À La Maison Perchée, une organisation guidée par la communauté
À La Maison Perchée, l’accompagnement ne se joue pas seulement dans ce qui est proposé, mais dans la façon dont le lieu s’organise et se pense avec celles et ceux qui le font vivre. Ici, la gouvernance, la pair-aidance et les espaces de discussion font partie intégrante du chemin de rétablissement. Une manière d’ancrer le projet au plus près de la communauté, sans jamais perdre de vue les personnes concernées.
Quand je pousse la porte de La Maison Perchée, en ce mardi matin, rien ne distingue ce lieu, au premier regard, d’un café tout ce qu’il y a de plus classique. Tables en bois, lumière douce, de petits groupes installés autour d’une boisson chaude, en train de discuter. Un barista m’accueille avec un large sourire, et me demande si je souhaite commander quelque chose. Puis, il me demande si c’est la première fois que je viens ici, si j’ai déjà entendu parler de l’endroit ? J’habite à quelques minutes. Je n’ai jamais osé pousser la porte. Et pourtant, je comprends très vite que ce lieu n’est pas tout à fait comme les autres. Avant d’être un espace en dur, La Maison Perchée est une association créée en 2020 qui accompagne des jeunes adultes de 18 à 40 ans concernés par des troubles borderline, bipolaires ou schizophréniques, ainsi que leurs proches dans leur chemin de rétablissement. En s’appuyant sur la pair-aidance, elle œuvre au quotidien à faire évoluer les pratiques en psychiatrie et à déstigmatiser la santé mentale dans la société.
« Le matin, notre café associatif est ouvert au grand public. On peut venir boire quelque chose, s’informer, parler de santé mentale ou d’autres choses. L’espace est animé par des pair-aidants bénévoles, formés à l’accueil et à la préparation de notre carte de boissons, m’explique Hana Levy Soussan, responsable des programmes d’accompagnement depuis plus de quatre ans. L’après-midi, l’espace est réservé aux membres de notre communauté qu’on appelle La Canopée. » Le fonctionnement de la Canopée est volontairement simple. Après un entretien et une cotisation annuelle de 20 euros, chacun est libre de participer aux activités proposées. Un premier temps pour faire des rencontres, essayer de nouvelles choses, mais aussi, avancer, pas à pas, dans son chemin de rétablissement. Personnellement je vis avec un trouble anxieux donc je comprends que je ne peux pas rejoindre cette communauté. Mais je comprends complètement ce besoin de se retrouver entre personnes qui vivent des expériences similaires, et je mesure combien l’existence d’un espace bienveillant, pensé pour ces parcours précis, peut être important.
Des activités pour avancer sur le chemin du rétablissement
Ensuite, pour celles et ceux qui le souhaitent, il est possible de passer de la participation à la contribution. Deux fois par an, l’association propose des formations à la pair-aidance. Pendant quatre mois, les membres se forment à l’écoute, apprennent à raconter leur parcours et à accompagner les autres. Ensuite, ils s’engagent bénévolement au sein du lieu. À l’accueil, à la cafétéria, dans les activités ou lors des premiers entretiens, ils font vivre, au quotidien, cette communauté fondée sur l’entraide et le partage d’expériences. « L’idée est de travailler en complémentarité d’autres formes de soins », détaille Hana.
Concernant les activités, elle m’explique qu’il s’en tient une chaque jour, dans le lieu mais aussi en ligne, puisque près de 40 % de la communauté de La Maison Perchée ne vit pas à Paris. Il n’est donc pas indispensable, comme moi, de vivre à côté de ce lieu. Ce qui compte, c’est qu’il reste accessible, pensé pour celles et ceux qui en ont besoin, où qu’ils se trouvent. L’accompagnement proposé s’organise autour de cinq grands axes, pensés à partir des besoins exprimés par la communauté. Le premier consiste à mieux comprendre et pouvoir parler de ses troubles, à travers des groupes de parole, en présentiel comme à distance. Le deuxième est consacré à l’hygiène de vie, avec des activités comme la danse, le yoga ou des temps d’échange autour de l’alimentation. Un troisième axe, c’est la sociabilisation. Au sein de l’association, tout est pensé pour créer du lien, parfois à travers des gestes simples, comme ces ateliers d’écriture de lettres destinées à des personnes hospitalisées, ou des initiatives comme "ramène ton soignant”. Vient ensuite la question de la confiance en soi, souvent fragilisée par les troubles psychiques : comment s’autoriser à nouveau à avoir des projets, des désirs, une vie amoureuse quand tout semble trop difficile ? Et pour finir, l'axe qui accompagne à reconstruire ses projets, professionnels et/ou personnels : construire des projets qui font sens pour la personne. Autant de sujets abordés au fil des activités, pour aider chacun à se reconstruire, à son rythme et à rêver plus loin.
Interroger la communauté sur ses besoins concrets
Côté gouvernance, je me demande comment les rôles sont pensés pour maintenir un lien constant avec la communauté et intégrer, à chaque étape, les besoins des personnes concernées. Hana m’explique que La Maison Perchée s’appuie sur une équipe de douze salariés qui fait vivre le lieu au quotidien, aux côtés d’un conseil d’administration et d’un collège des membres, élus pour un an par les 250 Canopiens et les pairs-aidants. Cette organisation permet aux membres d’être associés aux évolutions du projet. Le programme de la Canopée, par exemple, a beaucoup évolué : d’un fonctionnement très libre à ses débuts, il est aujourd’hui davantage rythmé puisqu’il dure un an, avec des temps réguliers de bilan, les « pots d’escale », pour faire le point sur le parcours individuel au sein de l’association et les possibles manquements.
Mais aussi, lorsqu’un problème apparaît, chacun est libre d’en parler. L’équipe salariée fait d’abord le point sur ce qui ne fonctionne plus, puis saisit le collège des membres pour recueillir les retours de la communauté. Selon les sujets, les échanges peuvent être approfondis ou plus rapides, afin d’avancer sans bloquer les décisions. Une fois arbitrées, celles-ci sont ensuite présentées à l’ensemble des membres lors de temps collectifs dédiés, pensés comme des moments d’explication et de dialogue.
Les élections du collège des membres se font en ligne, afin que l’ensemble de la communauté soit prise en compte, y compris celles et ceux qui participent à distance. Le dispositif est encore en construction, mais il traduit une attention constante portée à la place des membres dans les décisions. À La Maison Perchée, je découvre que rien ne se pense sans eux. L’évolution du format de la Canopée en est un exemple. « On fait remonter les problèmes au collège des membres, on échange, on ajuste », détaille-t-elle. Jusqu’ici, l’équipe s’appuyait sur des indicateurs très concrets : la fréquentation des activités, des questionnaires pour comprendre ce qui aide le plus au rétablissement. « Je regardais ce qui fonctionnait, ce qui aidait vraiment, puis on adaptait la programmation. » Aujourd’hui, l’objectif est d’aller plus loin encore. Confier au collège des membres le soin de formuler les questions, d’interroger la communauté sur ses besoins, ses attentes, les activités à développer ou à faire évoluer. Une manière de maintenir, à tous les niveaux, une attention fine au vécu des personnes concernées, et d’inscrire la gouvernance dans une écoute continue, au plus près des besoins exprimés par la communauté.

Grandir sans perdre le lien avec la communauté
À mesure que La Maison Perchée grandit, l’association ajuste son cadre, sans jamais perdre de vue l’attention portée aux besoins de la communauté. Certaines décisions ont ainsi été clarifiées, comme la politique de rémunération : lorsque l’animation d’un atelier relève d’une activité professionnelle, qu’il s’agisse de pairs-aidants ou d’intervenants extérieurs, elle est désormais rémunérée. Ces ajustements répondent aussi à des contraintes très concrètes. La pression sur la capacité d’accueil est forte : trente places par mois pour une demande bien supérieure, ce qui pose la question de l’équité d’accès. Dans le même temps, la qualité et la sécurité des ateliers font l’objet d’une vigilance constante, selon qu’ils sont animés en solo ou en duo, et en fonction des profils des intervenants. En toile de fond, un enjeu demeure central : maintenir une culture du soin au sein même de l’équipe, afin de préserver l’empathie et de prévenir la souffrance des salariés.
Aujourd’hui, parmi les bénévoles, Hana me dit qu’environ 10 % choisissent de se former à la médiation en santé par la formation à la pair-aidance. Un engagement précieux, mais aussi exigeant. Écouter, accueillir les récits des autres, accompagner sans se substituer aux soins peut être difficile. Les pairs-aidants traversent eux aussi des moments de fragilité, de fatigue, de retrait. Le collectif s’en trouve forcément mouvant, vivant, fait de présences et d’absences avec lesquelles il faut composer. C’est l’un des défis quotidiens de La Maison Perchée : tenir ensemble, sans figer, préserver le lien tout en respectant les rythmes de chacun, dans un contexte où le lieu a été fortement mis en lumière. Avec cette visibilité est venue une communauté large, engagée, mais aussi une pression accrue et son lot de difficultés. Ne jamais se trahir, ne jamais s’éloigner de ce qui a fondé le projet. En quittant les lieux, je mesure ce que ce modèle parvient à maintenir, malgré ses ajustements permanents et ses fragilités. Rien n’est jamais parfait, tout évolue, mais l’attention portée aux personnes concernées, elle, demeure. Et de mon côté, je sais déjà que je reviendrai.
La Maison Perchée, 59 avenue de la République, 75011 Paris. Le lieu est ouvert au grand public, du mardi au samedi, de 10h à 12h30 en semaine et de 10h à 18h le samedi.





