« Je l’ai vécu comme un échec » : comment accepter les rechutes quand on vit avec un trouble psychique ?
Dans la vie, nous traversons tous des périodes plus heureuses, apaisées et d’autres plus difficiles. Mais quand on vit avec un trouble psychique, ces variations peuvent être plus intenses. Les symptômes reviennent parfois et avec eux, le découragement. Léa, qui vit avec un trouble anxieux, nous raconte comment elle apprend peu à peu à accepter que les rechutes font aussi partie du parcours de rétablissement.
La santé mentale n’est pas une ligne droite. Il suffit d’une séparation amoureuse, d’un conflit avec un collègue, d’une inquiétude pour un proche, d’une période de fatigue ou de stress, et tout devient plus compliqué. Quand on vit avec un trouble psychique, le quotidien demande des ajustements permanents et ces variations peuvent être plus intenses. Je le sais d’autant plus que je vis moi-même avec un trouble anxieux. Je dois faire avec des peurs qui ne se voient pas. Cette boule au ventre au réveil. Cette tension qui s’invite dans les gestes les plus simples, comme faire son lit, préparer un café, ou simplement sortir de chez soi. À cela s’ajoutent le regard des autres, leurs mots maladroits, leurs incompréhensions, parfois leurs jugements. Alors, on s’organise, on prévoit, on met en place des petites stratégies pour continuer à avancer, même si on aimerait ne pas en avoir besoin. Et puis il y a plus dur encore. Malgré tous nos efforts, le suivi thérapeutique, les outils appris avec le temps, malgré des périodes où tout semble aller mieux, il arrive qu’il y ait des jours plus difficiles. Parfois même une vraie rechute et cette impression décourageante de revenir en arrière.
« Je me suis fait peur »
Comme moi, Léa, 32 ans, vit avec un trouble anxieux. Elle a dû, elle aussi, accepter que les rechutes fassent partie de son parcours de rétablissement. De ce qu’elle se souvient, l’anxiété a toujours été là. Longtemps, elle s’est dit que c’était son tempérament, que c’était sa manière d’être au monde, que rien, au fond, ne la changerait. Jusqu’à ce que quelque chose bascule en elle en 2019. « Pendant plusieurs semaines, je ne pouvais plus rien faire. J’étais vraiment paralysée par l’angoisse. » Pour la première fois, elle consulte un psychologue. Peu à peu, elle se stabilise. Mais en 2023, la situation se dégrade nettement. « C’était devenu complètement hors de contrôle. J’avais du mal à sortir de chez moi. Je ne pouvais plus travailler. » Cette fois, elle consulte une psychiatre qui met en place un traitement. Les anxiolytiques l’aident, mais ils ne peuvent pas être pris longtemps. Elle poursuit donc avec un antidépresseur. En parallèle, elle commence une thérapie cognitivo-comportementale (TCC). « Je faisais moins de crises d’angoisse. Les phases dépressives étaient beaucoup plus gérables. Je pouvais de nouveau respirer. » Deux ans plus tard, avec l’accord de son médecin, Léa tente d’arrêter son traitement. Le dosage étant faible, le sevrage est rapide. « J’étais très contente. Je l’ai vécu comme une victoire. Comme si, cette fois, c’était derrière moi. » Pendant trois ou quatre mois, tout se passe bien. Puis les symptômes reviennent. Une vraie rechute. « Je dois reconnaître que je me suis fait peur. » Elle rappelle sa psychiatre en catastrophe et reprend son traitement.
« J’avais intégré cette idée de progression continue »
Ce qui est difficile, dit-elle, ce n’est pas seulement de recommencer à prendre un médicament. Les séances chez sa psychologue s’étaient espacées. Elle avait le sentiment d’avoir passé un cap. « Dans ma tête, c’était logique : j’avais travaillé, j’avais progressé, donc la suite ne pouvait être que positive. J’avais intégré cette idée d’une progression continue. » Quand elle retourne voir sa psychiatre, cela s’entend dans sa manière de parler. « Là, je ne gère plus. Il faut que je reprenne le traitement. » Et presque aussitôt, elle précise que ce sera temporaire. Les mois passent et le discours change. Il faut envisager autre chose. « On a eu cette conversation un peu difficile où l’on évoque la possibilité, peut-être même la probabilité, que j’aie besoin de ce traitement plus longtemps que prévu. Peut-être pas toute ma vie, mais que ça se compterait plutôt en années qu’en mois. »
« J’ai appris à accepter qu’on ne guérit pas, on vit avec »
Elle marque une pause. Le mot qui revient, c’est le découragement. « J’ai eu cette sensation de régression. Même si ma psychiatre m'a expliqué que ce n’était pas un échec, que la maladie n'était pas linéaire, que ce n’était pas une marche arrière mais un ajustement… Moi, je l’ai vécu comme un échec. Comme si tout le travail fait jusque-là ne suffisait pas. Comme si je n’avais pas assez bien travaillé sur moi. » Je l’écoute et je connais ce vertige. Quand Léa parle de régression, d’échec, quelque chose en moi fait écho. Ces moments donnent l’impression d’avoir raté une marche. On peut se sentir coupable. Honteux. Découragé. On se demande ce qu’on a mal fait, où l’on s’est trompé, pourquoi on n’a pas réussi à aller mieux pour de vrai. Léa met aussi des mots très clairs sur ce que cette rechute vient bousculer. « Cette période m’a fait comprendre qu’on ne “guérit” pas d’un trouble psychique. On vit avec. On fait avec. On apprend à composer du mieux possible. Ce n’est pas une grippe qui passe avec un traitement et du repos. C’est quelque chose qui est en nous et sur lequel on n’a pas toujours de prise. »
Elle parle aussi du poids du regard des autres. « Mes proches n’ont aucun problème à accepter qu’un diabétique prenne de l’insuline toute sa vie. C’est évident, nécessaire. Pour un antidépresseur, c’est autre chose. On projette tout de suite des choses négatives. On imagine une fragilité, un déséquilibre, parfois même une faiblesse. Une béquille qu’on accepte si elle est là quelques mois, mais dire qu’on prend un antidépresseur depuis plusieurs années, ce n’est pas acceptable. » Je l’entends, et comme je prends un traitement depuis plus de dix ans, je sais combien c’est difficile à accepter et d’en parler. « Même quand on sait que les médicaments répondent à un trouble identifié, il y a toujours cette petite voix qui te demande si tu es vraiment toi avec, si tu ne devrais pas tout faire pour réussir sans », confie-t-elle. Cette voix, me dit Léa, « elle pèse ». Et non, ce n’est pas anodin de devoir chaque jour penser à prendre un traitement pour continuer à fonctionner “normalement”.
« J’ai tendance à retenir que ce qui ne va pas »
Elle poursuit. « Il y a aussi quelque chose d’assez paradoxal dans ma situation. De l’extérieur, je suis plutôt perçue comme quelqu’un d’énergique, drôle, très sociable. Je donne le change sans trop d’effort. » La première fois que sa psychiatre l’arrête trois semaines, au travail, c’est la surprise générale. « Personne ne s’y attendait. » À partir de là, elle décide de ne plus cacher. « J’ai presque mené un combat personnel : en parler au bureau, pour normaliser les choses. Montrer qu’on peut être compétente, investie, appréciée, et en même temps vivre avec un trouble anxieux et suivre un traitement. » Mais cette visibilité a un prix. « Je sais que certains collègues ont pu se demander, plus ou moins explicitement : est-ce qu’elle est vraiment fiable ? Si elle fait une crise d’angoisse, si elle est de nouveau en arrêt, est-ce qu’on peut compter sur elle ? » Elle résume cette difficulté d’une phrase : « Il faut pouvoir rendre visible la réalité des troubles psychiques, sans que ça devienne un stigmate. »
Concernant l’acceptation de son trouble et de l’impact qu’il a sur sa vie, Léa est lucide. « J’ai aussi un vrai problème de perfectionnisme et cette rechute a été d’autant plus difficile à accepter pour cette raison. Aussi, j’ai une mémoire très sélective : j’ai tendance à retenir que ce qui ne va pas. » La semaine dernière, sa psychiatre l’a justement invitée à regarder en arrière, à prendre du recul sur le chemin parcouru. « Elle m’a dit : “Rappelez-vous dans quel état vous étiez quand vous êtes arrivée ici pour la première fois. Regardez où vous en êtes aujourd’hui.” » Léa esquisse un sourire. « Ce n’est pas un pas en avant, trois pas en arrière. C’est un chemin avec des détours. Et même si j’ai du mal à l’intégrer, objectivement, je ne suis plus du tout la même qu’il y a deux ans. » Par exemple, aujourd’hui, elle repère plus vite les signaux. « Quand une phase dépressive commence à s’installer, je la vois venir. Je sais identifier les pensées qui s’assombrissent, l’énergie qui baisse. » Cela ne rend pas les choses faciles pour autant. « J’aimerais que ce soit plus simple, plus linéaire, plus prévisible. »
La nécessité d’apprendre l’autocompassion
Et puis il y a cette difficulté plus intime. « J’ai énormément de mal à pratiquer l’autocompassion. Être indulgente envers moi-même. Je suis capable d’une grande douceur avec les autres, mais envers moi, c’est beaucoup plus compliqué. » Aujourd’hui, elle essaie pourtant de s’y contraindre. « C’est un travail permanent. Me répéter : sois plus clémente. Tu fais comme tu peux. »
Ce que Léa décrit, beaucoup de personnes confrontées à des difficultés psychiques l’expérimentent aussi au cours de leur vie. Pour préserver sa santé mentale, il faut souvent apprendre à déplacer le regard que l’on porte sur soi. À se détacher de l’idée de performance, de guérison définitive, d’un chemin qui avancerait toujours dans le même sens. L’autocompassion n’est pas une défaite. C’est une manière de reconnaître ses limites sans s’y réduire.
Peut-être est-il aussi temps d’interroger le mot même de « rechute ». Il donne l’impression de revenir au point de départ, comme si tout ce qui avait permis d’avancer jusqu’alors n’avait servi à rien. En réalité, les moments de faiblesse ou de moins bien ne sont jamais exactement les mêmes. On les traverse avec d’autres repères, d’autres ressources, parfois aussi une compréhension plus fine de ce qui se joue.
Et comme pour Léa, avec le temps, ce qui ressemblait à un défaut de caractère cesse peu à peu d’être vécu comme une faute. Cela devient une part de soi avec laquelle on apprend à composer. Pas un monstre intérieur, ni une faiblesse morale, mais une sensibilité particulière qui demande plus d’attention et de soin. Prendre soin de sa santé mentale, c’est peut-être aussi cela : accepter ces mouvements, ces fragilités, et continuer à construire sa vie avec elles, même si le chemin se révèle parfois plus long qu’on ne l’avait imaginé.





