Tisser des liens pour se rétablir : l’inspiration québécoise
Quand on pense à notre rétablissement, on imagine souvent un travail qui se fait dans le cabinet du thérapeute, à l'hôpital, dans des espaces de soins. Et si une part essentielle se jouait ailleurs ? Dans la rue, chez l'épicier, avec le voisin ? Au Québec, l'approche communautaire en santé mentale place justement les liens sociaux au cœur du processus de rétablissement. Une vision qui pourrait nous inspirer.
Au Québec, le système de santé mentale s'est construit différemment du nôtre. Là-bas, les organismes communautaires, équivalents de nos associations en France, sont de véritables partenaires du système de soins public. Ils travaillent main dans la main avec les services de psychiatrie, ils sont financés par l'État pour offrir des suivis de long terme, et surtout, ils pensent le rétablissement comme un processus qui implique tout l'environnement de la personne. Cette approche, qui fait ses preuves depuis des décennies, mérite qu'on s'y intéresse.
Pour comprendre cette approche, Plen Espoir a rencontré Krista Mullaney, travailleuse sociale qui a une perspective unique : elle a exercé en France dans les années 2010, puis s'est installée au Québec où elle travaille depuis 12 ans. Cette double expérience lui permet de voir ce qui se fait de part et d'autre de l'Atlantique, sans jugement, mais avec un regard aiguisé sur les forces de chaque système. C'est cette richesse de points de vue que nous avons voulu explorer.
Un regard qui élargit la focale
Au Québec, Krista a suivi un parcours qui illustre bien cette approche : elle a d'abord étudié la psychologie, puis le travail social. « C'était vraiment la justice sociale qui m'a intéressée, raconte-t-elle. Tout ce qui était politique, les injustices sociales, j'avais envie de lutter contre ça. » Cette double formation donne aux professionnels un regard particulier : pas seulement sur les symptômes de la personne, mais sur tout son environnement social.
Et quand Krista parle d'environnement, elle ne parle pas de concepts abstraits. Elle parle de personnes concrètes, des liens qui se tissent dans le quotidien. « Au Québec, on a pensé à élargir notre idée de ce que c'est un proche. Ce n'est pas nécessairement un membre de la famille ou un conjoint, on peut se permettre d'être plus créatif. »
Une créativité que Krista illustre à travers une histoire : un monsieur âgé, isolé dans un milieu rural québécois, sans famille sur qui se reposer. Très solitaire, ce monsieur se rendait tout de même une à plusieurs fois par jour au dépanneur du coin (l’équivalent de nos épiceries de quartiers). Là bas, il échangeait quelques mots avec une employée. Une femme attentive, qui se souciait de lui, prenait de ses nouvelles, lui rendait service en imprimant ses documents etc. « Avec son autorisation, je suis rentrée en contact avec elle, raconte Krista. Si bien qu'elle participait parfois à nos RDV de suivi, tous les trois. » Petit à petit, un filet de sécurité s'est tissé. Cette femme aidait pour l'administratif, et surtout, elle veillait sur lui. Ce monsieur a pu ainsi continuer à vivre chez lui, dans son logement qu'il tenait à garder, tout en ayant accès aux soins.
La communauté comme ressource
« La communauté, les proches, ce sont des facteurs de protection, insiste Krista. Un manque de communauté, peut être un risque pour la santé mentale. » Au Québec, les équipes ne se contentent pas de constater l'isolement : elles travaillent activement à créer ou renforcer les liens sociaux des personnes concernées par un trouble psychique, avec des « travailleurs de proximité » qui vont littéralement aller vers les personnes. Cette approche, qu'on appelle « outreach » (aller vers), s'adapte à chaque situation.
« L'idée, c'est vraiment d'intégrer l'environnement et le réseau de chaque personne dans la démarche thérapeutique » confirme Krista. Cette vision rejoint ce que l'Organisation mondiale de la santé définit comme la santé mentale communautaire : des services de proximité, des équipes mobiles, une approche qui considère la personne dans son contexte de vie.
Des organismes communautaires partenaires
Au Québec, les organismes communautaires en santé mentale sont nombreux et structurés. Ils travaillent en partenariat direct avec le système de santé public, financés pour accompagner sur le long terme. « Ce sont nos partenaires, explique Krista. Les organismes communautaires sont ceux qui sont le plus en proximité avec les personnes car ils sont présents dans le quotidien. » Ces organismes proposent des services variés : groupes d'entraide, ateliers, hébergement temporaire, activités. Mais surtout, ils créent des lieux où on peut juste être, sans jugement. Des lieux de vie sociale essentiels au rétablissement.
En France, le travail remarquable des associations et des Groupes d'entraide mutuelle montre que cette approche résonne aussi ici. La question est de savoir comment renforcer encore ces collaborations entre le soin institutionnel et l'accompagnement communautaire.
Impliquer les proches autrement
Une autre particularité québécoise : l'implication structurée des proches. Il existe un guide ministériel et toute une réflexion sur comment les considérer, les intégrer et les outiller. « Souvent, les proches nous disent : “On veut être impliqués. Nous, on était là avant vous et on sera là après vous.” » raconte Krista. L'approche consiste alors à les impliquer dès le début, pas seulement en cas de crise. Cela passe par de l'information (comprendre les troubles, identifier les signes), mais aussi par un soutien pour eux-mêmes. Au Québec, des organismes comme CAP santé mentale leur sont dédiés.
En France, l'Unafam accomplit un travail essentiel dans ce domaine, et on voit se développer de plus en plus d'initiatives pour soutenir les proches. Le concept de rétablissement, porté notamment par des acteurs comme Santé mentale France, encourage cette approche globale qui inclut l'entourage.
Oser regarder autrement
Krista nous confie une autre histoire. Celle d’une femme isolée, avec ses animaux, qui refuse d'aller à l'hôpital par peur de les abandonner. En la questionnant, elle apprend qu’un voisin vient parfois déneiger. Et puis, un autre se propose de l’amener à l'épicerie quand elle a besoin. Petit à petit, un réseau se tisse. Si bien que des gens proposent de s'occuper de ses animaux quand elle doit s'absenter. « Ça peut commencer par des petites choses et faire toute la différence, note Krista. De mon expérience, la plupart des gens veulent savoir comment faire plus… Ils veulent s'entraider plus que ce que l’on pense » observe Krista. Mais pour que cela soit possible, il faut informer, outiller, accompagner. Créer ce cadre qui permet l'entraide sans que personne ne se sente dépassé.
Krista, avec sa culture anglo-saxonne et son expérience française, note une différence : « Culturellement, j’ai l’impression qu’au Québec il y a une plus grande facilité à connaître ses voisins, à parler aux gens dans la rue dans l'informalité peut-être qu’en France. » Mais elle ajoute aussitôt que les gens, partout, se soucient les uns des autres. C'est une question de cadre et de moyens, et non une question de nature humaine.
Ce qu'on peut retenir
L'expérience québécoise nous rappelle quelque chose d'essentiel : le rétablissement n'est pas qu'une histoire de soins médicaux, c'est aussi une affaire de liens et de place dans la société. Pas besoin de tout révolutionner pour s'en inspirer. Il s'agit surtout de regarder ce qui existe déjà autrement, de valoriser les initiatives qui fonctionnent, de créer les conditions pour que l'entraide devienne possible.
En France, des initiatives se développent : la pair-aidance prend sa place, les équipes mobiles se multiplient, le concept de rétablissement fait son chemin. Les Conseils Locaux de Santé Mentale créent des ponts entre acteurs du territoire. Plein Espoir incarne lui-même cette approche communautaire : un média construit par et pour les personnes concernées, où se tissent des liens et s'échangent des savoirs expérientiels. Ce sont autant de signes que nous aussi, nous pouvons être plus créatifs en la matière. L'approche communautaire n'est pas une utopie lointaine, elle est déjà en train de germer ici.
Pour qu’elle continue de grandir, on peut s’inspirer d’expériences diverses, tout en valorisant ce qui fonctionne déjà ici, et oser penser notre rétablissement comme un chemin qui se trace avec et dans la communauté. Un chemin où chacun a sa place, y compris notre voisin de palier ou notre boulangère préférée.





