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Santé mentale des ados et réseaux sociaux : refuge et danger

La santé mentale des jeunes est aujourd’hui un sujet préoccupant dont on parle de plus en plus. Les chiffres circulent, les débats s’enchaînent, les adultes s’inquiètent. Mais au fond, combien de fois prend-on vraiment le temps de les écouter, eux ? Pas pour parler à leur place, pas pour décider pour eux, simplement pour entendre ce qu’ils vivent, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils comprennent de leur propre génération.

À l’heure où les propositions de lois sont à l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, chez Plein Espoir nous nous questionnons : les écrans sont-ils la cause de tous les maux ? Ou la réalité des adolescents ne serait-elle pas, en fait, bien plus complexe ?


À l’adolescence, tout est plus intense : les émotions, les doutes, la pression scolaire, le regard des autres, la quête d’identité. C’est une période de fragilité, mais aussi de construction. Beaucoup de jeunes peinent encore à trouver des espaces sûrs pour parler de ce qu’ils traversent. La santé mentale reste un sujet sensible, parfois tabou, souvent minimisé. Or, donner la parole à ceux qui vivent ces difficultés, c’est déjà reconnaître leur légitimité.

Nous avons donc choisi de tendre le micro à Leny Pain, lycéen en première professionnelle à Saint-Lô, auteur du livre Les émotions à nu. Parcours d’un combat intérieur, qu’il a écrit à seulement 16 ans. À travers ce témoignage, il partage un morceau de son histoire de vie et son sentiment sur l’usage des réseaux sociaux. 

Plein Espoir : Dans ton livre, tu expliques que tu as vécu une dépression. Peux-tu nous raconter ce que tu as traversé ?

Leny Pain : Tout a commencé en mai 2025, quand j’ai perdu mon premier amour. La rupture a été très douloureuse, avec quelque chose d’assez grave que je ne peux pas raconter, car c’est trop lourd pour moi. À la suite de ça, j’ai été diagnostiqué en dépression sévère en mai 2025. Je ne mangeais plus, j’ai perdu entre six et dix kilos, je n’allais plus en cours. Je restais dans mon lit, dans le noir, et je n’ai presque pas marché pendant un mois et demi.

Plein Espoir : À quel moment as-tu commencé à être accompagné médicalement, et comment l’hospitalisation, les traitements et le suivi psychologique se sont-ils intégrés dans ton parcours ?

Leny Pain : Ce sont d’abord mes parents qui m’ont aidé, car ils étaient désespérés de me voir comme ça. Ils ont fait appel à l’hôpital de Saint-Lô où j’ai été hospitalisé en pédiatrie. J’étais complètement coupé du monde, pas de téléphone, juste une télé dans la chambre, et seuls mes parents pouvaient venir me voir. Je voyais un médecin tous les matins et j’ai également parlé avec une psychologue pendant 30 minutes. Mais je n’ai pas vraiment eu l’impression d’être aidé. Et quand je suis sorti, ça ne s’est pas amélioré. J’ai rechuté complètement. En juin, je suis allé consulter mon médecin traitant avec ma mère et il m’a prescrit des antidépresseurs que je prends toujours aujourd’hui. On dit souvent que c’est une béquille et non une solution miracle. En parallèle d’un travail de fond que j’ai fait avec un psychologue, mon état s’est nettement stabilisé depuis.

Plein Espoir : À 16 ans, on se sent souvent perdu face à la souffrance psychique et on ne peut pas avancer seul. Quel rôle tes proches ont-ils joué pendant cette période, et en quoi leur soutien a été important pour toi ?

Leny Pain : Mes proches ont joué un rôle essentiel pendant cette période, surtout mes parents, qui ont tout de suite essayé de chercher de l’aide quand ils ont vu que ça n’allait vraiment pas. Ils ont été très présents, même quand moi je refusais l’aide et que je restais enfermé dans mon mal-être. Mais il y a aussi une personne qui a énormément compté pour moi. Une ancienne prof avec qui j’ai toujours gardé un lien très fort, et qui est aujourd’hui devenue une amie proche. Elle me comprenait vraiment, elle savait comment me parler, et elle a été là dans les moments où j’étais au plus mal, en venant même chez moi pour m’aider à sortir du lit et à reprendre un peu vie. De manière générale, je trouve que c’est plus simple pour moi de parler avec des adultes qu’avec des jeunes de mon âge. Les adultes ont plus de recul, plus d’expérience, ils comprennent souvent mieux ce qui se passe.

Plein Espoir :  Près de 8 % des adolescents seraient concernés par la dépression : selon toi, est-ce que cette souffrance est encore minimisée ou mal repérée à l’adolescence ?

Leny Pain : Franchement oui. Beaucoup d’adultes disent : « C’est un ado, il fait une crise d’adolescence, ça va passer. » Mais en réalité, ce n’est pas aussi simple. Il y a de plus en plus d’adolescents en grande difficulté, et les chiffres le montrent. Il y a même des situations très graves, avec du harcèlement, de la dépression sévère et parfois des suicides. À partir du moment où un médecin te diagnostique une dépression sévère et te prescrit un traitement, ce n’est pas juste une phase. Pourtant, j’ai l’impression que ce n’est pas pris autant au sérieux que chez les adultes. Quand une personne de 50 ans est en dépression, tout le monde comprend que c’est grave. Mais chez un adolescent, on a tendance à penser que c’est passager, qu’il est juste fragile et qu’il va s’en remettre tout seul.

Plein Espoir : L’Assemblée nationale a récemment adopté un texte de loi visant à interdire les réseaux sociaux pour les moins de 15 ans. Quel regard portes-tu sur cette mesure ?

Leny Pain : Je pense que les réseaux sociaux sont à la fois un refuge et un danger pour les jeunes. D’un côté, c’est un endroit où on peut communiquer plus facilement, dire des choses qu’on n’ose pas forcément exprimer en face. Quand on va mal, c’est parfois plus simple d’écrire à un ami derrière un écran que de lui parler directement. Mais en même temps, les réseaux exposent énormément au harcèlement, aux jugements et à des contenus qui peuvent avoir un vrai impact sur la santé mentale. À cet âge-là, on est encore très vulnérable. C’est pour ça que je trouve la question compliquée, parce qu’il y a du positif et du négatif.

Plein Espoir : À titre personnel, quel en est ton usage ?

Leny Pain : Concrètement, j’essaie d’en faire un outil, pas un juge permanent. Aujourd’hui j’utilise les réseaux sociaux surtout pour m’exprimer. J’y partage mes textes, je parle de mon livre, j’échange avec des personnes qui se reconnaissent dans ce que j’écris. Il y a un vrai aspect communautaire, et sur ce point-là, c’est très positif. Mais je comprends qu’on parle d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. C’est un âge où on est encore en construction. On n’a pas le recul nécessaire pour faire la différence entre la mise en scène et la réalité. Les réseaux amplifient tout : la comparaison, la recherche de validation, la pression sociale, le regard des autres. Et quand on traverse déjà des fragilités, ça peut devenir un accélérateur de mal-être. Personnellement, j’y passe du temps, oui. Et même en étant conscient des mécanismes, il est facile de se laisser happer. Alors à 12, 13 ou 14 ans, sans maturité émotionnelle suffisante, l’impact peut être encore plus fort.

Plein Espoir : Si tu n’y avais pas eu accès avant tes 15 ans, est-ce que cela aurait changé quelque chose pour toi ? 

Leny Pain : Si je n’y avais pas eu accès à 15 ans, certaines choses auraient sûrement été différentes. J’aurais peut-être été moins exposé à la comparaison permanente, moins influencé par des standards irréalistes, moins dans la recherche d’approbation. Ça m’aurait peut-être protégé sur certains aspects. Je ne pense pas que les réseaux soient mauvais en soi. Je pense qu’ils sont puissants. Et quand quelque chose est puissant, il faut un cadre. On impose des âges minimums pour conduire, pour voter, pour consommer certains produits. On devrait avoir la même exigence pour des plateformes qui influencent directement l’estime de soi et la santé mentale. Réduire l’accès en dessous de 15 ans, ce n’est pas forcement une manière de priver les jeunes, mais peut-être de leur laisser le temps de se construire avant d’entrer dans un espace qui peut être brutal.

Plein Espoir : Quelle place ont joué l’école, le rejet et le harcèlement dans ce que tu as traversé ?

Leny Pain : Au collège, surtout en sixième, j’ai beaucoup été rejeté. Je n’étais pas en filière générale mais en SEGPA (section d'enseignement général et professionnel adapté, ndlr), et certains élèves disaient que c’était pour les bons à rien. Je l’ai très mal vécu. Pour moi, c’était une forme de harcèlement moral. Ce n’est pas ce qui a déclenché ma dépression, mais clairement ça n’a pas aidé mentalement. Parler de ses émotions, de son ressenti peut faire se sentir vulnérable. On a peur qu’on se moque de nous, qu’on nous juge. Parfois, on préfère même se moquer de soi-même avant que les autres le fassent, comme une protection. Mais au fond, ça isole encore plus.

Plein Espoir : Pourquoi avoir choisi d’écrire un livre sur ton parcours ?

Leny Pain : Au départ, j’écrivais vraiment juste pour moi. J’écrivais sur mon ordinateur pour poser ce que je ressentais, pour développer mon vécu autour de la santé mentale et essayer de comprendre ce que je traversais. Puis je me suis dit que, vu l’importance que prend aujourd’hui la question de la santé mentale en France, surtout chez les jeunes, ça pouvait avoir du sens de publier ce que j’avais écrit. Je voyais ça comme un témoignage, quelque chose de concret, basé sur ce que moi j’avais vécu. J’avais envie de le partager pour montrer aux adolescents qu’ils ne sont pas seuls à vivre ce genre de choses. C’est à la fois quelque chose de thérapeutique pour moi, et une manière de dire aux autres, on est plusieurs à traverser ça, et on peut en parler.

Plein Espoir :  Dans ton livre, tu t’appliques à décrire les émotions et les symptômes, sans toujours parler de « dépression ». Pourquoi ce choix ?

Leny Pain : Je ne voulais pas que le mot dépression revienne à toutes les pages. Je voulais surtout montrer ce que ça fait de l’intérieur, les sensations, les pensées, le mal-être. Je me suis dit que sinon les gens allaient se dire : « Encore un ado en dépression », et ne pas vraiment chercher à comprendre. Je voulais quelque chose de plus humain, plus diversifié.

Plein Espoir : As-tu eu des échos de lecteurs qui se seraient reconnus dans ton récit ?

Leny Pain : Oui, et ça m’a beaucoup marqué. Notamment un autre ado qui m’a contacté il y a environ deux mois. Il m’a dit que mentalement, ça n’allait pas du tout. Il a utilisé des mots forts, il pensait souvent au suicide et ressentait régulièrement l’envie de se faire du mal. Il m’a aussi expliqué qu’il ne voulait pas aller à l’hôpital, mais qu’il voulait quand même que quelqu’un l’aide. Je l’ai écouté, bien sûr, mais je lui ai tout de suite précisé que je n’étais pas un professionnel de santé. Je lui ai dit que je pouvais être là pour l’entendre, le soutenir, mais que je ne pouvais pas tout faire, surtout quand on parle de choses aussi graves. Je l’ai donc orienté vers des spécialistes, vers des psychologues, et je lui ai aussi parlé de la possibilité de faire un court séjour à l’hôpital psychiatrique. Je lui ai expliqué que, même si personnellement, l’hospitalisation ne m’avait pas vraiment aidé à ce moment-là, ça ne voulait pas dire que ça ne pourrait pas l'aider lui. Ce qui m’a frappé, c’est qu’il n’avait pas vraiment les ressources ni les informations nécessaires pour savoir où demander de l’aide. Et de voir que mon histoire avait permis à quelqu’un d’oser parler, de chercher du soutien, ça m’a profondément touché.

Plein Espoir : Est-ce que tu aimerais faire passer un message pour les ados qui traversent la même chose que toi ?

Leny Pain : Je dirais surtout de ne pas rester seul. Même si c’est très difficile, parler est vraiment l’une des choses les plus importantes quand on va mal. Je sais que ce n’est pas simple d’exprimer ce qu’on ressent, qu’on a peur d’être jugé ou de ne pas être compris, mais garder tout pour soi fait souvent encore plus souffrir. Les médicaments peuvent parfois aider au début, mais ce n’est pas la solution à long terme. Les antidépresseurs bloquent tes émotions par exemple, ça agit sur partie du cerveau, ce n’est pas idéal sur le long terme. Ce qui aide vraiment, c’est le soutien, l’écoute et le fait de pouvoir se confier à quelqu’un. Que ce soit un parent, un adulte de confiance, un ami ou un professionnel. Et surtout, il faut se rappeler qu’on n’est pas seul à traverser ça.

Le témoignage de Leny rappelle que, face à la souffrance psychique des ados, l’écoute des proches, l’accès à des professionnels et la reconnaissance de cette détresse comme réelle et non comme une simple « crise d’ado », sont essentiels. Les réseaux sociaux, eux, ne sont ni entièrement toxiques ni anodins, ils peuvent offrir du soutien autant qu’amplifier les fragilités. L’enjeu n’est donc pas seulement de les interdire, mais surtout de donner aux jeunes du recul, des repères et des espaces sécurisés pour s’exprimer et de créer des lieux de parole, à l’école, en famille ou en ligne. Parce que la santé mentale des jeunes n’est pas une phase, mais un véritable enjeu de société.

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25 février 2026

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