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Jean-Victor Blanc : « Le chemsex, c’est le symbole d’une époque où l’intimité fait peur »

Juste avant de se mettre à nu devant quelqu’un, au sens propre comme au figuré, il est parfois difficile de lâcher prise. Nous aimerions être plus à l’aise, plus léger. Pour ne plus ressentir cette pression, certaines personnes font usage de drogues dans leurs pratiques sexuelles. Ce phénomène à un nom, il s’appelle le chemsex. Quand on parle du chemsex, c’est souvent sous l'angle du scandale, de l'exceptionnel, comme si ça ne concernait qu'une minorité. Mais derrière cette pratique, se cache une réalité que nous connaissons tous et toutes : la honte, l'isolement, la pression sur les corps, le jugement de la société. Pour en parler, nous avons rencontré Jean-Victor Blanc, psychiatre et addictologue, qui publie Des amours chimiques, le fléau du chemsex (éd. Seuil).

On n'a jamais autant eu d'outils pour entrer en relation avec les autres. Et pourtant, la solitude ne diminue pas. En quelques années, les rencontres sont passées des bars, des cafés et des boîtes de nuit à une porte close, entre inconnus, via une application où les corps sont évalués avant même qu’on ne soit parlé.
Cette évolution n'est pas neutre. La pression à la performance sexuelle n'a jamais été aussi forte, ni généré autant de souffrance.

Depuis huit ans, le psychiatre et addictologue Jean-Victor Blanc reçoit des patients dans sa consultation spécialisée sur le chemsex à l'hôpital Saint-Antoine à Paris. Il nous raconte avoir voulu écrire ce livre pour sortir ces histoires du silence. Pas pour faire peur. Mais pour expliquer, et surtout donner un visage humain à une réalité  dont on parle encore trop peu.

Plein Espoir : Pour celles et ceux qui ne le savent pas, qu'est-ce que le chemsex exactement ?

Jean-Victor Blanc : C'est l'usage volontaire de drogues, souvent de nouveaux produits de synthèse comme le GHB, la 4-MEC ou la 3-MMC, pour modifier et intensifier l'expérience sexuelle. Ces substances promettent beaucoup. Lever les inhibitions, ressentir une forme de fusion avec son ou ses partenaires, intensifier le plaisir. Pour des personnes qui souffrent de solitude ou d'anxiété, qui ont du mal à se sentir à l'aise avec leur corps ou avec les autres, cette promesse peut sembler presque irrésistible. Le problème, c'est que ces produits sont très addictifs. Et l'addiction au chemsex, c'est une double dépendance. À des substances, mais aussi à un contexte. On ne devient pas accro uniquement aux produits de synthèse, on devient accro à ce que ces drogues permettent de vivre, ou de ne plus ressentir.

Plein Espoir : Prendre des produits pour lever une inhibition dans l'intimité, même dans la drague, ce n'est pas nouveau. On pense à l'alcool par exemple. Mais alors, pourquoi parle-t-on d'épidémie aujourd'hui ? Qu'est-ce qui a changé exactement ?


Jean-Victor Blanc : C'est vrai, ce n'est pas nouveau. L'alcool lève bien les inhibitions. Ce qui a tout changé, c'est l'arrivée des applications de rencontre. Grindr (l'application de rencontre n°1 de la communauté LGBTQIA+, ndlr) a été créée en 2009 et est arrivée en France au début des années 2010. Puis, il y a eu Tinder. En quelques années, ces plateformes ont déplacé les rencontres de l'espace public vers la sphère privée. On ne se retrouve plus dans un bar, une boîte de nuit, un lieu partagé où il y a des gens autour de soi. On se retrouve directement chez les gens, seul, via une application dont le modèle économique repose sur l'objectivation des corps. Les profils se réduisent à quelques photos, quelques critères objectifs comme la taille du pénis pour les hommes homosexuels. Et dans cet espace-là, très privé, très isolé, la pression à la performance sexuelle s'est encore intensifiée. Quand j'ai ouvert ma consultation en 2017, j'ai été submergé par les demandes. Aujourd'hui en France, on estime entre 100 000 et 200 000 personnes qui pratiquent le chemsex, essentiellement des hommes homosexuels, parce qu'il permet de tenir face à cette pression. De se sentir, l'espace d'une nuit, à la hauteur. Mais à quel prix ? Après, le phénomène est plus large qu'on ne le croit : un tiers des jeunes adultes, hommes et femmes, a déjà pris une substance pour modifier une expérience sexuelle.

Plein Espoir : Ce que révèle aussi cette pratique, c'est qu'on a complètement changé notre rapport au corps ?


Jean-Victor Blanc : Oui, et c'est quelque chose que je vois très clairement en consultation. Les injonctions esthétiques sont partout, de plus en plus fortes. Se mettre à nu devant quelqu'un est devenu une épreuve pour beaucoup d'entre nous. Et cette peur-là, elle n'est pas propre aux personnes qui font du chemsex. Elle nous concerne toutes et tous, à des degrés divers. Même si les hommes ont historiquement été moins soumis que les femmes à la pression de l'image, on voit que ça change. Il suffit de regarder les corps qui sont censés incarner la masculinité aujourd'hui. On veut la mâchoire parfaite, le ventre plat, les muscles saillants. Les anciens géants de la tech, qui étaient des gringalets, sont devenus hyper musclés. Ces nouveaux modèles exercent une pression réelle. Le chemsex est emblématique de cette transformation de notre rapport au corps. Il nous parle de ce que les réseaux sociaux ont fait de nos désirs, et de la solitude qui se cache derrière les profils et les photos.

Plein Espoir : Dans votre livre, vous parlez essentiellement des hommes homosexuels. Est-ce que ça peut aussi concerner les femmes, les couples hétérosexuels ?


Jean-Victor Blanc : Aujourd'hui, en consultation, je reçois quasi exclusivement des hommes ayant des relations avec des hommes. Ce n'est pas un hasard. La communauté gay a été la première touchée, en partie parce que des applications comme Grindr ont d'abord été pensées pour elle. Mais aussi parce que les personnes LGBTQIA+ sont deux fois plus exposées à la dépression, aux troubles anxieux, aux addictions et au stress post-traumatique que les personnes hétérosexuelles. Beaucoup d'hommes homosexuels ont grandi avec des expériences de violence ou de harcèlement homophobes. Pour certains, la relation à l'autre est devenue insécurisante, parfois impossible. Dans ce contexte, prendre des drogues pour effacer la honte, la peur, la douleur peut attirer, même si on sait que ce n'est pas une solution. Pour donner une idée de l’ampleur du phénomène, en 2025, les hommes gays mouraient plus souvent du suicide que du VIH. Cette phrase dit quelque chose d'essentiel sur l'état de la communauté. Et sur l'urgence d'en parler.

Après, je commence à recevoir quelques hommes hétérosexuels, souvent dans des contextes particuliers comme le milieu libertin ou des situations d'addiction sexuelle. Mais c'est encore rare. Chez les femmes, c’est très différent. Il y a moins cette vision de la performance, moins cette réduction du corps à des critères objectifs. Ce n'est pas un hasard non plus qu'il n'existe pas l'équivalent de Grindr pour les lesbiennes. Cela dit, la souffrance liée à l'intimité, à la pression sur le corps, à l'anxiété dans la rencontre avec l'autre, elle ne concerne pas que les hommes gays. Elle nous touche tous, d'une façon ou d'une autre.

Plein Espoir : Toutes les personnes qui ont déjà consommé lors d’un rapport sexuel n’ont pas un problème d’addiction. A quel moment est-ce qu’on a besoin d’aide ? 


Jean-Victor Blanc : C'est vrai, tout le monde ne développe pas une addiction, et heureusement. Mais il y a aussi des signes assez simples à repérer quand ça devient un problème. On rate le travail, on s'isole, on n'est plus capable d'avoir une sexualité sans produit. Le magazine Têtu a d'ailleurs lancé le mois d'avril Utile, qui propose un temps pour se poser des questions essentielles pour savoir si on est en train de basculer dans l’addiction. Quand est-ce que je consomme, comment, avec qui, dans quels contextes ? Quels effets ça a sur ma santé, ma vie sociale, affective, professionnelle ? Est-ce que je suis encore capable de penser ma sexualité sans substances ? Est-ce que je suis capable d'explorer d'autres sources de plaisir ? Est-ce que je peux me fixer des objectifs atteignables : lever le pied, faire une pause ? C'est aussi un moment collectif pour se parler, partager ses expériences, rompre l'isolement et s'entraider.

Après, quand on sent qu'on a besoin de soutien, il est important d'en parler autour de soi. On peut commencer par son médecin traitant ou un médecin communautaire, s'orienter vers l'association AIDES ou le 190, le centre de soins et de suivi médical spécialisé en santé LGBT+. Il y a aussi des groupes de parole avec l'association chemspause, des suivis en addictologie, des psychothérapies, des groupes de Narcotiques Anonymes engagés sur le sujet. Le soutien des pairs compte énormément pour s'en sortir. Mais la première étape, souvent la plus difficile, c'est d'abord de sortir du déni et de la honte.

Plein Espoir : Qu'est-ce que tu espères avec ce livre ?

Jean-Victor Blanc : Le chemsex reste un sujet difficile à aborder. Il mêle la drogue, la sexualité, des questions sur l'identité. Une convergence de sujets qui font peur et dont notre société a encore du mal à parler sans juger. Pendant longtemps, il n'a été traité que sous l'angle du fait divers. Les choses sont en train de bouger : au début de l’année, la ministre de la santé a commandé un rapport sur le sujet au professeur Benyamina, chef du service d'addictologie à l'hôpital Paul Brousse à ce sujet. C'est un signe que les pouvoirs publics commencent enfin à prendre la mesure du phénomène. Mais on en est encore aux débuts.

J'espère que ce livre pourra d'abord donner de l'espoir aux personnes concernées. Montrer qu'il existe des chemins pour s'en sortir. J'espère aussi que ça pourra prévenir. Parce que plus on commence tôt avec le chemsex, plus il est difficile de construire une sexualité sobre. La promesse des amours chimiques a un prix. Et plus on en parle, plus on se donne les moyens de le comprendre.

Chez Plein Espoir, nous croyons que personne ne devrait traverser ça seul. Que la souffrance psychique qui se cache derrière une addiction mérite d'être accompagnée, pas condamnée. Et que comprendre ce qui se joue dans nos rapports au corps, à l'intimité, aux autres, c'est déjà une façon d'avancer.

Si vous vous reconnaissez dans ce que vous venez de lire, ou si vous pensez à quelqu'un que vous connaissez, n'hésitez pas à en parler. À un soignant, à une association, à quelqu'un en qui vous avez confiance. Le rétablissement est possible. Des personnes s'en sont sorties. Vous pouvez, vous aussi.

Des amours chimiques, le fléau du chemsex, Jean-Victor Blanc, éditions Seuil, parution le 3 avril 2026.

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03 avril 2026

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