Moments difficiles : pourquoi nous cherchons des gourous ?
La sortie du film Gourou avec Pierre Niney nous pousse à poser une question que beaucoup d'entre nous préfèrent éviter : pourquoi, dans nos moments de fragilité, sommes-nous parfois attirés par des figures charismatiques ou des pratiques douteuses qui promettent guérison rapide et transformation radicale ? Loin de tout jugement, cet article explore les mécanismes psychologiques qui nous rendent vulnérables à ces discours, les besoins légitimes qu'ils exploitent, et les moyens de nous en protéger sans renoncer à notre quête d'espoir.
Nous avons tous, à un moment ou un autre de notre vie, ressenti ce vertige : celui de chercher désespérément une issue, une solution, quelqu'un qui aurait les réponses que nous n'arrivons plus à trouver. Quand on vit avec un trouble psychique, quand on traverse un deuil, une rupture, un burn-out, cette quête peut nous mener vers des territoires ambigus où la promesse de guérison côtoie l'emprise.
Pour Laurent Lacotte, ancien enquêteur de police devenu formateur en santé mentale, cette question n'a rien de théorique. Il y a une dizaine d'années, il ne correspondait pourtant pas au stéréotype de la personne "influençable". Avec vingt ans de carrière dans la brigade des stupéfiants, il avait développé une méfiance professionnelle envers toutes les formes de manipulation. Mais après avoir assisté à la chute d'un collègue du quatrième étage, il a développé un état de stress post-traumatique sévère. « Je me suis retrouvé incapable de sortir de chez moi. Je faisais crise de panique sur crise de panique, avec des difficultés respiratoires. L'impact sur mon quotidien était considérable. »
Malgré un suivi psychothérapeutique qui l'a aidé à sortir progressivement de chez lui au bout d’un an, Laurent restait en souffrance. C'est dans ce contexte qu'il a découvert l’“ABC” (une pratique pseudo-scientifique qui a fait l'objet de multiples signalements à la Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires, ndlr), lors d'un week-end dans le sud de la France, une pratique alternative qui allait le séduire. Cette première séance, où un praticien applique les mains sur différentes zones du corps pour "libérer les émotions", lui a au départ procuré une forme de soulagement. Mais surtout, elle lui a redonné de l'espoir. Un sentiment que je connais bien. Quand la douleur devient insupportable, quand plus rien ne semble fonctionner, on s'accroche à n'importe quelle lueur, même la plus fragile ou dangereuse.
Aujourd'hui, avec le recul que donne le rétablissement, il pense que c’est son état de détresse qui lui a fait ouvrir des portes qu’il n’aurait pas franchies autrement. « Quand on ne va pas bien, on est prêt à tout pour aller mieux, confie t-il. Même si on a des doutes sur ce qu'on va faire, tout semble bon à prendre. Ce qu'on cherche, c'est simplement d'aller mieux, de respirer à nouveau. »
Déborah Romain-Delacour, docteure en psychologie, explique que cette sensibilité accrue n'a rien d'une faiblesse personnelle : « Quand on est fragile psychiquement, on a ce qu'on appelle une baisse des défenses critiques. Notre esprit critique ne fonctionne plus comme d'habitude. Le stress et l'anxiété créent au niveau neuronal une sorte de blocage. On devient alors plus sensible, plus réceptif à “la pensée magique”(croyance en des solutions miracles, ndlr). »
Ce que nous cherchons vraiment
Pour Laurent Lacotte, l'attrait de l”ABC” ne se résumait pas au bien-être physique ressenti. « Ça m'a redonné de l’élan, je pouvais participer à un mouvement, retrouver un autre métier, partir sur une autre voie. » À ce moment-là de sa vie, il réfléchissait intensément à quitter la police pour se réorienter vers le développement personnel. Cette pratique semblait lui offrir une porte de sortie vers un avenir meilleur. Et c'est là que le piège se referme.
Car l'organisation fonctionne sur un modèle pyramidal : après avoir suivi des formations payantes, on peut devenir soi-même facilitateur (praticien certifié de la méthode, ndlr) et former d'autres personnes, moyennant finance. La promesse est double : guérir ET se réinventer professionnellement. Irrésistible.
« Quand on traverse une phase difficile, on a le sentiment d’avoir perdu le contrôle de notre vie, souligne Déborah Romain-Delacour. Face à cette incertitude et aux émotions difficiles, on va essayer de retrouver un sentiment de maîtrise. » Ces discours alternatifs simplifient les choses en donnant des explications simples et des solutions immédiates. Cela donne l'illusion de retrouver du contrôle et du sens.
Et puis il y a l'isolement. Quand je suis replié sur moi-même, en arrêt maladie ou en pleine séparation, je deviens particulièrement réceptif à quelqu'un qui semble me comprendre. « Les gourous et praticiens alternatifs viennent combler ce vide relationnel », prévient la psychologue. Ils apportent ce dont je suis privé : une présence, une écoute, un sentiment d'appartenance.
La mécanique de l'engrenage
Laurent a rapidement acheté les livres de Dain Heer, le "numéro deux" de l'organisation américaine derrière “ABC” et s'est inscrit à plusieurs formations pour devenir facilitateur. « Je voulais obtenir un diplôme, raconte-t-il. Le système, typiquement pyramidal, fonctionne par paliers : pour accéder aux "niveaux supérieurs" et pouvoir former d'autres personnes, il faut continuer à payer. » Ce qui a fini par alerter Laurent Lacotte, c'est justement ce fonctionnement opaque. « J'entendais parler les formateurs qui animaient les stages à Paris, ceux qui avaient pignon sur rue. Et plus je les écoutais, moins c'était crédible. Quand je posais des questions précises sur le fonctionnement de la méthode, ils n'avaient pas de réponse concrète. Tout se résumait à "c'est miraculeux, ça marche", sans aucune explication réelle. » Puis vient l'élément déclencheur. L'expérience négative de sa femme lors d'une formation à Lille lui a mis la puce à l'oreille. « Des personnes ont très mal réagi pendant la séance, elles sont parties en pleine paranoïa et ont quitté la salle. Pour ma femme, ça a été rédhibitoire. »
Pourtant, malgré ces signaux d'alerte, notre témoin est resté plusieurs mois dans cette organisation. Comment expliquer qu'on continue, même quand on commence à douter ?
La psychologue décrit un parallèle troublant : ces relations d'emprise fonctionnent exactement comme une addiction. Au début, c'est le renforcement positif. La pratique ou le gourou promet une récompense immédiate qui stimule le circuit de la récompense dans le cerveau. Puis vient la phase de tolérance et d'escalade. On a besoin de multiplier les séances, de s'investir davantage pour obtenir le même effet. Le cerveau en redemande toujours plus. Comprendre ce mécanisme est important : en fait on ne lutte pas seulement contre une croyance, mais contre un mécanisme neurologique puissant.
Sortir de l'engrenage
Pour Laurent Lacotte, la sortie s'est faite brutalement. « Un jour, en bon Bélier impulsif que je suis, j'ai arrêté net et je suis passé à autre chose. » Son ancien métier d'enquêteur l'a sans doute aidé à maintenir une vigilance minimale, mais il reconnaît : « qu’à l’époque j’étais si fatigué, en souffrance… que j’étais prêt à m'ouvrir à tout. » Aujourd'hui, il ne regrette rien : « Avec le recul, je me rends compte que ce qu'ils proposent n'est pas grand-chose. Mais quand on ne va pas bien, ça semble énorme. » Parallèlement à cette pratique, il explorait d'autres approches comme la sophrologie, ce qui l'a aidé à garder un certain recul et à ne pas s'enfermer totalement dans une seule pratique.
Déborah Romain-Delacour compare le processus de désengagement aux phases du deuil : déni, déclic, colère, puis reconstruction. « Souvent, la pratique ou le gourou a pris toute la place. Une fois qu'elle ou il disparaît, la personne se retrouve face à un vide qu'il faut recombler. Ça prend du temps. » Comme pour sortir d'une addiction, un seul accompagnement ne suffit pas. Il faut plusieurs types de soutien, et les proches jouent un rôle essentiel.
Un espoir éthique est possible
Notre quête de sens, notre besoin d'espoir, ne sont pas des faiblesses. Ce sont au contraire des moteurs de notre rétablissement. Le défi est de nourrir cet espoir de manière éthique, ancrée dans la réalité.
Nous protéger des dérives n'implique pas de renoncer à chercher du soutien. Cela signifie rester vigilants aux signaux d'alerte, cultiver nos liens avec nos proches, diversifier nos sources d'information, et nous rappeler qu'un véritable accompagnement vise toujours à nous rendre notre autonomie, jamais à nous en priver. Dans nos moments de vulnérabilité, nous méritons un espoir qui nous élève, pas un qui nous enchaîne.
En pratique :
Les signaux d'alerte à connaître
Comment distinguer un soutien sain d'une relation qui bascule vers l'emprise ? Déborah Romain-Delacour insiste sur une notion fondamentale : l'autonomisation. « Tout travail thérapeutique doit avoir au centre le développement du pouvoir d'agir de la personne », explique-t-elle. Un bon suivi comporte un objectif clair, un plan d'action avec un nombre de séances défini, et surtout une fin.
À l'inverse, plusieurs signaux doivent m'alerter : l'isolement progressif de mon entourage critique (« L'emprise passe par l'isolement »), les discours culpabilisants ou salvateurs du type « Il n'y a que moi qui peut te sauver », l'escalade financière (tarifs qui augmentent, dépenses qui s'accumulent), et surtout la peur. « Quand on commence à avoir peur de contrarier la personne qui nous accompagne, peur de dire ce qu'on pense vraiment, c'est qu'il y a un problème. », insiste la psychologue. Si je ressens de la peur, de la honte ou de la culpabilité dans une relation d'aide, c'est le moment de prendre du recul.
Si un proche glisse...
La tentation est immense de vouloir le « sauver », le confronter. Pourtant, Laurent Lacotte est formel : « On n'est pas prêt à entendre. Les "Tu ne devrais pas" ou les "Sois prudent", ça ne marche absolument pas. »
C'est cruel, mais c'est vrai. S'opposer frontalement risque de couper le lien. Le rôle du proche est autre : maintenir le lien coûte que coûte, être dans l'écoute sans jugement. « Le plus important, c'est la qualité du lien », rappelle Déborah Romain-Delacour. Car quand la personne a ses propres prises de conscience qui émergent, elle a besoin de pouvoir en parler sans être jugée. Il faut être présent le jour du déclic pour agir immédiatement : donner les ressources, accompagner vers un rendez-vous, rester à ses côtés.
Protéger mon esprit critique
Comment maintenir mon esprit critique dans mes périodes de fragilité ? En m'appuyant sur des ressources fiables en psychoéducation : des sites de qualité, des podcasts, des articles qui expliquent le fonctionnement du cerveau. Comprendre ce qui se passe en moi, c'est déjà développer des ressources.
Mais aussi par des gestes simples : marcher une demi-heure par jour, voir la lumière du jour, maintenir des liens sociaux sincères. Et diversifier mes sources d'information, vérifier les contenus, chercher la confrontation d'idées plutôt que la simple confirmation de ce que je pense déjà.
Des ressources fiables pour se documenter et comprendre :
- Psycom : un portail d'information en santé mentale avec des fiches pratiques par trouble
- Plein Espoir : notre média dédié à la santé mentale et au rétablissement
- Santé mentale France : des ressources et informations sur le rétablissement
- Podcast : "Les Maux Bleus" (France Culture)
En cas de doute sur une pratique ou un praticien :
- Miviludes : Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires. Numéro vert de la Miviludes : 0 800 13 12 00 (gratuit, du lundi au vendredi)
Besoin d'aide ou d'écoute :
- Unafam : soutien aux familles et proches de personnes vivant avec un trouble psychique
Premiers secours en santé mentale : formations pour accompagner un proche en difficulté





