Quand la virilité pèse sur la santé mentale des femmes : et si on s’en sortait ensemble ?
Dans la plupart des couples hétérosexuels, ce sont les femmes qui prennent en charge la vie émotionnelle de leur partenaire. Elles écoutent, elles soutiennent, elles rassurent, elles expliquent. Une charge invisible, qui s'ajoute à celle, déjà bien documentée, du foyer et du travail domestique. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : selon les données Doctolib 2022, les femmes représentent près des deux tiers des patient·es qui consultent un psychologue (et même plus de trois sur quatre chez les 18-24 ans). Les hommes, eux, restent largement en retrait des cabinets de thérapie, et continuent, souvent, à déposer leurs questionnements existentiels sur l'épaule de leur compagne. Or le rétablissement ne peut pas reposer sur une seule paire d'épaules. Comment sortir de ce face-à-face épuisant sans dresser un sexe contre l'autre ? Comment faire du soin une affaire partagée ?
Noëlla Bugni-Dubois, fondatrice du compte @nos_allies_les_hommes et animatrice de cercles d'écoute organisés par le collectif NOUS SOMMES où les hommes apprennent à questionner les normes masculines qui les enferment une masculinité qui les enferme, signe en 2025 sa contribution à l'ouvrage Mecs in Progress (Steinkis). Pédagogue mais ferme, elle invite à redistribuer le travail émotionnel, ingrédient discret mais décisif du rétablissement collectif.
Vous accompagnez depuis plusieurs années des hommes qui interrogent leur masculinité. Selon vous, pourquoi les femmes finissent-elles si souvent par devenir « la thérapeute gratuite » du couple ?
Noëlla Bugni-Dubois : Cela commence très tôt, dans la socialisation. Dès la maternelle, les filles sont orientées vers des jeux de soin, des jeux calmes, où l'on discute, où l'on développe l'empathie, où l'on prend soin d'une poupée. Des jeux qui aiguisent l'écoute, la verbalisation, l'attention à l'autre. Quand j'anime des formations à l'écoute active, je vois bien que les participantes ont déjà la quasi-totalité des compétences. Les garçons, eux, sont orientés vers l'action, le faire, le corps, et beaucoup moins vers le relationnel. On les décourage aussi d'explorer leurs propres émotions.
Résultat, beaucoup d'hommes développent ce que j'appelle le syndrome de l'ingénieur. Quand on leur raconte quelque chose, ils cherchent immédiatement à régler le problème, au lieu d'écouter. À l'opposé, les femmes développent une forme de syndrome de l'infirmière : elles savent recevoir, accueillir, soutenir. Ce sont évidemment des généralités, il existe des exceptions, mais les tendances sont lourdes.
Et puis les hommes ne mettent pas leur santé mentale en priorité. Ce qu'ils ressentent, ils ne savent pas le nommer. Beaucoup de couples hétérosexuels se retrouvent alors dans un schéma où la femme écoute, prend soin du moral de son conjoint, et où le conjoint ne s'en aperçoit pas. C'est le même mécanisme que pour le ménage : ce travail est invisible, donc il n'est pas reconnu. Changer une ampoule, bricoler, ça se voit. Le soutien émotionnel, lui, ne se voit pas, et n'est pas valorisé. Et les femmes s'épuisent. Mais ce déséquilibre n'épargne pas les hommes : coupés de leur vie intérieure, peu outillés pour traverser leurs propres épreuves, ils avancent souvent sans filet, dépendants d'une seule personne pour tenir. C'est un appauvrissement pour les deux. Un match perdant-perdant, où l'un s'épuise à donner et l'autre s'appauvrit à ne pas savoir recevoir autrement.
Depuis #MeToo, la “masculinité à déconstruire” s'est imposée comme un sujet de société, porté par une vague d'essais, de podcasts et de comptes en ligne. Cette déconstruction, souvent accompagnée par les compagnes, n'ajoute-t-elle pas une charge supplémentaire aux femmes ?
Noëlla Bugni-Dubois : Il faut distinguer deux choses. Pour s'informer sur la masculinité, les hommes ont aujourd'hui une matière abondante à leur disposition : des livres, des podcasts, des magazines qui consacrent des numéros entiers au sujet. Ils n'ont pas vraiment besoin des femmes pour cela. En revanche, dès qu'il s'agit du rapport aux femmes, de l'alliance, de la manière de réagir dans telle ou telle situation, là ils vont chercher des témoignages dans leur entourage. Et c'est à ce moment-là que la pédagogie devient pesante. Non seulement on vit des oppressions, mais en plus il faut les expliquer aux personnes qui ne les subissent pas… à force, c’est fatiguant.
En même temps, le dialogue entre humains reste le meilleur moyen de se comprendre. Personnellement, je n'ai jamais aussi bien saisi le racisme qu'en discutant avec des proches qui le vivent et qui m'ont aidée à éviter de reproduire certaines choses. Le problème surgit quand on demande systématiquement aux personnes concernées d'expliquer l'oppression qu'elles subissent. Beaucoup de femmes s'épuisent face à des hommes récalcitrants, qui ont du mal à comprendre, ou qui font semblant.
Comment repérer concrètement que la charge émotionnelle devient trop lourde dans le couple ?
Noëlla Bugni-Dubois : Le premier réflexe consiste à rendre visible ce qui ne l'est pas. Cela peut sembler étrange, on a vite l'impression de tenir des comptes d'apothicaire, mais ça vaut le coup d'en parler. Se dire, à deux : voilà, on sait que ce biais existe dans les couples hétérosexuels, on l'a lu, on en a discuté, on va être vigilants. Cadrer aussi ces temps de soutien : pouvoir dire « j'aimerais te parler d'un sujet important », fixer une durée, se remercier après. Ce n'est pas spontané, mais à certains moments, c'est utile.
Le second garde-fou, c'est de refuser le rôle de psy. Quand la discussion glisse vers des sujets très profonds, des blessures d'enfance, des choses qui relèvent vraiment d'un travail thérapeutique, il faut savoir dire : je ne suis pas la bonne personne, ce serait bien d'en parler à quelqu'un de formé. Avoir un thérapeute permet à l'homme de se dire « ça, je le garde pour ma séance, je ne sollicite pas ma partenaire avec ». C'est un repère précieux.
Côté femme, certains signaux ne trompent pas. La fatigue émotionnelle, le sentiment d'être vidée après une conversation, le constat que ça circule toujours dans le même sens. À un moment, il faut se poser les bonnes questions. Est-ce que moi, j'ai quelqu'un qui m'écoute ? Quand je traverse une période difficile, est-ce que je peux m'appuyer sur mon compagnon ? Est-ce qu'il m'envoie un message quand je vais mal ? La réciprocité, c'est le baromètre du couple.
Les hommes restent minoritaires dans les cabinets de psy et la peur de paraître faible est loin d'être un mythe (lire : « J'ai longtemps cru qu'un homme devait encaisser en silence »). Quels autres freins avez-vous identifiés ?
Noëlla Bugni-Dubois : Le premier obstacle, c'est l'incompréhension de l'outil. Beaucoup d'hommes ne voient tout simplement pas à quoi sert une psychothérapie. Ce n'est pas une question de force ou de virilité : ils ignorent ce que ça va leur apporter. J'en rencontre souvent qui me disent « je suis allé voir un psy, je ne sais pas trop à quoi ça a servi ». Quand ils consultent, c'est le plus souvent de manière ciblée : ils arrivent avec un problème précis, cherchent une réponse pratique, et repartent une fois que ça va mieux. C'est ce qu'on appelle une approche situationnelle, dont la TCC (Thérapie Comportementale et Cognitive, une approche centrée sur le présent, qui vise à modifier pensées et comportements pour aller mieux, NDLR) est souvent l'outil privilégié. Mais ils n'iront pas creuser de sujets de fond, ne s'engageront pas dans des thérapies longues. Il y a une vraie méconnaissance du travail thérapeutique sur la durée.
Avec NOUS SOMMES, vous animez chaque mois des cercles d'écoute où des hommes se réunissent pour questionner les normes masculines, apprendre à gérer leurs émotions et prévenir les violences. Quel rôle ces espaces peuvent-ils jouer dans le rééquilibrage du travail émotionnel au sein des couples ?
Noëlla Bugni-Dubois : Je tiens à le préciser, nos cercles ne sont pas des « boys clubs ». Ce ne sont pas des lieux où l'on se serre les coudes entre copains. Le point de départ, c'est l'amour, le soin à l'autre. Dans ces cercles, les hommes prennent conscience de la manière dont ils sont construits socialement, des mécanismes qui leur sont communs. Et en même temps, ils découvrent qu'ils restent des individus avec leur propre parcours, qu'ils n'incarnent pas à eux seuls « le masculin ». Ils repèrent ce qu'ils ont en commun, et c'est cela qu'ils mettent au travail. Cela les aide à valider une intuition essentielle : oui, certaines choses sont profondément construites, et oui, on peut les défaire. Un chemin qu’on prend souvent quand quelque chose en soi a déjà commencé à bouger : parce qu'on soufre ou que l’on se sent à l'étroit dans un rôle qu'on n'a pas choisi, ou parce qu'une personne proche nous a tendu un miroir qu'on n'a pas pu ignorer.
Et concrètement, qu'est-ce que ce travail change pour eux et pour leur couple ?
Noëlla Bugni-Dubois : Beaucoup d'hommes ressortent de ces cercles avec une capacité nouvelle à nommer ce qu'ils ressentent, à le porter eux-mêmes sans le déposer automatiquement sur leur partenaire. Ils développent d'autres relais : des amis à qui ils osent parler, un thérapeute, un groupe. C'est un chemin vers davantage d'autonomie émotionnelle. Et pour le couple, cela change tout : la femme n'est plus seule à tenir la vie intérieure du foyer, l'homme n'est plus seul face à ses silences. Le rétablissement, quand il est partagé, devient une ressource commune plutôt qu'une charge portée par l'un des deux.
Quand on vit avec un trouble psychique et qu'on porte en plus la charge émotionnelle de son partenaire, on peut aggraver son propre état. Que diriez-vous à une lectrice de Plein Espoir dans cette situation, et à son compagnon ?
Noëlla Bugni-Dubois : Les troubles sont très variés, on ne peut pas répondre d'un seul bloc. Mais quand l'un·e des deux a besoin d'un soutien lié à un trouble, le couple a tout à gagner à investir un vrai travail pédagogique. Et ce travail doit être porté en grande partie par la personne qui n'a pas le trouble. Concrètement, le compagnon doit se renseigner, prendre les devants, demander à sa partenaire ce dont elle a besoin, et se prendre lui-même en charge émotionnellement pour ne pas devenir un poids supplémentaire. Sans ce socle de compréhension, il ne peut ni accompagner, ni soutenir.
Vous défendez souvent le mot « allié ». Pourquoi y tenez-vous ? Qu'est-ce que cela engage dans la vie d'un homme en couple ?
Noëlla Bugni-Dubois : Pour moi, être un allié, c'est faire de son mieux. Et ce n'est pas négociable. Quand on partage la vie de quelqu'un qu'on aime, on lui doit cet effort. C'est cela, l'amour. Je défends une vision très politique de l'amour, celle que théorise bell hooks [intellectuelle et militante féministe américaine, NDLR]. Être allié, c'est prendre soin. Je ne vois pas comment on pourrait faire autrement quand on aime quelqu'un. On essaie de lutter avec elle contre les oppressions qu'elle subit, et réciproquement.
Sortir du silence, ensemble
Sortir de la charge émotionnelle, ce n'est pas casser le couple, c'est l'élargir. C'est admettre que prendre soin de l'autre suppose, d'abord, de prendre soin de soi. Pour Noëlla Bugni-Dubois, le rétablissement ne se joue jamais à l'isolement : il passe par des cercles, des alliances, des conversations cadrées, des thérapeutes qui prennent le relais quand le couple ne peut plus tout porter. Il passe aussi par cette idée toute simple, presque évidente une fois nommée : on a le droit de demander de l'aide, et de la recevoir, dans les deux sens.
Chez Plein Espoir, nous croyons que le rétablissement est une affaire collective. Qu'il ne prospère pas dans le silence ni dans l'épuisement solitaire. Qu'il commence, souvent, par un mot posé sur ce qu'on porte, un espace où l'on ose dire « je ne suis pas ta psy » sans culpabilité, ou « je vais consulter » sans honte. Et qu'il grandit, doucement, là où le soin circule dans les deux sens.





