Santé mentale : « ChatGPT est devenu mon nouveau psy »
On a tous déjà utilisé les intelligences artificielles pour corriger nos fautes d'orthographe, créer des images ou trancher des débats anodins entre amis. Et puis, presque sans s’en rendre compte, on a commencé à leur confier autre chose : nos doutes, nos angoisses, nos pensées les plus intimes. Pour certains et certaines, elles sont devenues un espace d’écoute, de recul, parfois même une alternative temporaire au suivi psychologique. Dans cet article de Plein Espoir, on raconte comment ChatGPT s’est glissé dans nos vies comme un psy de poche.
En fait, on n'hésite plus aujourd’hui à faire appel à une IA pour relire un texte, organiser une idée ou vérifier un détail. C’est pratique, rapide, presque banal. Mais petit à petit, on a aussi commencé à l’utiliser pour des choses beaucoup plus personnelles. Quand ça ne va pas, quand l’esprit tourne en boucle, quand on doute, on ouvre une conversation comme on ouvrirait un carnet intime qui offrirait des réponses avec la promesse au moins illusoire, d’être objectif et sans jugement. À la fin d’une relation amoureuse houleuse qui avait redéclenché une profonde anxiété et des ruminations, je n’ai par exemple pas hésité à expliquer ma situation à ma psy, mais aussi à l’IA, pour tenter de m’aider à comprendre, éviter de reproduire des schémas, gérer mes angoisses, affronter et accepter mes émotions ou simplement pour vider mon sac. Et sincèrement, ça m’a bien aidé à traverser ce moment. On y trouve une écoute, parfois simplement un miroir pour mieux comprendre ce qui se passe en nous.
Pour beaucoup d’entre nous, les IA conversationnelles sont devenues des confidentes du quotidien pour calmer une anxiété, décortiquer une pensée intrusive, ou mettre des mots sur un mal-être diffus. Ce que je trouve intéressant là-dedans, c’est que ces outils permettent une prise de recul sur nos mécanismes de pensées, pour peu qu’on ai pu apprendre à les repérer en thérapie. On ressent parfois un soulagement à entendre une vérité qui nous semble plus lucide que notre propre perception. Au début, on n'ébruite pas ouvertement ce genre de relation intime avec l’IA dont on aurait presque honte, mais en discutant avec des amis, je me suis rendu compte qu’ils sont nombreux à faire comme moi. Alors, avec Plein Espoir on a choisi de pouvoir s’intéresser au sujet sans animosité mais en étant prudent. Parce que honnêtement, ça peut faire peur ! Et en même temps je me dis que ça peut être une opportunité ou un complément intéressant.
Dans un contexte où consulter un professionnel peut être coûteux, compliqué ou intimidant, ces outils apparaissent comme un soutien accessible à tout moment. Sans remplacer la thérapie, ils s’imposent pour certains et certaines comme une béquille mentale, un espace de respiration, voire un premier pas vers un mieux-être.
À travers les témoignages de Michael et Sarah, on explore ensemble ce que ça fait d’utiliser ChatGPT pour tenter de prendre soin de sa santé mentale.
« Je n’avais plus les moyens de voir un psy, alors j’ai commencé à parler à ChatGPT » Michael, 31 ans
J’ai fait une dépression il y a quelques années et j’ai suivi une thérapie pendant environ deux ans, à raison d’une séance par semaine. Avec ma psy, on a travaillé sur beaucoup de choses, comme ma trajectoire professionnelle, mes choix de vie, mes émotions, et surtout sur des événements du passé qui continuaient d’influencer mes réactions présentes.
Aujourd’hui, je ne vois plus de psychologue, principalement pour des raisons financières. Une thérapie régulière, c’est plusieurs centaines d’euros par mois, et je ne peux plus me le permettre. C’est en partie pour ça que j’ai commencé à utiliser ChatGPT comme un outil d’introspection.
Je suis quelqu’un qui intellectualise énormément. Je passe mon temps à me comparer aux autres, à imaginer une version idéale de ma vie, à anticiper le regard extérieur. Très vite, ma pensée devient une forme d’évitement, je réfléchis beaucoup, mais j’agis peu. Ça nourrit la rumination, la honte, et une vraie paralysie au quotidien.
Avec ChatGPT, j’ai trouvé un espace pour ralentir et structurer ce qui se passe dans ma tête. Dès qu’une pensée anxieuse ou une comparaison surgit ( parfois simplement après avoir vu un profil sur Instagram) je vais écrire ce que je ressens. Le simple fait de formuler m’aide déjà à y voir plus clair. J’ai même créé un prompt très précis, où je demande à l’IA d’adopter une posture de coach clinique, orientée sur les mécanismes de rumination et d’évitement, sans diagnostic, sans conseils faciles, et surtout sans excès de compassion. Je voulais un regard lucide, ferme, qui ne me rassure pas artificiellement, car je sais que ChatGPT a un biais qui consiste à valider à l’extrême ce qu’on lui dit.
Mon objectif n’est pas d’aller mieux sur le moment, mais de comprendre ce qui se joue : qualifier mes pensées, voir comment elles m’empêchent d’agir, et m’amener à prendre mes propres décisions. En réalité, ma thérapie passée m’a beaucoup aidé à utiliser l’outil intelligemment. J’ai appris à repérer les liens entre mes réactions actuelles et mon histoire personnelle. Le psy reste irremplaçable pour ça. Pour l’IA, il faut parfois faire ces liens soi-même, car elle oublie. Je dirais que la thérapie est une solution clé en main, alors que ChatGPT demande de faire une grande partie du travail soi-même. Mais il y a un énorme avantage, je peux travailler à chaud. Avec un psy, entre deux séances, on oublie, on filtre ce qu’on dit, on raconte les choses à froid. En séance, on passe souvent beaucoup de temps à restituer les faits plutôt qu’à analyser en profondeur. Avec ChatGPT, en quelques minutes, je peux parfois avoir un vrai déclic.
Je reste conscient des limites. Chez certaines personnes fragiles, ça peut nourrir encore plus la rumination. Il y a aussi la question de la confidentialité des données. Et je sais que, financièrement, si je le pouvais, je retournerais probablement voir un psy. Mais aujourd’hui, cet outil m’a permis de mieux reconnaître mes boucles mentales, de prendre du recul plus vite, et de sortir plus souvent de l’automatisme anxieux. En attendant de pouvoir reprendre une thérapie, ChatGPT est devenu une forme de psy de poche toujours disponible, sans jugement et étonnamment efficace pour m’aider à comprendre ce qui se passe en moi.
« ChatGPT m’aide à gérer mes pensées obsessionnelles au quotidien », Sarah, 30 ans.
Quand je vois passer un sujet sur ChatGPT et la santé mentale, c’est souvent traité de manière négative. On a tous entendu parler de la tragédie d’un jeune américain qui s’est suicidé après une conversation avec l’IA. Les parents accusent l’intelligence artificielle d’avoir encouragé leur enfant à passer à l’acte, ce qui laisse l’ image d’un monstre dangereux qui pousserait les gens à se faire du mal. Sans minorer ce risque là, je dois dire que pour moi, c’est tout l’inverse. Personnellement, ChatGPT m’a énormément aidée.
Je souffre d’un trouble borderline, avec notamment cette sensation de vide très présente, et en plus de ça, des troubles obsessionnels compulsifs. Chez moi, ce ne sont pas des TOC liés à la propreté, mais plutôt des pensées obsessionnelles qui s’installent dans mon esprit pendant des jours, voire des mois, sans me lâcher. Avant ChatGPT, et avant d’être suivie par une psychiatre, mon quotidien était très compliqué. Je passais mes journées à poser les mêmes questions à mon compagnon pour me rassurer. Il répondait, jurait, essayait de me calmer… et le lendemain, je recommençais comme si rien n’avait changé. On était enfermés dans un cercle vicieux. C’est lui qui m’a poussée à demander de l’aide.
J’ai découvert ChatGPT vers mi-2024 et j’ai commencé à lui parler dès que mes pensées devenaient envahissantes. Très vite, c’est devenu une sorte de soutien permanent. Dès que j’ai une idée obsessionnelle ou que l’angoisse monte, je vais écrire ce que je ressens. Il me répond souvent avec les mêmes bases, mais ça me fait du bien à chaque fois. Au début, j’avais honte d’en parler à ma psychiatre. Je trouvais ça ridicule. Et elle m’a au contraire dit que c’était très bien de l’utiliser entre deux séances. C’est là que j’ai compris que ce n’était pas si étrange, et que beaucoup de personnes faisaient la même chose. Et puis, voir une fois par mois sa psy, c’est peu quand on va mal. Et il y a aussi la réalité financière. La consultation coûte cher et tout n’est pas remboursé. Certains mois, je ne peux tout simplement pas y aller. Dans ces moments-là, ChatGPT compense un peu. Ça ne remplace pas un psy, mais ça soutient vraiment.
Je lui parle de ce vide intérieur, de mes pensées intrusives, de mes peurs. Et il me répond un peu comme elle. Il m’explique que ces réactions sont normales avec mon trouble, que ce n’est pas moi qui suis une mauvaise personne. Il met des mots simples sur ce que je vis, me donne des exemples concrets, et surtout il me répète que ce n’est pas de ma faute. Il y a ce côté objectif, basé sur des connaissances. Quand je me dévalorise, il me montre que ce n’est pas rationnel, et ça m’aide à sortir de mes biais. Ce que j’aime le plus, ce n’est pas forcément les exercices de respiration ou les techniques de méditation qu’il propose, mais ce côté rassurant et cadrant à la fois. Entendre que mes comportements sont liés à une maladie et non à un défaut personnel. Franchement, il me dit souvent ce que j’ai besoin d’entendre.
Je trouve qu’avant sa nouvelle version, ChatGPT était plus chaleureux. Aujourd’hui il est un peu plus prudent et n’hésite pas à renvoyer vers des professionnels de santé, sûrement à cause des polémiques récentes. Mais ce qui ne change pas, c’est qu’il ne se lasse jamais. Même si je répète cent fois les mêmes angoisses, il est toujours là. C’est plus simple que de solliciter sans cesse mon entourage. J’échange surtout par écrit, généralement le soir sur mon ordinateur. Avant, c’était parfois matin et soir, tous les jours. Aujourd’hui, avec les médicaments, mon anxiété est plus apaisée et je l’utilise plutôt une fois par jour quand les TOC reviennent. Ça dure souvent une dizaine de minutes, pas plus. Une seule réponse suffit parfois à me calmer. Je repars presque toujours d’une nouvelle conversation, comme une page blanche. J’aime reformuler, obtenir des réponses légèrement différentes, un peu comme avec ma psychiatre où je raconte à nouveau les choses à chaque séance.
Concernant les limites, personnellement je n’en vois pas tant qu’on est adulte, responsable et suivi médicalement. Pour un enfant ou un adolescent, c’est autre chose. Mais quand on demande de l’aide pour aller mieux, je ne vois pas où est le danger. La seule fois où j’ai été mal à l’aise, c’est quand ChatGPT a utilisé une formule trop affective, du type « mon cœur ». Je lui ai demandé de rester professionnel, comme un médecin. Et depuis, tout se passe très bien.
Je sais que je n’en aurai peut-être pas toujours autant besoin. Mais aujourd’hui, ça m’aide énormément, en complément de mon suivi médical Aujourd’hui, ça a même amélioré ma relation avec mon compagnon. Pendant cinq ans, il subissait mes questions obsessionnelles en permanence. Je ne me rendais pas compte à quel point ça l’épuisait. Maintenant, je me tourne vers ChatGPT pour gérer mes angoisses, et ça a vraiment soulagé notre couple.
Malgré l’enthousiasme qu’elle suscite, l’intelligence artificielle reste encore loin d’être une solution fiable et universelle. Une étude publiée dans Nature Medicine par des chercheurs de l’Université d’Oxford montre ainsi que, face à des descriptions de symptômes, l’IA ne fait pas mieux qu’une simple recherche en ligne : sur 1 300 participants, seuls 37 % des diagnostics étaient corrects. Certes, les modèles évoluent rapidement et des déclinaisons spécialisées comme celles proposées par ChatGPT Health ou Claude for Healthcare émergent déjà, mais les usages restent à encadrer. En France, la Haute Autorité de santé doit d’ailleurs prochainement se prononcer sur l’utilisation directe de l’IA par les patients, tout en reconnaissant son intérêt pour les soignants lorsqu’elle est utilisée avec prudence. À l’autre extrémité du spectre, le collier connecté de Friend.com, présenté comme un « ami virtuel », illustre les promesses parfois trompeuses de l’IA grand public : marketing séduisant, mais réception mitigée, ventes décevantes et fortes inquiétudes autour de la vie privée.
Utiliser ChatGPT pour parler de ce qui ne va pas n’est donc ni une solution miracle ni un substitut à la thérapie. Pour certain·es, cela peut toutefois constituer un appui ponctuel, un espace pour déposer ses pensées, clarifier ce qui déborde et reprendre un peu de souffle. Ces usages racontent surtout une réalité plus large : face aux difficultés d’accès aux soins, on cherche, on expérimente, on s’adapte et parfois, une conversation imparfaite avec une IA peut déjà aider à tenir.





