Je suis bizarre, et j’ai arrêté de m’excuser
Toute sa vie, Ralph Butcher a entendu dire qu'il était bizarre. Parce qu'il est incapable de cacher ce qu'il pense vraiment, parce qu'il s'émerveille de choses que les autres ne voient pas, parce qu'il a une intensité intérieure dont il ne sait pas toujours quoi faire. Aujourd'hui président de Séquences Clés, société de production audiovisuelle qui emploie des personnes en situation de handicap, il a accepté de nous raconter ce que sa différence lui a coûté et comment il a continué à avancer avec.
Bizarre. Le mot m'accompagne depuis aussi loin que je me souvienne, et je l'ai toujours vécu de deux façons très différentes selon la personne qui le prononçait. Quand c'était quelqu'un dont je voulais l'approbation, il me pesait. Il disait que je n'étais pas assez bien pour être accepté, que quelque chose clochait en moi. Mais quand c'était quelqu'un vis-à-vis duquel j'étais ravi d'être en opposition, le même mot devenait presque une médaille. Dans ce cas-là, bizarre voulait dire : tu n'es pas comme eux. Et ça, c’était presque une chance.
Pas plus tard que ce week-end, un ami m'a raconté qu’un proche lui avait dit : « Ah, Ralph, il a l'air vraiment super, il est profond. Même si au tout début, je l'ai trouvé bizarre. » J'ai souri parce que c’est assez vrai. Quand je rencontre une nouvelle personne, il me faut pas mal de temps pour comprendre comment elle fonctionne, comment je dois interagir avec elle. Et tout le monde n'a pas envie de comprendre ça. Ce n'est pas un reproche que je fais. C'est quelque chose que j'ai fini par accepter.
Dans ma bulle
Je n'ai pas beaucoup de souvenirs de mon enfance, mais je sais que j'étais déjà dans ma bulle. Pas une vraie souffrance, plutôt un léger déphasage permanent, comme si je recevais les choses sur un canal légèrement différent. Je posais des questions qui agaçaient, je me passionnais pour des sujets qui n'intéressaient personne autour de moi, je me sentais mieux avec des adultes qu'avec des gens de mon âge. Il y avait quelque chose dans les codes implicites, dans les jeux de hiérarchie, dans ce qu'il fallait montrer ou taire, que je ne saisissais pas naturellement. Ou que je saisissais très bien, mais que je refusais d'appliquer. Probablement un peu des deux.
À l'adolescence et au début de l'âge adulte, ça a pris une autre ampleur. J'étais à l'ouest, dans la lune, rêveur, déconnecté, naïf… Comme beaucoup, j'ai détesté cette période. Et puis, ces mots, entendus des dizaines de fois, ont laissé une trace pas très agréable. Pendant longtemps, je n'arrivais pas vraiment à me lier avec des hommes de mon âge. Mes seules amitiés masculines, c'était avec des gens beaucoup plus âgés. Peu à peu j’ai commencé à comprendre ce qu’on me reprochait. Je refusais de porter un masque social. Dans les interactions avec les autres, je ne pouvais pas jouer de rôle, je n’y arrivais pas. Et quand je me forçais, ça semblait faux, ça se sentait tout de suite.
À 24 ans, je suis allé voir un psychologue pour la première fois. Dans mon milieu, ça ne se faisait pas vraiment. Consulter, c'était forcément quelque chose de grave, un aveu de faiblesse, presque un truc de fou. J’y suis allé quand même. Pas parce que j'allais mal, mais parce que je sentais en moi une énergie importante, une intensité dont je ne savais pas quoi faire. J'ai toujours été très ambitieux, très intense, et je voulais comprendre comment orienter tout ça dans la bonne direction. Devenir plus moi-même, pas pour me cacher.
Pas tous différents de la même façon
Ce travail a été long. Il l'est encore, d'une certaine façon puisque je continue à vivre avec la sensation de ne pas être toujours adapté. Sur le chemin, j'ai pris un paquet de murs. Quand je travaillais en direction financière, j'ai fait un burn-out qui a duré cinq ans. Pas cinq semaines, cinq ans. Avec des conséquences très concrètes : j'ai perdu mon travail, puis mon logement. Pendant plus de trois ans, je n'avais plus de toit, je dormais chez des amis. À ce moment-là, quand je parlais de mon parcours, les gens me regardaient un peu de travers, je sentais que ça leur faisait peur. Se dévoiler quand on n'a pas encore réussi à se reconstruire complètement, ça n'inspire pas confiance. Tu racontes la même histoire au fond du trou et quand tout va mieux, tu n'es plus le même personnage. Dans un cas tu es le mec qui a la poisse. Dans l'autre tu es le héros. Pourtant, l'histoire est la même. C'est d’ailleurs pour ça que j'ai un rapport compliqué avec le mot résilience. Ce mot ne vaut quelque chose qu'en fonction de là où tu te trouves quand tu le prononces.
Malgré toutes ces difficultés, j'ai fait le choix très personnel d’un accompagnement thérapeutique sans chercher à avoir un diagnostic. Je comprends tout à fait ceux qui font cette démarche, et je ne dis pas qu'on est tous différents de la même façon. Ce genre de discours qui égalise tout m'agace, parce qu'il efface des réalités très concrètes. Des gens que je côtoie au quotidien, avec lesquels je travaille, ont des troubles physiques ou des maladies sérieuses, et leurs vies ne ressemblent pas à la mienne. Ce que je vis est bien plus simple. Honnêtement, ça ne m’a pas empêché au point d’avoir besoin de mettre un nom dessus. Est-ce que c'est de l'orgueil ? De la pudeur ? De la peur ? Je ne sais pas. Les trois, peut-être, dans des proportions qui varient selon les jours. Et puis, dans mon travail, j'ai vu de près comment les traitements médicamenteux fonctionnent concrètement : des dosages qui s'ajustent, qui se réajustent, des périodes de crise lorsque les nouvelles adaptations ne produisent pas encore leurs effets, des médicaments qui disparaissent du marché. Je sais que, pour beaucoup de personnes, ces traitements sont indispensables et permettent de retrouver un équilibre. Mais les voir de si près m'a aussi fait prendre conscience de leur complexité. Comme je ne suis pas certain d’en avoir besoin, quelque chose en moi préfère ne pas franchir cette étape.
Vers une vraie acceptation de la différence
Ce que je sais, en revanche, c'est que refuser le masque a un coût. Tous les codes, je les connais par cœur. Je les ai observés, analysés, décortiqués. Je saurais les appliquer. Mais chaque matin, je décide de ne pas le faire, ou de le faire en connaissance de cause. Dans l'entreprise que je dirige, j'ai essayé de construire quelque chose qui laisse de la place à des façons d'être différentes. Pas d'horaires fixes, de la liberté dans la façon de travailler, une vraie possibilité de remettre en cause les décisions, y compris les miennes. La seule limite que je pose est simple : on parle avec élégance, on n'agresse pas l'autre, ni verbalement ni physiquement. Le reste est ouvert. Ce n'est pas de la naïveté. J'ai trop bien connu l'autre côté pour me permettre de fermer des portes.
Pour moi, le vrai sujet, ce n’est pas la différence en elle-même, mais ce que la société fait avec des comportements un peu décalés. On devrait ouvrir un vrai débat de société sur notre acceptation réelle de la différence du comportement d’autrui. Pas une charte de plus à afficher dans un open space, mais un débat de fond, sur ce que ça signifie vraiment d'accueillir quelqu'un qui ne rentre pas dans la case, qui prend du temps à comprendre, qui n'utilise pas les bons codes au premier contact. Les entreprises ne sont pas prêtes pour ça. Ce n'est pas un jugement moral, c'est un constat : embaucher quelqu'un d'atypique, c'est perçu comme un risque financier. Et tant que ça reste comme ça, rien ne changera vraiment.
Aujourd'hui, est-ce que je vois ma façon d'être comme une chance dans un monde qui promeut l'uniformité ? De moi à moi, dans ce que j'appelle mon circuit intérieur, je pense que je suis plutôt heureux, même chanceux. Avec des moments de doute, des périodes très intenses. Mais je crois que j'ai fait un peu la paix avec qui je suis. Pour ce qui est du regard des autres, je ne peux pas encore répondre honnêtement. Je sens que je suis encore dans un passage. Ce n'est pas une façon d'esquiver la question. C'est simplement que certaines réponses demandent du temps, et que je préfère ne pas les inventer. Peut-être que quelque chose se jouera autour de la soixantaine, lorsque viendra le changement de rythme de la retraite. À ce moment-là, je saurai si les murs pris, les masques refusés, le burn-out, les personnes qui sont parties, mais aussi les liens profonds que cette façon d'être a rendus possibles, auront dessiné une vie qui me ressemble.
Une chose, en revanche, est déjà certaine : mon chemin, je le dois aussi aux autres. À mes amis, aux rencontres qui m'ont nourri, à cette aventure professionnelle collective qui continue de me donner envie de me battre, à celles et ceux qui ont choisi de ne pas me juger quand il aurait été plus simple de s'éloigner. On parle souvent du rétablissement comme d'un chemin personnel. Je crois qu'il est aussi profondément collectif. Personne ne se relève tout à fait seul. J'avance avec ce que les autres ont accepté de voir en moi. Et c'est sans doute là que réside ma plus grande chance.





