Passer son bac depuis une clinique psy : le pari du soin-études
Nous connaissons tous cette tension qui précède un examen : pression, nuits courtes, peur de ne pas être à la hauteur... A tout ça pour certains, s’ajoute la difficulté de le faire depuis la chambre d’un hôpital. En fait, chaque année, des jeunes hospitalisés pour des troubles psychiques ou des maladies chroniques passent pourtant leur brevet ou leur baccalauréat au sein des cliniques de la Fondation Santé des Étudiants de France [FSEF, l’un des adhérent de Santé mentale France]. Et si, parfois, le rétablissement et les études avançaient main dans la main ? Une pédopsychiatre, un directeur des études et une jeune femme qui est passée par là nous racontent.
À quelques semaines des épreuves du baccalauréat, en milieu de terminale, Daphné a quitté son lycée du jour au lendemain. Nous sommes en mars 2022, et la jeune femme vient d'être admise dans une clinique de la Fondation Santé des Étudiants de France. La peur, d'abord, l'emporte sur tout le reste. « J'avais très peur que ça mette en jeu mon année, et surtout que ça m'empêche de passer le bac », se souvient-elle aujourd'hui, à 21 ans. Comment réviser, comment réussir, quand on est par ailleurs en soin ?
Quatre ans plus tard, la réponse tient en quelques mots : Daphné a décroché son bac, validé une licence d'anglais et prépare désormais un master pour devenir professeure des écoles. Entre-temps, il y a eu une clinique, une équipe soignante, des enseignants, et un dispositif encore trop méconnu : le soin-études. Un modèle où l'on ne demande pas au jeune de choisir entre se soigner et continuer à apprendre, mais où l'on fait le pari que les deux peuvent avancer ensemble.
Quand les études font soin
Le principe tient en deux mots que la FSEF associe depuis ses origines. « C'est un projet qui lie les soins et les études, pour des jeunes qui ont des troubles psychiques ou physiques, qui nécessitent des soins assez intensifs, et qui ne peuvent pas rester à leur domicile », explique la docteure Fabienne Perdereau, pédopsychiatre dans une clinique parisienne de la fondation. Autour de chaque jeune, deux équipes travaillent de concert : celle des enseignants de l'Éducation nationale et celle des soignants, psychiatres, médecins, ergothérapeutes. Les prises en charge durent souvent plusieurs mois, parfois des années.
David Petit dirige l’annexe pédagogique du lycée Jean-Baptiste Say installée au sein de deux cliniques parisiennes de la fondation. Pour lui, l'apport du dispositif dépasse de loin la simple continuité scolaire. « Je pense que les études font soin. Et quand elles ne soignent pas directement, elles aident le soin. », avance-t-il. « Si on prend la situation de jeunes très isolés chez eux, le fait de reprendre une scolarité, c'est reprendre une identité : je suis en quatrième, je suis en troisième… C'est être dans un groupe, dans une classe, et ne plus être celui qui est à la maison et qui ne peut plus communiquer avec les autres jeunes de son âge. »
Car offrir la possibilité à un jeune malade d'aller en cours, c'est lui signifier qu'il a un avenir. « Quand les médecins y croient au point de l'envoyer en classe, ils lui permettent de se dire : j'ai une place dans la société, et j'ai un avenir. »
La dotceure Perdereau partage cette conviction, tout en y apportant une nuance. Les études, dit-elle, constituent « un levier motivationnel très fort, qui permet de sortir d'une stigmatisation et de l'enfermement dans l'étiquette de patient ». Elles aident aussi les parents à mieux accepter les soins psychiques. Mais la pédopsychiatre connaît le revers de la médaille. « Le paradoxe, c'est que la pression scolaire est aujourd'hui telle que, dans certains environnements, elle favorise l'éclosion de symptômes psychiques comme le refus scolaire anxieux ou les attaques de panique par exemple. Les jeunes que nous recevons sont tous préoccupés par le contrôle continu et les affectations liés à Parcoursup.»
C'est précisément cette spirale que la clinique cherche à desserrer. En offrant un cadre qui met à distance « ce dispositif très oppressant », elle leur permet, souvent, de « redécouvrir le plaisir d'apprendre ». Dans certaines unités, les notes disparaissent même complètement. Une manière de rappeler que l'on peut apprendre pour soi, et non pour une moyenne.
Une journée sur mesure
Daphné a vite mesuré la différence avec le lycée ordinaire. « Comme les classes étaient petites, je me retrouvais souvent seule avec les professeurs. C'était presque du cours particulier, et on avançait beaucoup plus vite. » Pour la philosophie et l'histoire-géographie, elle retrouvait deux ou trois autres camarades ; pour ses spécialités, arts plastiques et anglais, elle travaillait en tête-à-tête avec ses enseignants. Constatant que l'histoire-géographie ne figurait pas à son programme d'épreuves, elle a même demandé à renforcer les arts plastiques. Une scolarité taillée à sa mesure, qui l'a menée jusqu'au bac.
Une journée type, à la clinique, n'obéit pas à un modèle unique. « L'architecture des soins, c'est un peu du cas par cas en fonction des besoins des élèves », précise la docteure Perdereau. En hôpital de jour, une séance de psychomotricité peut succéder à un entretien médical, puis à une heure de cours, à un repas, à un temps de repos. En hospitalisation à temps plein, les soins se déroulent davantage le soir, et tous les temps informels comptent. « Le principe des temps plein, c'est que l'institution fait soin », résume David Petit. « Tous les temps en commun comme le petit-déjeuner ou le coucher, contribuent aux temps de soin. »
L'accompagnement émotionnel se joue dans cette proximité de tous les instants. « La scolarité a lieu en classe avec les professeurs, mais juste à côté, derrière la porte, une équipe infirmière peut accueillir un jeune qui ne se sent pas bien », décrit la pédopsychiatre. Les allers-retours entre pédagogie et soin sont permanents. Au sein de la clinique, un enseignant référent, désigné pour faire le lien entre la classe et l'équipe soignante, participe chaque semaine au point d'équipe et y rapporte ce qu'il observe en classe. Car les jeunes, parfois, « font bonne figure » devant le professeur alors que l'angoisse les submerge. « À ce moment-là, on réadapte, on revoit l'emploi du temps », explique David Petit. Personne ne reste seul avec ce qu'il traverse.
Dans l’un des établissements, où « l'angoisse face aux examens est massive », un atelier de préparation a été expérimenté cette année entre mars et mai, en deux volets. Des enseignants ont aidé chaque jeune à trouver sa propre méthode d'apprentissage, l'idée étant qu'on n'apprend pas tous de la même manière, ni forcément assis à son bureau à répéter par cœur. Des psychologues ont abordé la maîtrise de l'angoisse et l'estime de soi. « Beaucoup arrivent en se disant qu'ils sont nuls, alors que c'est faux : chacun a ses forces. » Mené sur six à huit semaines, l'atelier a connu, selon David Petit, « un succès assez certain ! ».
Des examens dans des conditions presque ordinaires
La particularité du soin-études, c'est de « se rapprocher le plus possible de la scolarité ordinaire ». Pas de soignant dans la salle d'examen, donc, sauf besoin précis. Mais tous les jeunes bénéficient d'aménagements : temps supplémentaire, possibilité de sortir avant la première heure, temps pour prendre un traitement, effectifs allégés. « Ils font vraiment les examens dans des conditions normales, après bien sûr ils ne sont pas 35 par salle. », précise David Petit.
Pour Daphné, ce cadre a tout changé. « J'ai passé mes épreuves dans la scolarité de la clinique, dans une salle où nous étions trois au maximum. C'était beaucoup moins stressant que de me retrouver dans un environnement où des centaines de candidats passent l'examen en même temps. » Et puis il y avait ses propres professeurs pour surveiller les épreuves, des visages connus et rassurants.
Avec le recul, elle est convaincue que le dispositif l'a aidée à mieux réussir, et pas seulement sur le plan scolaire. Son trouble, lié au stress, perturbe son alimentation. « Être à la clinique m’a encouragé à mieux manger, même quand j'étais angoissée. Chez moi, dans des conditions normales, j'aurais beaucoup réduit mon alimentation à cause du stress. » Le soin et les études ne se sont pas fait concurrence : ils se sont nourris l'un l'autre. C'est tout le sens du rétablissement, cette idée que l'on peut aller mieux sans tout mettre entre parenthèses.
Ce que le soin-études ne résout pas
Ni la médecin ni le directeur des études ne présentent le modèle comme une solution miracle. Les désaccords entre équipes enseignantes et soignants existent, « et sans doute heureusement, parce que chacun voit les choses sous un angle différent », observe David Petit. La psychiatrie travaille sur le temps long ; l'école avance au rythme contraint d'une année scolaire. « Si on instaure le dialogue, s'il y a de la confiance, c'est toujours au bénéfice du jeune. »
Le dispositif reste rare : treize cliniques en France, dont six en Île-de-France, dans une fondation née des sanatoriums et longtemps installée dans des lieux isolés. Deux ouvertures sont financées, à Rouen et à Bobigny, et deux projets avancent vers Poitiers et Marseille. Les délais d'attente, parfois d'un an, restent un écueil majeur. « Les temps d'attente ne correspondent pas du tout au développement des jeunes », souligne la Dre Perdereau. Et le temps plein, s'il convient à certaines situations, « a aussi l'inconvénient de couper un peu le jeune de son environnement scolaire et amical ».
C'est pourquoi les deux établissements parisiens ont créé un dispositif ambulatoire baptisé PARE, programme d'accompagnement au retour à l'école, destiné à des jeunes déscolarisés du territoire, accueillis surtout sur de la scolarité, avec très peu de soins. « On a de très bonnes surprises de jeunes qui n'avaient pas besoin d'hospitalisation mais qui étaient un peu en panne, et ça a vraiment permis de les remobiliser », se réjouit la pédopsychiatre.
Reste, pour David Petit, un angle mort à travailler : la sortie. « Quand on parle de rétablissement, on constate parfois que les jeunes ont été très accompagnés, que tout a été adapté autour d'eux, sans que le retour à l'extérieur soit vraiment préparé. » Car l'enjeu, rappellent les deux professionnels d'une même voix, n'est pas l'examen en lui-même, mais le chemin que chacun trace. « Mon rôle, ce n'est pas d'amener au bac à tout prix », résume le directeur des études. « C'est que le jeune trouve sa voie, et qu'il soit acteur de tout son parcours, avec ses fragilités, qui resteront là, mais aussi ses atouts, dont il ne soupçonne souvent même pas l'existence. Le rétablissement, c'est exactement cela. »
Au passage, le soin-études répare quelque chose de plus discret, mais d'essentiel. « C'est aussi retrouver confiance dans les institutions et dans l'adulte », souligne la Dre Perdereau. Voir un jeune réapprendre à faire confiance, là où il n'y avait plus que de l'isolement, parfois de la méfiance, raconte beaucoup de ce qui se joue ici. « Cela répare les liens. »
« Prendre soin de sa santé avant de penser aux examens »
À un jeune qui se retrouverait hospitalisé au moment d'un examen important, Daphné adresse un message qui dit, à lui seul, tout l'esprit du soin-études. « Même si ce n'est pas facile de jongler entre prendre soin de soi et préparer ses examens, la santé doit passer en premier. Si l'on prend soin de nous, cela nous aidera à mieux réussir ensuite. Et si ce n'est pas cette année, ce sera l'année suivante. » L'examen n'est pas une fin en soi : il attendra le temps qu'il faudra.
Reste cette évidence que l'histoire de Daphné met en lumière : le rétablissement n'oblige jamais à choisir entre se soigner et continuer à grandir. Apprendre, réviser, passer un diplôme, retrouver une classe et des projets ne sont pas des récompenses que l'on s'accorderait une fois guéri. Ce sont, souvent, des chemins de soin à part entière. À condition de remettre le jeune au centre, de l'écouter, et de lui faire confiance, comme nous aimerions tous qu'on nous fasse confiance dans nos moments de fragilité. Derrière chaque copie rendue depuis une chambre de clinique, il y a un peu plus qu'un examen réussi : une place reconquise dans le monde, et la preuve, intime, que la vie n'avait jamais cessé d'avancer.
Le prénom de la jeune femme qui témoigne a été modifié à sa demande.





