« S’ils ne peuvent pas venir, c’est nous qui allons au plus près d’eux », rompre l’isolement en milieu rural
Dans de nombreux territoires en France, vivre avec des troubles psychiques signifie souvent être seul. Pour rompre cet isolement, le GEM Cèzâme, dans le Gard, a lancé GEM Ma Campagne, un dispositif itinérant qui va à la rencontre des personnes concernées, jusque dans les villages. Un accueil pensé comme un point d’ancrage, où le lien se construit, à son rythme.
Quand on habite dans un petit village, les kilomètres comptent souvent double. Pour les personnes qui vivent avec des troubles psychiques, cela se traduit par moins d’accès aux soins, moins de sorties, et un isolement qui pèse au quotidien. Alors une question s’impose, presque naturellement : comment aller à la rencontre des autres quand les solutions de transport et les dispositifs manquent, et que tout semble trop loin ?
Dans le Gard rhodanien, le GEM (Groupe d’Entraide Mutuelle) Cèzâme a choisi d’apporter une réponse concrète à cette difficulté. En complément de son accueil quotidien à Bagnols-sur-Cèze, l’équipe a lancé en 2024 GEM Ma Campagne, un projet itinérant qui va à la rencontre des personnes là où elles vivent. Une idée simple, résumée en une phrase : si les personnes concernées ne peuvent pas venir à nous, c’est nous qui allons au plus près d’elles.
Des lieux d’accueil au plus près des personnes concernées
« Après les confinements, on a vu que certains de nos adhérents historiques ne venaient plus, explique Cédric, animateur de GEM Ma Campagne. Pas parce qu’ils n’avaient plus envie, mais parce que cette période a accentué certains troubles et alourdi les traitements. Pour beaucoup, se déplacer est devenu plus compliqué. » Pour continuer à maintenir le lien, l’équipe choisit alors de déployer progressivement un accueil dans les petits villages des environs. Le territoire est découpé en quatre secteurs d’environ dix communes chacun. Dans chaque zone active, un lieu d’accueil est identifié, le plus souvent un espace de vie sociale ou un local municipal mis à disposition de l’association. Des lieux déjà familiers des habitants, où l’on peut venir sans se sentir exposé.
Depuis deux ans, Cédric prend la route chaque lundi et mercredi avec sa camionnette, pendant que sa collègue poursuit le travail d’accueil au GEM de Bagnols-sur-Cèze. « Quand je suis en déplacement, je commence vers 9h30 pour aller chercher les adhérents dans les villages. L’accueil démarre à 11h et se termine à 16h, puis je raccompagne les personnes chez elles jusqu’à 17h. » Sur place, le temps est volontairement laissé ouvert. « On commence généralement par prendre un café tous ensemble, on discute de nos vies, mais aussi des activités qu’on voudrait faire. Comme il n’y a pas de cuisine dans ces lieux, chacun ramène quelque chose à manger et on partage le repas. » L’après-midi se construit au fil des envies. « On peut faire des jeux de société ou des balades. Et si on avait prévu une sortie mais que le groupe n’a plus envie, on adapte le programme. » Des journées longues, mais essentielles, pour que ces temps collectifs restent accessibles à celles et ceux qui, autrement, resteraient chez eux ou dans leurs foyers.
Après avoir ouvert deux secteurs en 2024, un troisième lieu d’accueil devrait ouvrir au printemps 2026, à Goudargues, en lien avec les élus locaux et la Maison de Santé Pluriprofessionnelle, où des besoins ont déjà été identifiés. « L’idée, c’est de consolider chaque lieu au fur et à mesure, de bien l’ancrer localement, plutôt que d’ouvrir les quatre d’un coup et de courir partout », explique Cédric.
Rompre l’isolement et la stigmatisation
Il faut dire que la confiance et l’envie de participer ne se construisent pas du jour au lendemain. Dans les territoires isolés, la stigmatisation pèse souvent plus lourd qu’en ville, où l’anonymat protège davantage. Ici, les parcours de soins se savent vite, les hospitalisations aussi, et les étiquettes restent. « Si quelqu’un a été hospitalisé en psychiatrie à Uzès, ça se sait. Et ça reste », regrette Cédric. Beaucoup d’adhérents racontent des histoires de proches qui s’éloignent et ce sentiment d’être mis à l’écart. « Certains ont été considérés comme fous parce qu’ils sont bipolaires, qu’ils ont fait une dépression, un burn-out ou qu’ils ont connu l’addiction. » Peu à peu, la peur du regard des autres conduit certaines personnes à se refermer sur elles-mêmes. « Il y a de la stigmatisation, mais aussi de l’auto-stigmatisation. Pour se protéger, chacun se construit une carapace, et a plus d’appréhension pour aller vers les autres. »
Alors, pour donner une chance aux personnes concernées de connaître le dispositif et de s’y sentir en confiance, l’équipe d’animateurs a d’abord repris contact avec d’anciens adhérents. Elle a aussi fait connaître l’initiative dans la presse locale et développé des partenariats avec les centres médico-psychologiques, les foyers et les services d’accompagnement. Des échanges ont également été engagés avec les familles d’accueil thérapeutique et les psychologues du territoire. « Et ça fonctionne, parce qu’ils sont de plus en plus nombreux à venir chaque semaine », se réjouit Cédric.
Rompre l’isolement en allant à la rencontre de l’autre
Depuis la mise en place du dispositif, l’animateur itinérant observe certaines personnes changer peu à peu de comportement et gagner en confiance. « J’ai des personnes qui étaient très renfermées, très discrètes. Au bout de six ou huit mois, elles commencent à s’ouvrir, à discuter avec les autres. » Il pense par exemple à Mélodie, une trentenaire toujours pleine d’idées pour proposer de nouvelles activités. « Au début, elle parlait très peu. Aujourd’hui, elle se confie, elle échange. Il est même prévu qu’elle intègre bientôt le conseil d’administration du GEM Cèzâme. »
Mais aussi Rudy, dont les progrès l'ont particulièrement marqué ces derniers mois. « Au départ, il venait, mais il ne parlait pas du tout. Il était très stressé, il fumait énormément. En plus d’être moins stressé et d’avoir baissé sa consommation de tabac, il tient une discussion. Ce n’est pas toujours simple, mais il y arrive. » Ou encore Pascal. « À cause de son trouble et de ses traitements, il a de gros problèmes de mémoire. Quand il a commencé à venir, il m’appelait plusieurs fois avant pour être sûr des horaires. Aujourd’hui, il ne m’appelle plus. Il m’envoie simplement un message après la journée pour me remercier, même s’il oublie encore parfois de prendre son téléphone. »
Des liens qui se tissent dans le temps
Bien sûr, toutes les personnes qui participent au GEM Ma Campagne n’obtiennent pas des résultats spectaculaires du jour au lendemain et ne deviennent pas amies d’un claquement de doigts. Mais avec le temps, des liens se tissent, et chacun gagne peu à peu en autonomie et en confiance. « Sur un secteur, Mélodie et Marie-Hélène font du covoiturage chaque semaine pour venir au lieu d’accueil. Elles n’ont pas le même âge ni les mêmes centres d’intérêt, mais elles discutent beaucoup et se soutiennent. Ce sont des liens qui n’existaient pas avant », raconte Cédric.
Il pense aussi à Aimée, très isolée. « Elle vit seule. Parfois, une autre adhérente passe chez elle, pour l’aider, pour la soutenir ou simplement pour voir si tout va bien. » Pour Cédric, ces évolutions ne sont jamais le fruit du hasard. Elles s’inscrivent dans un travail patient, mené collectivement. « On avance ensemble, avec des outils qui permettent de progresser et de gagner en assurance. C’est aussi notre rôle, en tant qu’animateurs, de favoriser l’autonomie, au rythme de chacun. »
Comme sa collègue Aurore, l’animateur se voit avant tout comme un facilitateur de lien. Une posture essentielle, selon lui : « On est professionnels, mais on ne se place pas en dehors du groupe. Comme eux, on a traversé des épreuves, parfois personnelles, parfois en accompagnant des proches. C’est aussi ce qui permet d’instaurer la confiance et d’avancer ensemble. »
Pourtant, aujourd’hui, le financement de cette initiative reste encore fragile. « Je suis obligé de monter des financements complexes, car l’Agence régionale de santé qui finance actuellement ce projet en phase d’expérimentation sur le territoire, ne permet pas, pour l’instant, de soutenir d’autres initiatives du même type. La recherche de subventions prend donc beaucoup de temps », confie-t-il. Mais malgré ces contraintes, l’équipe salariée du GEM ne doute pas du sens de ce qu’elle construit. « Quand je vois des personnes qui attendent toute la semaine ce rendez-vous, quand je constate les progrès de chacun, même modestes, je me dis que ça vaut le coup. »
Finalement, ce que montre cette initiative, c’est que dans ces villages du Gard, le lien ne se décrète pas. Il se construit lentement, à hauteur d’humain, dans la régularité des rendez-vous, l’attention portée aux autres, la confiance qui s’installe dans le temps. Et parfois, pour commencer à aller mieux, il suffit d’une porte ouverte, d’un café partagé, et… de quelqu’un qui prend le temps de venir jusqu’à vous.
Plus d’infos :
GEM Cèzâme - 5 rue des clos de l’ancise - 30200 Bagnols-sur-Cèze
04 66 33 16 29
06 52 87 19 45
07 66 25 83 05
Vous pouvez également contacter GEM Ma Campagne : gemmacampgne@gmail.comInstagram : https://www.instagram.com/macampagnegem





