Que faire quand on pense qu’un ami ne va pas bien ?
Quand une personne proche de nous ne va pas bien, il n’est pas toujours facile de savoir quoi faire. Faut-il dire quelque chose ou attendre ? Entre le désir d’être présent pour l’autre et la peur de se tromper, on ne sait pas toujours quelle attitude adopter. La psychiatre Anne Sauvaget nous explique comment repérer les signes qui doivent alerter, aborder le sujet avec bienveillance, savoir quand solliciter un soutien extérieur et où poser ses limites.
L’amitié compte beaucoup dans nos vies, même si on en parle assez peu. Elle passe par des choses simples : les messages qu'on envoie pour partager une blague, les appels que l’on passe sans se demander si c’est le bon moment, et, plus largement, le fait de savoir que cette personne est là pour nous. Mais, que devient-elle quand un ami traverse une période vraiment difficile ? Chez Plein Espoir, il était important pour nous d’en parler.
Tout commence généralement par de petites choses, en apparence anodines. Un ami qui répond moins souvent aux messages, qui annule des plans à la dernière minute, qui s’éloigne du groupe sans vraiment expliquer ce qu’il se passe. Les conversations deviennent plus distantes ou tournent en boucle autour d’un même sujet. On hésite à relancer, on se demande si on en fait trop ou pas assez. Et surtout, on sent bien qu’il y a quelque chose qui ne va pas.
Parfois, la raison nous semble assez évidente : on sait que notre ami traverse une rupture sentimentale, vient de quitter un emploi, vit un deuil ou une période de tensions financières, de stress. Mais il arrive aussi qu’il n’y ait pas d’explication claire à ce changement d'attitude. C’est souvent là que le doute s’installe. Et si quelque chose d’autre était en train de se jouer ? Une souffrance psychique qui, sans qu’on l’ait vue venir, aurait besoin d’être accompagnée par un professionnel.
Alors, il faut prendre le temps d’écouter, d’aller vers l’autre, même s’il refuse au départ, simplement parce qu’il compte pour nous. Les moments difficiles peuvent révéler ou aggraver des fragilités déjà présentes. Tout en veillant à prendre soin de sa propre santé mentale, ne pas passer à côté, c’est aussi ça, être un ami. Se poser la question, c’est déjà une façon de prendre soin de ce lien, de ne pas détourner le regard.
Période difficile et souffrance psychique
Reste une question essentielle : comment s’y prendre ? Même quand on connaît cette personne depuis longtemps, on a peur d’être intrusif, de mal comprendre ce qui se passe ou de dire quelque chose de maladroit. Alors on hésite, on évite, parfois on renonce, par peur de se tromper.
Selon la psychiatre Anne Sauvaget, professeure de psychiatrie adulte à Nantes Université et praticienne hospitalière au CHU de Nantes, l’important est d’essayer de repérer les signes qui peuvent montrer que notre ami ne va pas bien. « Quelqu’un de très sociable peut se renfermer, s’isoler, ne plus répondre aux messages. À l’inverse, une personne plutôt discrète peut devenir plus expansive. »
Dans certains cas, les changements sont très visibles. « Si quelqu’un exprime une grande détresse, se met à pleurer d’angoisse ou évoque des idées suicidaires, on est face à un signal fort », précise la psychiatre. Mais ce n’est pas toujours aussi évident. « Il existe aussi des signes beaucoup plus discrets. On a simplement l’impression que notre proche est un peu plus fermé, sans savoir si l’on s’inquiète pour rien », poursuit-elle. Parfois, la souffrance reste totalement invisible. « Il peut se passer quelque chose de grave chez une personne que l’on connaît très bien sans que cela ne se voie. On s’en rend compte plus tard, en allant chez elle ou en en parlant avec ses collègues. C’est bien là toute la difficulté. »
Proposer son aide
Lorsque la souffrance de notre proche est relativement évidente, il ne faut pas hésiter à aller vers lui, conseille la psychiatre Anne Sauvaget. « Même si la démarche peut sembler intrusive, il vaut mieux se prendre une remarque désagréable pour rien que se dire que cela ne nous regarde pas. » Dans ce contexte, la manière d’aborder le sujet compte beaucoup. L’idéal est de privilégier un moment à l’écart du groupe. « On peut, par exemple, lui proposer d’aller prendre un café et dire simplement ce que l’on a observé, sans jugement, en partant de son propre ressenti plutôt que d’interpréter le sien. Par exemple : tout à l’heure, je t’ai vu avec les yeux rouges, j’ai remarqué que tu avais du mal à respirer, que tu semblais triste. Je me dis que ça ne va peut-être pas. Est-ce que je peux t’aider ? »
Face à notre inquiétude, notre ami ne va pas toujours réagir comme on le pensait. « Même des personnes très proches peuvent nous dire que cela ne nous regarde pas. Dans ce cas, il faut respecter la limite qu’elles nous posent », souligne Anne Sauvaget. D’autres, au contraire, vont saisir cette main tendue et avoir envie de parler. Dans ce cas-là, l’essentiel est d’être présent et d’écouter, sans forcément donner son avis ni des conseils.
Si la situation ne s’améliore pas au bout de quelques semaines, il est possible d’élargir progressivement le cercle des soutiens pour ne pas rester seul face à la situation. « Après avoir discuté un moment, on peut par exemple suggérer de consulter un psychologue, son médecin traitant ou un autre professionnel pour l’aider à continuer à avancer. »
Demander de l’aide
Mais attention, dans certaines situations, il ne faut pas attendre et une aide immédiate est nécessaire. « Par exemple, si quelqu’un fait une crise d’angoisse, n’arrive pas à se calmer ou évoque des idées suicidaires, il ne faut pas hésiter à appeler le 15 ou le 31 14, la ligne nationale de prévention du suicide », explique la psychiatre Anne Sauvaget. Il faut aussi être attentif à un silence inhabituel. « Si un ami proche ne vous répond plus depuis longtemps, qu’il ne se rend plus au travail depuis plusieurs jours ou qu’il refuse de sortir de chez lui, il est préférable d’appeler SOS Médecins, les urgences ou les pompiers », précise-t-elle.
Après, et c’est bien là toute la difficulté pour les amis, les troubles psychiques, même graves, ne se manifestent pas toujours par de la détresse chez la personne concernée. Ils peuvent, au contraire, prendre des formes qui déroutent l’entourage. Par exemple, lors d’un épisode maniaque, une personne peut se sentir dans un état d’euphorie intense, multiplier les projets et afficher une énergie débordante. « Dans ces moments-là, elle ne perçoit pas qu’il y a un problème, puisqu’elle se sent particulièrement bien et refuse généralement l’aide », décrit la psychiatre Anne Sauvaget.
Pour ceux qui souhaitent mieux comprendre et savoir comment réagir, il existe des formations comme les Premiers secours en santé mentale (PSSM). Inspirées des premiers secours physiques, elles sont accessibles au grand public et se déroulent généralement sur deux jours. Elles permettent d’apprendre à reconnaître les signes de détresse psychique, à trouver les mots pour aborder le sujet, à adopter les bons réflexes et à orienter vers les ressources adaptées.
L’intérêt, c’est précisément qu’elles ne s’adressent pas seulement aux soignants, mais à tout le monde. C’est sans doute là que réside leur force. Si davantage de proches, d’amis, de collègues ou de voisins étaient formés, on passerait moins souvent à côté de certaines souffrances et il serait plus facile d’oser en parler. L’objectif n’est pas de remplacer les professionnels, mais de mieux armer la société face à des troubles qui restent encore trop souvent mal compris, minimisés ou repérés trop tard.
Les proches ont aussi besoin de soutien
On pense souvent à la personne qui va mal. Un peu moins à ceux qui l’entourent. Pourtant, accompagner quelqu’un qui ne va pas bien a aussi un impact sur soi. « Quand on accompagne quelqu’un qui va mal, cela peut affecter son propre équilibre », rappelle Anne Sauvaget. Il est fréquent de se sentir dépassé, inquiet ou épuisé par ce que l’on vit. Dans ces moments-là, pouvoir en parler, demander de l’aide et ne pas rester seul est essentiel. « Si mon meilleur ami a un problème d’addiction à l’alcool, par exemple, je peux essayer de l’aider, l’accompagner chez le médecin ou aux urgences. Mais à un moment donné, je ne peux pas me substituer à lui », explique la psychiatre.
Pourtant, face à l’urgence de certaines situations, beaucoup de proches de personnes en détresse psychologique ont du mal à demander de l’aide. « En parler oblige à reconnaître que, nous aussi, nous traversons une difficulté, que nous ne sommes peut-être plus assez solides pour tout porter. Cela peut donner l’impression de mettre en danger l’autre ou de ne pas être assez présent pour lui, ce qui crée beaucoup de culpabilité », explique la psychiatre Anne Sauvaget. Un raisonnement qui est très dangereux. « Quand un aidant va mal, on se retrouve avec deux personnes en difficulté au lieu d’une. » La spécialiste évoque une image parlante : « C’est comme lorsque vous êtes dans l’avion et qu’on vous explique qu’il faut d’abord mettre son masque à oxygène avant de pouvoir aider quelqu’un d’autre. » Même si ce n’est pas du tout évident, en particulier dans une situation de crise, préserver son propre équilibre est aussi une manière d’être plus présent à l’autre.
Ce n’est pas un hasard si, pour les proches très impliqués — conjoints, parents, enfants, frères et sœurs ou amis — il existe des dispositifs d’accompagnement. Certaines associations proposent des espaces d’écoute, mais aussi des formations destinées aux aidants. L’objectif est d’apprendre à se protéger, à reconnaître ses propres limites et à savoir quand demander de l’aide. « Cela permet de dire : là, je suis épuisé, j’ai besoin de souffler », résume la psychiatre Anne Sauvaget.
Les signes plus discrets qui doivent alerter
Il y a aussi des situations où rien n’est vraiment spectaculaire, mais où quelque chose change. Ce peut être quelqu’un qui répète souvent qu’il est épuisé, qu’il dort mal ou qu’il n’arrive plus à récupérer. Pris séparément, ces propos peuvent sembler anodins. Mais lorsqu’ils reviennent à chaque conversation pendant plusieurs semaines, ils peuvent signaler autre chose. Dans ce cas-là, on peut simplement dire : « Écoute, ça m’inquiète un peu. À chaque fois qu’on se voit, tu me dis que tu ne dors pas bien, que tu n’as pas d’appétit, que tu es anxieux. Est-ce que tu as pensé à en parler à ton médecin ? »
Bien sûr, il y a de grandes chances que la personne minimise ce qu’elle traverse ou attribue ses difficultés à des circonstances extérieures. « C’est souvent difficile, pour un ami, de dire : peut-être qu’il faudrait que tu en parles à un professionnel pour aller mieux », reconnaît la psychiatre Anne Sauvaget.
Même dans une phase moins aiguë, il est important de réussir à poser ses limites en tant qu’ami. Écouter un proche en difficulté est essentiel, mais il n’est pas toujours possible de porter indéfiniment ses souffrances. Lorsque les mêmes plaintes reviennent sans cesse et que l’on devient, malgré soi, une sorte de « déversoir », la relation peut finir par s’épuiser. « Pour éviter que la situation n’abîme le lien, on peut expliquer simplement que l’on tient à la personne, que l’on est prêt à être présent, à partager des moments ou à l’aider à trouver un professionnel, mais que l’on n’a pas les compétences pour tenir le rôle de psychologue. Poser cette limite ne signifie pas abandonner l’autre », rappelle Anne Sauvaget.
Enfin, il ne faut pas oublier que chacun reste responsable de ses propres décisions. Si un proche, aussi cher soit-il à notre cœur, refuse d’être aidé, nous ne pouvons ni agir ni guérir à sa place. Trouver l’équilibre entre soutien et protection de nous-mêmes est souvent l’une des choses les plus difficiles à accepter.
Trouver les mots
Nous l’avons presque tous vécu un jour. Un ami que nous aimons ne va plus bien, nous cherchons des signes, nous nous interrogeons, nous hésitons parfois à intervenir par peur de nous tromper. Pourtant, dire simplement son inquiétude, poser une question, proposer de l’aide peut déjà ouvrir un espace. Souvent, c’est dans ces moments-là que quelque chose peut commencer à bouger. Observer, en parler, orienter vers un professionnel si nécessaire, alerter en cas d’urgence : on n’a pas besoin d’être spécialiste de la santé mentale pour aider. Ces gestes demandent de l’attention, de la bienveillance et un peu de courage.
Même si l’on peut s’inquiéter en tant qu’ami, et qu’il n’est pas simple de voir quelqu’un qui nous est cher souffrir, des chemins de rétablissement existent. Avec du temps, un accompagnement adapté et le soutien de l’entourage, beaucoup de personnes parviennent à retrouver un équilibre et à reconstruire leur vie. Le rôle d’un ami n’est pas de faire le chemin à la place de l’autre, mais d’être parfois le premier à oser dire qu’il s’inquiète.
Nous espérons que cet article pourra vous aider à mieux repérer les situations où il faut s’inquiéter, à comprendre comment réagir et à trouver, quand cela est nécessaire, la bonne manière d’aller vers l’autre. Parce que, même si l’on ne sait pas toujours comment faire, on peut déjà commencer par être là.





