“CLSM” : la santé mentale se construit aussi à l’échelle locale
Dans les semaines qui ont suivi les élections municipales, avec Plein Espoir, nous avons voulu nous intéresser aux initiatives locales qui pourraient être directement impactées. Parmi elles existent les Conseils locaux de santé mentale (CLSM). Entre politique, psychiatrie, social et participation citoyenne, ils dépendent fortement de l’engagement des collectivités locales. Encore peu connus du grand public, ces espaces permettent pourtant de faire de la santé mentale une réponse collective, ancrée dans les réalités du territoire. Pour comprendre ce qu’ils changent concrètement, nous avons choisi de donner la parole à celles et ceux qui les font vivre au quotidien : coordinatrices, personnes concernées, bénévoles et actrices du réseau national.
CLSM : quand la santé mentale se construit aussi à l’échelle locale
Longtemps, la santé mentale a été pensée comme une affaire de spécialistes, de cabinets, d’hôpitaux, de parcours de soins individuels. Mais sur le terrain, aller mieux ne dépend pas seulement d’un traitement ou d’un diagnostic. Le logement, l’isolement, la précarité, les violences, l’accès aux droits, la vie de quartier ou la possibilité de demander de l’aide comptent tout autant. C’est précisément à cet endroit que se situent les Conseils locaux de santé mentale.
Les CLSM réunissent à l’échelle d’une ville, ou d’un territoire particulier, des élus, des professionnels du soin, du social et du médico-social, des associations, des habitants et, de plus en plus, des personnes concernées elles-mêmes. Leur ambition est d'identifier les besoins locaux en santé mentale et construire des réponses concrètes, adaptées au terrain.
À l’heure où la santé mentale est affichée comme grande cause nationale, ces espaces locaux apparaissent comme des lieux clés. À la fois outils de coordination, espaces de démocratie en santé et parfois tremplins personnels pour celles et ceux qui s’y engagent.
Un CLSM, à quoi ça sert ?
Fanny Pastant coordonne les CLSM à l’échelle nationale depuis cinq ans. Son rôle : accompagner les territoires qui veulent en créer un, former les coordinations, animer le réseau et porter la voix de ces dispositifs auprès des institutions.
Pour elle, un CLSM est d’abord une méthode : « recenser les besoins en matière de santé mentale sur un territoire, les prioriser, puis passer à l’action ». L’intérêt, explique-t-elle, est de sortir d’initiatives éparses pour construire une réponse collective, politiquement portée, à l’échelle locale. Car la santé mentale ne relève pas seulement du soin psychiatrique. Elle dépend aussi des conditions de vie. « Quand quelqu’un va mal, on ne peut pas juste lui donner des médicaments. Il faut regarder dans quelles conditions il vit, s’il est isolé, s’il a un travail, dans quel quartier il habite, s’il a accès à ses droits. »
C’est ce qui fonde, selon elle, la logique même des CLSM : une approche transversale, qui articule psychiatrie, social, éducation, logement, justice ou encore vie associative. Une approche territoriale parce qu’un désert médical rural n’a pas les mêmes besoins et ressources qu’une grande métropole, et une approche participative, qui ne peut pas se faire sans les habitants ni sans les personnes concernées. Concrètement, un CLSM ne se décrète pas seul. Il suppose au minimum deux piliers : un soutien politique local, côté élus, et l’implication de la psychiatrie publique, côté secteur de soins. Ensuite, chaque territoire invente sa forme. Il n’existe pas de modèle unique.
À Besançon, la parole des personnes concernées au cœur des actions
À Besançon, le CLSM prend une autre couleur. Soutenu par la ville et travaillant étroitement avec l’hôpital public psychiatrique de Novillars, il repose sur une coordination salariée et une petite dizaine de bénévoles. Parmi eux, Roselyne Daniel et Alexia, toutes deux engagées à partir de leur propre vécu en santé mentale.
Les personnes concernées ne sont pas seulement invitées à témoigner, elles participent aux actions, aux échanges, à la déconstruction des idées reçues. Les formes d’intervention sont variées. Il y a les stands « Salut, comment vas-tu ? » dans l’espace public, où les bénévoles interpellent les passants et ouvrent la discussion sur la santé mentale. Il y a les débats mouvants, qui invitent les participants à se positionner physiquement dans une salle face à des affirmations comme : « Une personne qui souffre d’un trouble psychique est-elle dangereuse ? » Et il y a les escape games, conçus à partir des difficultés quotidiennes racontées par des personnes fréquentant des GEM (Groupes d’entraide mutuelle), pour faire ressentir de manière concrète ce que vivent certaines personnes.
À chaque fois, l’objectif est de casser les préjugés, rendre visible l’invisible, faire circuler une parole plus directe que les discours d’experts.
Roselyne Daniel : « Le CLSM, je le vis vraiment comme un tremplin »
Quand Roselyne Daniel rejoint le CLSM du Grand Besançon, elle traverse une période particulièrement difficile. « En 2019, je n’osais même plus sortir de chez moi. J’avais beaucoup de crises de parano, j’avais pris beaucoup de poids, mes seuls trajets c’était l’école pour emmener mes enfants et aller les rechercher. Même passer un coup de fil pour un rendez-vous, c’était impossible pour moi. »
Aujourd’hui, cela fait sept ans qu’elle y est engagée. Et pour elle, le CLSM a profondément changé sa trajectoire. « Le conseil local, je le vis vraiment comme un tremplin. Ça m’a permis de reprendre confiance en moi, de me sentir utile, de développer plein de choses à côté. » Avant cela, elle n’aurait jamais pensé prendre la parole et encore moins pour la télévision ou pour intervenir dans des colloques.
Au CLSM de Besançon, elle participe aux débats mouvants, aux escape games, aux actions dans l’espace public. Elle y parle aussi de son propre parcours. Roselyne vit avec plusieurs troubles psychiques et revendique pleinement cette parole incarnée. « Les gens en ont marre des discours de médecins, des grandes phrases à rallonge. Ils ont envie d’avoir du brut. Ils veulent savoir comment ça se passe dans la vraie vie, parce que la santé mentale, c’est invisible, et ce qui est invisible est difficile à imaginer. »
Son engagement est aussi profondément militant. « On nous voit encore un peu comme des vampires à chasser : attention, ils sont malades, ils vont nous tuer. C’est vraiment l’image qu’on retrouve dans les médias, dans le cinéma, partout. Moi, je voulais casser ça. »
Elle parle d’une « double sentence » : celle de vivre avec les troubles, et celle du regard des autres. « Si je suis malade, ce n’est pas de ma faute. Moi, ça vient de traumatismes d’enfance. Et en plus de ça, on se prend le jugement des gens. On trimballe ça toute notre vie. »
Elle s’est aussi engagée pour ses enfants. « J’ai deux petites filles. La grande, on sait qu’il y a quelque chose de sous-jacent chez elle. Si dans dix ans elle peut en parler librement sans être jugée parce qu’on aura fait ce travail-là, ce sera déjà ça de gagné. »Mais elle alerte aussi sur un risque souvent invisible comme l’épuisement militant. « En février, j’ai fini à l’hôpital en décompensation, j’entendais des voix, parce que je me donnais beaucoup trop dans mes actions. On a toujours peur de dire non, peur de ne pas être rappelés parce qu’on est bénévoles. » Aujourd’hui, elle pose une limite claire : « Maintenant, je préfère la qualité à la quantité. Il faut d’abord penser à nous. On est déjà des personnes fragiles, notre équilibre passe avant aussi. »
Alexia : « Témoigner, c’est irremplaçable »
Ancienne professeure de sciences pendant vingt ans, Alexia n’imaginait pas un jour se retrouver de l’autre côté du récit, à parler publiquement de santé mentale. En 2021, tout bascule. « On m’a diagnostiqué un trouble bipolaire. J’ai perdu mon travail, je me suis retrouvée complètement isolée. En plus, on m’a découvert une maladie génétique rare qui serait la cause du trouble bipolaire. »
Pendant longtemps, elle avait pourtant consulté sans que le diagnostic ne soit posé. « Ça faisait presque dix ans que je voyais une psychiatre. J’étais traitée pour dépression, hospitalisée pour dépression, avec des antidépresseurs alors que c’est justement ce qu’il ne faut pas faire dans la bipolarité. » Puis l’annonce arrive, brutale. « Juste avant la rentrée 2021, elle m’a dit : “Vous êtes bipolaire, vous ne travaillerez plus jamais.” Je suis repartie chez moi sans aucune information. Je n’ai rien compris à ce qui m’arrivait. C’était extrêmement violent. »
Pendant plusieurs années, Alexia reste dans cette sidération. Puis elle rencontre quelqu’un qui l’aide à changer de posture. « On m’a fait comprendre qu’il fallait que je devienne proactive dans ma pathologie. Observer mes comportements, mettre en place des stratégies, faire des thérapies comportementales. La pair-aidance a participé à mon rétablissement. »
C’est par une formation de pair-aidance qu’elle découvre le CLSM de Besançon. Depuis, elle intervient dans les actions menées auprès du grand public. « Mon rôle, c’est de témoigner. Et ça, c’est irremplaçable. Le vécu, c’est quelque chose qu’aucun manuel ne peut remplacer. Personne ne peut le faire à notre place. »
Dans les écoles, les entreprises ou les structures sociales, elle parle sans détour de son parcours. « Ça ne me pose aucun problème de me mettre à nu, si ça peut être utile. Si j’avais un diabète, je n’en aurais pas honte. Je ne vois pas pourquoi je devrais cacher une pathologie psychiatrique. » Elle raconte que ces échanges provoquent souvent des réactions très fortes. « Dans les escape games, il y a des gens qui deviennent tout blancs. Ils se reconnaissent, ou ils reconnaissent quelqu’un de proche. Et là, on peut commencer à parler vraiment. »
Le CLSM lui a aussi permis de retrouver une place sociale après la rupture professionnelle. « Ce bénévolat, c’est ma bouffée d’oxygène. Ça me permet de me sentir utile, de reprendre confiance, de retrouver de l’estime de moi. » Et même une part de son ancienne vie. « J’adore intervenir avec les scolaires, parce que je retrouve ce que j’aimais dans mon métier. Adapter mon discours, faire de la pédagogie, toucher différents publics… ça me fait du bien. » Aujourd’hui, elle approche de la stabilisation. « On ne parle pas de guérison en santé mentale, on parle de rétablissement. Et pour moi, intervenir dans le CLSM fait partie de ce chemin de rétablissement. »
À Avignon, la santé mentale inséparable de la précarité
À Avignon, le CLSM existe depuis fin 2015, avec une coordination réellement active depuis 2017. Sa particularité est qu’il a d’abord été porté par l’établissement public de santé mentale du territoire, et non directement par la ville, ce qui reste atypique. Depuis 2019, l’Agence Régionale de Santé finance aussi une partie du dispositif.
Emmanuelle Faure, coordinatrice du CLSM d’Avignon, décrit un territoire où la question sociale s’impose immédiatement. « Un tiers de la population est sous le seuil de pauvreté et un tiers vit dans des quartiers prioritaires ». Dans ce contexte, impossible de penser la santé mentale sans penser la précarité.
Son constat est net, les troubles psychiques et les difficultés sociales s’entremêlent en permanence. Une crise psychiatrique peut provoquer une rupture familiale, une perte de revenus, une dégradation du logement. À l’inverse, la pauvreté, les violences intrafamiliales, le chômage ou l’enclavement peuvent altérer durablement la santé mentale. « On est sur une approche 100 % psy, 100 % social », résume-t-elle.
Le CLSM d’Avignon fonctionne avec un poste de coordination à temps plein, auquel s’ajoute aujourd’hui un autre poste consacré au déploiement des CLSM dans le Vaucluse. Autour de cela gravite un réseau de partenaires : associations, bénévoles de l’Unafam, pair-aidants, acteurs du social, du médico-social, du soin, structures de quartier.
Parmi les actions mises en place, Emmanuelle Faure cite les « petits-déjeuners de la santé mentale », des rencontres mensuelles organisées chez les partenaires du territoire autour d’un thème choisi par eux. L’objectif est de créer de l’interconnaissance, faire entrer de nouveaux acteurs dans le réseau et permettre une porte d’entrée concrète vers le CLSM.
Mais elle insiste aussi sur les limites. Selon elle, les CLSM sont volontiers soutenus tant qu’ils restent dans la sensibilisation ou l’événementiel. Dès qu’ils portent des projets plus structurants, les résistances apparaissent. Elle évoque notamment un projet de centre de santé communautaire en santé mentale, travaillé depuis deux ans avec l’atelier santé ville, mais freiné par le cloisonnement institutionnel. « On est tout le temps en train de rappeler, de ramener, de rassembler. »
Des outils précieux, mais fragiles
Les CLSM jouent un rôle précieux, mais encore fragile. Précieux, parce qu’ils permettent de penser la santé mentale autrement, non comme une affaire strictement individuelle, mais comme un enjeu collectif, social et politique. Ils créent des espaces où élus, institutions, professionnels, associations et personnes concernées peuvent enfin se parler. Et, parfois, ils offrent à celles et ceux qui s’y engagent un lieu de reconstruction, de reprise de parole et de légitimité. Fragiles, parce qu’ils dépendent encore largement de la volonté locale. Fanny Pastant le rappelle sans détour : le principal frein reste le financement. Il n’existe pas de budget national fléché pour les CLSM, et leur développement dépend fortement des politiques régionales des ARS et de l’engagement des collectivités. D’un territoire à l’autre, les moyens varient donc énormément.
À cela s’ajoute une autre vulnérabilité : la dépendance au portage politique. Un changement de majorité municipale peut ralentir, transformer ou fragiliser la dynamique. Les inégalités territoriales sont tout aussi marquées entre grandes villes, communes rurales, zones en désert médical ou territoires déjà bien structurés, tous les CLSM ne partent pas du même point. Si les premiers CLSM datent des années 1990, aujourd’hui on en compte près de 270 à 280 en France, selon les sources et les années de recensement, avec plus de 20 millions de Français vivant dans une zone couverte. Mais cette implantation reste très inégale : environ 64 % des CLSM sont situés en zone urbaine, tandis que les territoires ruraux ne représentent qu’environ 5 % des dispositifs. Environ 15 % sont implantés dans un quartier prioritaire de la politique de la ville.
Au fond, les CLSM disent peut-être de la santé mentale, qu’elle ne se joue pas seulement dans le face-à-face avec un soignant. Elle se joue aussi dans la cité. Dans la façon dont un territoire accueille, relie, écoute, oriente, soutient. Et dans la place qu’il laisse, enfin, à celles et ceux qui savent de l’intérieur ce que traverser une souffrance psychique veut dire.
Pour savoir si un CLSM existe près de chez soi, il existe aujourd’hui un annuaire national en ligne. Une carte interactive permet de rechercher les CLSM par département ou région, et de retrouver les coordinations locales.





