnel à l’émotionnel, des qualités qu’on a longtemps attribuées aux femmes et aux minorités. C’est une façon très efficace de hiérarchiser le monde : d’un côté, ce qui aurait de la valeur et serait sérieux, de l’autre, ce qu’on renvoie du côté du désordre ou de l’excès. Historiquement, les femmes qui se rebellaient contre leur mari ou contre le patriarcat ont été enfermées, diagnostiquées hystériques, souvent avec l’aide du corps médical (sur ce sujet, nous vous conseillons la lecture de Mon vrai nom est Elisabeth, d’Adèle Yon, ndlr). La folie, l’hystérie, tous ces mots ont servi d’outils de contrôle, dans la continuité d’un ordre à la fois patriarcal et carcéral. Et c’est précisément ce que je questionne dans le livre : à quel moment le soin, ou ce qu’on présente comme tel, devient-il coercitif ? À quel moment ces mots, censés apaiser ou comprendre, servent-ils en réalité à maintenir un ordre politique et social ?

Plein Espoir : Et pourtant, on parle beaucoup de libération de la parole autour de la santé mentale, comme si nos fragilités étaient enfin reconnues, presque valorisées. Est-ce, selon vous, une réalité ou une illusion rassurante ?


Claire Touzard : Non, je ne crois pas que le fait d’en parler davantage signifie que la stigmatisation ait reculé. J’ai même l’impression que, paradoxalement, plus on en parle, plus une autre forme de dévalorisation s’installe : la moquerie, la banalisation. On entend souvent dire : “Ah, maintenant, tout le monde est bipolaire”, comme si le simple fait d’évoquer un trouble suffisait à le rendre dérisoire. La stigmatisation n’a pas disparu, elle s’est simplement déplacée. Aujourd’hui, elle passe par la dérision, et continue de nier la profondeur et la réalité de la souffrance psychique.

En fait, tout cela repose sur une échelle de valeurs profondément politique. Tant qu’on reste dans un monde capitaliste, ce qui est valorisé, c’est la capacité à mettre ses émotions de côté, à taire sa sensibilité pour s’adapter à un système fondé sur l’efficacité et la productivité. Dans ce cadre-là, exprimer sa fragilité est une faute. C’est pour cela, je crois, que de plus en plus de personnes ne s’y reconnaissent plus. Beaucoup refusent d’entrer dans ce moule et n’arrivent pas à s’y sentir bien. Les plus jeunes, notamment, s’auto-diagnostiquent, se disent hypersensibles, recherchent des réponses en ligne. Ce n’est pas seulement une mode : c’est une manière de dire je n’arrive pas à m’intégrer dans une société qui valorise ce que je ne suis pas. 

Mais la vraie question, et c’est celle que je pose dans le livre, c’est : est-ce que ce sont ces personnes qui sont anormales à ne pas réussir à s’intégrer, ou est-ce la société qui est incapable d’accueillir leur sensibilité, leur différence, leur beauté ? Cette multiplication des diagnostics traduit, selon moi, une impasse : on pathologise des personnes qui ne font que réagir à un système violent. Le problème, ce n’est pas elles, c’est le monde dans lequel elles essaient de vivre.

Plein Espoir : Dans le livre, vous expliquez qu’en cherchant à gommer nos fragilités et à contenir nos émotions, la société finit par créer elle-même de la folie. C’est bien cela ?


Claire Touzard : Oui, je le pense. Bien sûr, il y a des personnes qui ont un terrain plus sensible que d’autres, mais j’ai du mal avec cette tendance à tout individualiser, à tout ramener à la génétique.  D’ailleurs et c’est documenté, les traumatismes peuvent modifier la structure du cerveau. Autrement dit, ce qu’on vit, ce qu’on traverse, peut littéralement transformer notre cerveau. Il y a une part neurologique, mais il y a aussi tout le reste comme l’impact des traumatismes, de nos environnements, de nos sociétés, de la violence ordinaire qu’on subit. Tout cela façonne aussi notre psyché. Il ne faut pas l’oublier.

Le système actuel est très culpabilisant. On finit toujours par vous faire sentir que c’est de votre faute. Et surtout, il individualise tout : chacun est censé gérer son trouble, prendre son traitement, faire un effort sur soi. Alors qu’en réalité, le soin devrait être un effort collectif. Il passe aussi par la discussion, par le lien, par ce qu’on crée ensemble.

Plein Espoir : Vous dites que la folie, c’est une autre forme de lucidité. Est-ce cette lucidité-là qui dérange le plus, parce qu’elle met en lumière ce que la société préfère ne pas voir ?


Claire Touzard : Oui, je pense que beaucoup de personnes qui n’arrivent pas à s’intégrer sont, au fond, des personnes sensibles qui renvoient à la société l’image de sa propre violence. Ce sont elles qui perçoivent le plus finement ce qui ne va pas, et c’est précisément pour cela qu’on les considère comme vulnérables ou anormales. Alors qu’en réalité, elles sont peut-être les plus lucides. 

Mais ce savoir-là dérange. Il est dangereux pour l’ordre établi, parce qu’il dévoile les failles du système. Dans le livre, je parle par exemple de la photographe américaine Nan Goldin. C’est une artiste qui a connu l’addiction, et qui, au moment où elle a gagné en reconnaissance, a utilisé sa voix pour dénoncer l’industrie pharmaceutique responsable de la crise des opioïdes. Elle a retourné sa fragilité en force politique et poétique.

Plein Espoir : Vous parlez de la honte, de la peur du jugement, de la violence des mots. Au moment où le diagnostic de bipolarité est tombé, vous dites avoir été laissée dans le flou. Qu’est-ce que vous avez ressenti à ce moment-là ?


Claire Touzard : Déjà, mon diagnostic, je le remets en question. Il n’est pas complètement certain : j’ai vu d’autres psychiatres qui m’ont dit que, peut-être, je ne l’étais pas. Mais au fond, ce n’est pas tant une question de diagnostic. Dès lors qu’on se positionne en dehors des cadres établis, qu’on conteste, qu’on lutte, on finit toujours par être perçu comme une anomalie.

Dans le livre, je cite la philosophe Sara Ahmed, qui explique dans La promesse du bonheur que les féministes ont souvent été traitées de rabat-joie, au point que certaines ont fini par en faire un statut, une identité politique. C’est un peu la même chose avec la folie : à un moment, il faut accepter de regarder ce qu’on nous renvoie, de le questionner, voire de se le réapproprier. C’est une manière de transformer la stigmatisation en force.

Plein Espoir :  Selon vous, le mot folie mérite-t-il d’être réhabilité, comme on a pu le faire avec d’autres termes autrefois stigmatisants ?


Claire Touzard : Aujourd’hui, il y a un vrai mouvement de réappropriation de ce mot. Certains collectifs le revendiquent, comme on l’a fait autrefois avec d’autres termes jugés péjoratifs. Je pense par exemple au mot queer, qui était une insulte avant d’être porté en étendard par les communautés LGBTQ+.

C’est un peu la même chose avec la folie. Des collectifs, comme ceux qui organisent la Mad Pride, cherchent à lui redonner du sens, à en faire quelque chose de vivant, de joyeux, d’assumé. En se réappropriant ce mot, on coupe l’herbe sous le pied de ceux qui l’utilisent pour nous marginaliser. Dire : Vous nous trouvez fous ? Eh bien, on l’est, et on l’assume à notre manière, c’est renverser le stigmate. Je n’ai pas peur de ce mot. Au contraire, je le trouve plus humain, plus juste, que les termes médicaux comme trouble mental, qui me semblent bien plus violents. Ces expressions se veulent bienveillantes, mais elles enferment, elles figent. La folie, c’est un mot vivant, un mot qui respire, qui laisse la place à la complexité et à la liberté.

Plein Espoir : Que faudrait-il repenser en priorité pour que notre société apprenne enfin à accueillir la vulnérabilité plutôt qu’à la stigmatiser ?


Claire Touzard : Il faut changer le système, mais aussi notre manière de regarder le monde. Repenser ce qu’est la diversité, la pluralité. Il faut retisser du lien social, c’est essentiel. Aller vers l’autre, au lieu de le diagnostiquer, de le stigmatiser. Réapprendre à vivre ensemble, à repenser le soin collectivement.

Ce que dit Claire Touzard apporte une lecture forte et personnelle de ce que peuvent représenter les troubles psychiques aujourd’hui. Si nous avons choisi de la mettre en lumière, c’est aussi parce que son point de vue s’inscrit dans un moment où la parole s’ouvre, où l’on accepte davantage de regarder ces questions autrement. Depuis le confinement, les récits se sont multipliés, les prises de conscience aussi, et cette diversité d’expériences a commencé à déplacer le regard collectif. L’année Grande Cause nationale dédiée à la santé mentale a montré que quelque chose est en train de bouger. Des associations, des proches, des collectifs d’entraide et des personnes concernées se mobilisent ensemble et font évoluer les regards. Peu à peu, ces questions commencent à trouver leur place dans une conversation un peu plus ouverte.


Vous souhaitez en savoir plus et rencontrer d’autres personnes engagées dans le rétablissement ? Rejoignez les réseaux sociaux de Plein Espoir, le média participatif dédié au rétablissement, créé par et pour les personnes vivant avec un trouble psychique.


Cet espace inclusif est une initiative collaborative ouverte à toutes et tous : personnes concernées, proches, et professionnels de l’accompagnement. Vos idées, témoignages, et propositions sont les bienvenus pour enrichir cette aventure. Contribuons ensemble à bâtir une société plus éclairée et inclusive.

« J’ai transformé mon histoire en force » : grandir avec un parent en souffrance psychique


Mickaël, game designer, vit avec un trouble borderline. Sa mère aux multiples épisodes dépressifs, souffrait probablement du même trouble, mais elle n’a jamais été diagnostiquée ni suivie. Dans ce témoignage pour Plein Espoir, il raconte comment grandir aux côtés d’une mère vivant avec un trouble psychique a façonné sa personnalité et ses choix de vie et surtout, comment il a réussi à transformer cette histoire en force en créant un jeu vidéo immersif qui sensibilise à la santé mentale et explore la complexité des émotions humaines.

Mon projet s’appelle The Others (“les autres” en français, ndlr)  et c’est probablement l’œuvre la plus importante de ma vie. Un jeu vidéo où, en découvrant les pathologies des autres personnages, on se découvre soi-même. Le joueur se met dans les baskets des personnes vivant avec un trouble psychique pour mieux les comprendre. C’est ma façon d’expliquer : « Regardez, c’est ça que vivent ces personnes ! » Quelque part, c’est aussi un moyen de transformer mon histoire personnelle en quelque chose d’utile. Pour comprendre comment j’en suis arrivé là, il faut remonter à mon enfance, qui m’a appris l’empathie d’une manière singulière.

L’image a été générée par une intelligence artificielle

Quand l’enfant devient l’adulte de la maison

Ma mère était une femme triste, toujours habillée en noir, qui écoutait Edith Piaf en boucle, en proie avec de nombreux épisodes dépressifs. Elle avait perdu un enfant juste avant moi et me répétant souvent que j’aurais dû avoir un grand frère. Ce qui fait que je me suis longtemps senti comme un enfant « pansement », celui qui devait réparer cette blessure.

Mon enfance a été marquée par ce qu’on appelle la parentification, c’est-à-dire l’inversion des rôles parent-enfant. Très tôt, j’ai été responsabilisé pour les tâches ménagères : dès 11 ans, je faisais la cuisine, le ménage et je gérais le quotidien, surtout pendant les périodes où mes parents étaient séparés et où ma mère était au plus mal, incapable de sortir de son lit. Je veillais également sur mon frère cadet, qui lui, a été plus épargné. En tant qu’aîné, j’étais un peu le chef de famille par intérim.

Cette situation était complexe à vivre. D’un côté, endosser ces responsabilités me donnait le sentiment d’être indispensable à la maison, avec l’espoir de me faire aimer davantage par ma famille. De l’autre, je ressentais de la frustration, celle de faire des choses qui n’étaient pas de mon âge. Avec le recul, je me dis que j’ai appris plein de choses utiles très jeune et que je suis devenu rapidement autonome, avec un sens des responsabilités assez développé pour mon âge. Mais sur le moment, je vivais surtout dans l’évitement des conflits et dans ce besoin constant de prendre soin des autres, et surtout de ma mère, ce qu’on appelle le syndrome du sauveur.

Mes parents, issus d’une génération qui ne prenait pas soin de sa santé mentale, n’ont jamais consulté. Ils étaient dans un schéma de victimisation permanente, incapables d’entendre la souffrance de leurs enfants. Hélas, ma mère n’a jamais suivi de traitement pour soigner sa dépression. Après plusieurs tentatives de suicide, elle s’est donné la mort l’année dernière, deux jours avant ce qui aurait dû être son premier rendez-vous chez un psychologue. Un cap qu’elle n’a jamais réussi à passer malgré mes encouragements à suivre une thérapie (si vous traversez une période difficile ou avez des pensées suicidaires, contactez le numéro national de prévention du suicide au 3114, accessible gratuitement et anonymement 24h/24 et 7j/7).

Le déclic : comprendre pour mieux se reconstruire

À son décès, j’ai ressenti une culpabilité immense, comme si j’avais échoué à cette mission que je m’étais donnée depuis l’enfance : la sauver. Mais c’est justement ce deuil qui m’a poussé à entamer un vrai travail thérapeutique. Aujourd’hui, avec du recul et un accompagnement au CHU de Montpellier, j’ai compris que ce n’était pas ma responsabilité. J’étais un enfant, puis un jeune adulte qui faisait de son mieux avec les outils qu’il avait.

Le vrai tournant, ça a été mon diagnostic et mon suivi dans un programme pour les personnes atteintes d’un trouble de l’humeur borderline. Deux heures chaque semaine, tous les jeudis, on partage nos récits entre pairs. En observant ce que je ressens et en écoutant les autres, j’ai retrouvé ma mère. Je suis aujourd’hui convaincu qu’elle avait le même trouble que moi, qui d’ailleurs peut avoir un caractère héréditaire.

Les personnes concernées sont hypersensibles, écorchées vives. Elles vivent les émotions de manière très intense et mettent beaucoup de temps à les faire passer. Leurs problèmes d’estime de soi sont souvent amplifiés par des schémas familiaux difficiles. Or ma mère avait elle-même eu une enfance difficile et elle a reproduit ce schéma.

Prendre conscience et se détacher des vieux schémas

Ce qui a vraiment changé pour moi, c’est la prise de conscience. Grâce au suivi thérapeutique, j’ai appris à identifier les mécanismes automatiques qui me guidaient depuis l’enfance. Ce besoin compulsif de sauver les autres, d’éviter les conflits à tout prix, de me rendre indispensable pour être aimé… aujourd’hui, je les reconnais quand ils se manifestent. Et surtout, je peux choisir de ne pas les suivre aveuglément.

Je ne dis pas que c’est facile ou que tout est réglé. Ces réflexes sont profondément ancrés. Mais maintenant, quand je sens que je glisse dans ce rôle de sauveur, je peux m’arrêter et me demander : « Est-ce que je fais ça pour l’autre ou pour apaiser mon anxiété ? Est-ce vraiment ma responsabilité ? » Cette distance critique, c’est ce qui fait toute la différence. Je ne suis plus prisonnier de ces schémas, je les observe, je les travaille.

Mon copain m’aide beaucoup dans ce processus. Nous avons construit une relation saine, où je n’ai pas besoin de m’oublier pour être aimé. C’était nouveau pour moi au début, presque déstabilisant, mais c’est libérateur. J’apprends petit à petit à poser des limites, à dire non, à reconnaître mes besoins sans culpabiliser.

Transformer l’expérience en projet porteur de sens

Aujourd’hui, j’ai la chance d’exercer le métier de game designer alors qu’au départ, j’étais juste un geek qui aimait les jeux vidéo ! Petit à petit, j’ai orienté ma carrière sur des sujets éthiques : diversité, inclusion, accessibilité, impact social. J’avais besoin de trouver de la valeur dans ce que je faisais, mais différemment qu’avant.

La différence, c’est que je ne crée pas mon projet par obligation ou par culpabilité, mais par choix conscient. Je ne cherche plus à « sauver » qui que ce soit. Avec mon jeu vidéo The Others, je veux raconter des histoires émouvantes autour des patients tout en sensibilisant sur les différentes pathologies mentales mais je le fais avec des limites claires, en préservant ma propre santé mentale et mon équilibre.

Ce projet est important pour moi parce qu’il transforme l’expérience difficile de grandir avec un parent qui a un trouble psychique en quelque chose d’utile pour la société. Mais contrairement à l’enfant que j’étais, je sais maintenant que ma valeur ne dépend pas de ce que j’apporte aux autres. Je ne porte plus le poids du monde sur mes épaules. Je crée ce jeu parce que ça a du sens pour moi, pas parce que je dois réparer quelque chose.

Et puis, je m’en suis plutôt bien sorti, je suis fier de mon parcours de vie et d’œuvrer à mon rétablissement chaque jour. Cela n’a été possible que parce que j’ai accepté de demander de l’aide, de suivre un accompagnement thérapeutique, et d’ouvrir les yeux sur les mécanismes qui me guidaient. Mon message aux personnes qui ont grandi dans des contextes similaires, est celui-là : il est possible de se reconstruire, de sortir des vieux schémas, mais cela demande un travail actif. La prise de conscience est la première étape, le suivi thérapeutique est un outil précieux, et s’entourer de personnes bienveillantes fait toute la différence.

Mon histoire avec ma mère n’a pas eu de happy end, mais mon histoire à moi n’est pas terminée. Et aujourd’hui, je peux dire que j’en écris les chapitres avec plus de liberté et de sérénité.

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