Jüne Plã : « Le poids des normes met une pression énorme sur nos sexualités »
Parler de santé mentale, c’est souvent parler de parcours de soins, de diagnostic, de traitement… mais beaucoup plus rarement de sexualité. Et pourtant, notre rapport au corps, au désir, au plaisir fait pleinement partie de notre équilibre. Chez Plein Espoir, on a eu envie d’ouvrir cet angle encore trop peu exploré, celui du lien entre sexualité et santé mentale, sans jargon, sans injonction, et surtout sans expertise écrasante.
Parce que derrière les questions de désir, de performance ou de normalité, il y a souvent des choses beaucoup plus profondes comme le rapport à soi, la pression sociale, la capacité à s’écouter. Pour en parler, nous avons rencontré Jüne Plã, autrice du livre Jouissance Club, Une cartographie du plaisir (Marabout, 2020). Depuis des années, cette illustratrice talentueuse contribue à libérer la parole autour du plaisir et à déconstruire les normes sexuelles. Sans se revendiquer spécialiste de la santé mentale, elle apporte un regard néanmoins précieux, ancré dans les témoignages qu’elle reçoit depuis des années sur le compte instagram de Jouissance Club. Une parole accessible, incarnée, qui nous rappelle une chose essentielle : la sexualité n’est pas à part, elle fait partie du tout.
Plein Espoir : Vous n’êtes pas professionnelle de la santé mentale, mais votre travail touche à l’intime. À quel moment avez-vous commencé à parler de sexualité ?
Jüne Plã : Alors, je ne me suis pas réveillée un jour en me disant « tiens, je vais parler de cul sur Internet », ça a été tout un processus. C’est parti d’un moment très intime avec un de mes partenaires qui me posait une question sur les zones à stimuler. Et comme je n’ai pas su lui répondre avec des mots, j’ai fait mes recherches et je lui ai fait une illustration. Je lui ai dit « regarde, c’est cette zone dont tu parles ». C’était le tout premier dessin de Jouissance Club. En le regardant, je me suis dit qu’il fallait que je le partage, que j’en fasse d’autres pour créer un mode d’emploi de mon corps.
C’était très personnel au départ. Et puis ça a pris. Ça a décollé très vite, j’ai commencé à parler de sexualité et à essayer de trouver des mots en plus des illustrations. C’était un sujet qui touchait beaucoup de monde. Il y avait énormément de demandes. Les gens ont commencé à poser des questions, énormément de questions. Je me suis mise à chercher, à répondre. En réalité, ce projet s’est construit avec les gens. Ce n’est pas quelque chose que j’ai fait seule.
Plein Espoir : Vous dites souvent que la sexualité est un espace de liberté. Est-ce aussi, selon vous, un miroir de notre état intérieur ?
Jüne Plã : Oui, ça peut… C’est une bonne question. Mais pour moi, c’est surtout un élément dans un ensemble plus global. Quand on va bien dans son corps, souvent on va mieux dans sa tête et inversement. La sexualité s’inscrit là-dedans. Je ne pense pas qu’on puisse guérir des choses par la sexualité. En revanche, ça peut aider, comme d’autres choses : bien manger, voir des amis, se respecter, poser ses limites… C’est une approche très globale et holistique. La sexualité n’est qu’un élément parmi d’autres. Et après, c’est vrai que quand on fait l’amour, il y a des hormones qui se libèrent, comme après le sport ou quand on a bien dormi. Ça nous rend heureux temporairement. Donc il y a une forme de régulation émotionnelle, mais temporaire. Si c’était la solution à tout, ça se saurait.
Plein Espoir : Vous avez reçu énormément de témoignages. Qu’est-ce qui revient le plus souvent ?
Jüne Plã : Je pense qu’il y avait un désert d’information sur la sexualité. Et les gens n’osaient pas en parler avec leurs proches. Les sexologues sont chers, donc beaucoup de gens venaient vers moi pour avoir des réponses. Parfois, ils pensaient que je pouvais tout leur donner, et c’était un peu déconcertant. Les problèmes récurrents, c’était souvent des femmes qui n’arrivaient pas à avoir d’orgasme avec leur partenaire. Et des hommes qui disaient que leur copine n’avait plus envie et qu’ils ne savaient pas quoi faire pour relancer le désir.
Plein Espoir : Est-ce que votre travail a eu un impact sur les personnes qui vous écrivent, au-delà de la sexualité ?
Jüne Plã : Oui, énormément. Beaucoup de personnes m’ont dit que ça avait changé leur rapport à elles-mêmes, leur confiance, leur capacité à poser des limites, à comprendre leurs désirs. Mais surtout, ça a changé la communication dans le couple. Le simple fait d’ouvrir la discussion a permis d’apaiser énormément de choses et de construire une sexualité plus personnelle, plus adaptée.
Plein Espoir : Vous parlez de sexualité adaptée. Est-ce que les normes de sexualité pèsent beaucoup ?
Jüne Plã : Souvent, toutes les questions que me posaient les gens revenaient à une seule : « Est-ce que je suis normal·e ? » Et ma réponse était toujours la même : il n’y a pas de normalité. Il y a ta normalité. On veut rentrer dans des cases, suivre un modèle, mais ça met une pression énorme. Ce qui compte, c’est ce que tu ressens, ce que tu veux, ce que tu ne veux pas.
Plein Espoir : Justement, on parle beaucoup de pression de performance dans la sexualité. Est-ce que c’est quelque chose qui peut entraîner une anxiété, un mal-être ?
Jüne Plã : Oui, énormément. Chez les hommes, par exemple, il y a cette idée qu’il faut assurer, bander à tout prix. J’ai passé beaucoup de temps à expliquer que les pannes, ce n’est pas grave, que ça peut même ouvrir d’autres façons d’explorer. Chez les femmes, il y a aussi des pressions, notamment autour de la pénétration, parfois avec de la douleur. On veut tous suivre un scénario standardisé. Et je pense que c’est ça qui rend les gens malheureux, de ne pas s’écouter.
Plein Espoir : Est-ce que ça peut aussi impacter la santé mentale ?
Jüne Plã : Oui, complètement. Vouloir faire comme les autres, suivre des normes, ça peut nous faire perdre de vue ce qu’on ressent vraiment. Pour moi, c’est essentiel d’apprendre à se connaître, à respecter son propre rythme. C’est aussi comme ça qu’on prend soin de sa santé mentale.
Plein Espoir : Des études montrent que les troubles sexuels sont très fréquents chez les personnes dépressives, mais peu abordés dans les parcours de soin. Qu’est-ce que ça vous inspire ?
Jüne Plã : Je pense qu’on manque d’une vision globale. La médecine traite souvent les symptômes, mais ne prend pas toujours en compte l’ensemble, les relations, le corps, la sexualité, l’alimentation, le contexte de vie… Tout est lié. Et la sexualité fait partie de cet ensemble, même si elle est encore peu abordée.
Plein Espoir : Quand on traverse une dépression, le désir peut s’estomper, voire disparaître. Vous avez vous-même traversé cette expérience. Comment l’avez-vous vécue ?
Jüne Plã : J’ai été en dépression et je n’avais plus du tout envie. Vraiment, l’idée de faire du sexe ne me traversait même pas l’esprit. J’ai même essayé à un moment et je ne sentais rien. Donc à partir de là, je me dis que si ton corps n’est plus là, il ne faut pas se forcer. Le sexe n’était plus une priorité. Je pense que les symptômes de la dépression et les médicaments ont aussi joué là-dedans. J’ai vu un médecin généraliste, j’ai eu un traitement avec pas mal d’effets secondaires, que j’ai arrêté assez vite parce que ça empirait les choses. Je ne dis pas qu’il ne faut pas prendre de médicaments, surtout quand on a des pensées suicidaires, ce qui était mon cas, mais je ne pense pas que ce soit une solution sur le long terme. Moi, j’avais besoin de comprendre ce qui m’arrivait. J’ai passé deux ans et demi dans le noir.
Plein Espoir : Qu’est-ce qui vous a aidée à en sortir, et quel rôle la sexualité a-t-elle joué ou non dans cette période ?
Jüne Plã : C’était une période assez floue, j’ai même un gros trou de mémoire. Mais je sais que ça m’est arrivé au moment où j’étais en train d’écrire Jouissance Club. Et c’est assez paradoxal parce que dans le livre, on dirait que je suis hyper dynamique, joyeuse… alors qu’en réalité, j’étais au fond du trou. C’était assez étrange aussi de continuer à être une référence pour parler de sexualité alors que moi-même, j’étais complètement ailleurs. En même temps, ça m’a aidée. Le fait de me concentrer sur l’écriture m’a permis de penser à autre chose. Je pense que ce livre a été, en partie, mon salut. Dès que j’arrêtais de travailler, je replongeais. Et puis le fait de ne pas rester centrée uniquement sur moi-même, aider les autres, répondre aux gens, ça m’a beaucoup aidée à sortir de moi. Et ce qui m’a soulagé aussi, ça a été de changer mon environnement. J’étais dans une relation très toxique, et à partir du moment où j’en suis sortie, j’ai commencé à y voir plus clair. Choisir des relations saines, faire le tri, ça a été essentiel. Mais pour moi, on ne sort pas d’une dépression en faisant du sexe. Ce n’est pas la solution. Il faut accepter de traverser cette phase, et petit à petit, quand la vie revient, le reste peut revenir aussi, le désir, les sensations.
Plein Espoir : S’il fallait retenir une idée clé ?
Jüne Plã : Que la sexualité ne peut pas tout. C’est un élément parmi d’autres. Prendre soin de soi, c’est aussi voir ses amis, se reposer repos, être en mouvement… C’est un tout.
Parler de sexualité, ce n’est pas s’éloigner de la santé mentale, c’est au contraire replacer le sujet là où il manque souvent. Derrière les questions de désir, de normes ou de performance, il y a nos corps, nos limites, nos fragilités, nos besoins. Ce que nous rappelle Jüne Plã, c’est peut-être qu’au fond, il n’y a pas de normalité à atteindre, mais une écoute à retrouver. Et que dans les périodes où ça ne va pas, quand le désir disparaît, quand le corps se tait, ce n’est pas un problème à corriger, mais parfois un signal à entendre. Remettre de la douceur, sortir de la performance, accepter de ne pas aller bien, ce sont aussi des manières de prendre soin de sa santé mentale. Et si la sexualité peut y contribuer, elle ne peut jamais tout porter à elle seule. Mais il y a aussi l’autre enjeu, plus silencieux, de rappeler que les personnes concernées par des troubles psychiques ont, elles aussi, droit à une vie sexuelle épanouie. C’est un aspect encore trop peu abordé, y compris dans les parcours de soin, comme si la sexualité passait au second plan face à l’urgence de soigner. Pourtant, elle fait pleinement partie de la vie, du lien à soi et du lien aux autres.
Chez Plein Espoir, on en est convaincus, c’est en ouvrant ces sujets, sans honte ni simplification, qu’on avance individuellement, mais aussi collectivement.
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