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Santé mentale : « J’ai longtemps cru qu’un homme devait encaisser en silence »

On parle de plus en plus de santé mentale. Les rendez-vous se prennent en quelques clics, les campagnes se multiplient et les langues commencent à se délier. Pourtant, les hommes restent largement minoritaires dans les cabinets de psychologues. Seulement 30 % d’entre eux disent avoir déjà entrepris une psychothérapie, et en 2022, 78 % des rendez-vous chez un psychologue pris sur Doctolib l’ont été par des femmes.

Les normes sociales autour de la virilité (tenir, encaisser, ne pas montrer ses fragilités) ont ajouté une couche de silence supplémentaire pour les hommes. Résultat, beaucoup attendent le point de rupture avant de demander de l’aide. D’autres chiffres racontent d’ailleurs une réalité paradoxale. Les hommes meurent beaucoup plus par suicide, tandis que les femmes déclarent davantage de souffrance psychique et consultent plus souvent.
La détresse mentale traverse donc toute la société, mais elle ne s’exprime pas de la même manière selon les normes de genre.

C’est aussi pour cela que lever le tabou autour de la santé mentale masculine ne concerne pas seulement les hommes. Encourager chacun à reconnaître sa vulnérabilité, à demander de l’aide et à parler de ce qu’il traverse bénéficie à tout le monde, proches, familles, partenaires, et particulièrement aux femmes, qui portent encore très souvent la charge émotionnelle dans les relations. Avec Plein Espoir, nous avons voulu comprendre ce qui retient encore tant d’hommes de consulter, mais aussi ce qui peut provoquer le déclic. Cédric et Thierry racontent ce que signifie grandir et vivre avec l’idée qu’un homme doit tenir coûte que coûte et ce qui se passe lorsque, enfin, ce silence commence à se fissurer.

Cédric Cano, 22 ans « J’ai longtemps cru qu’un homme devait encaisser en silence »

Je m’appelle Cédric, j’ai 22 ans, et pendant longtemps j’ai fait partie de ces hommes qui refusent de demander de l’aide. Pas parce que je ne souffrais pas, mais parce que je minimisais tout. Je me persuadais que c’était normal : l’anxiété constante, la fatigue mentale, la surcharge cognitive, les pensées envahissantes… Je pensais qu’il fallait juste tenir, supporter, avancer.

Très tôt, j’ai intégré l’idée qu’un homme devait encaisser sans exposer ses fragilités. Demander de l’aide, c’était, dans ma tête, admettre une faiblesse. Et comme j’ai vécu une grande partie de ma vie avec le regard des autres comme un juge permanent, cette peur du jugement a été un frein énorme.

Je suis concerné par un TSA (trouble du spectre de l’autisme), avec un haut potentiel intellectuel. Cette double particularité structure mon rapport au monde. J’ai une capacité d’analyse très forte, une exigence académique importante, une intensité de réflexion qui m’a permis de progresser dans mes études et d’intégrer un master en patrimoine et culture numérique. Mais en parallèle, j’ai aussi une hypersensibilité, un sentiment de décalage social, et une vulnérabilité très forte face au rejet, aux humiliations, aux moqueries.

Et justement, le harcèlement a marqué mon parcours. À l’école et au collège, j’ai subi du harcèlement de façon répétitive et durable. Au collège, il y a eu des agressions physiques. Plus tard, même à l’université, ça a continué sous d’autres formes, humiliations publiques, propos dégradants, caricatures à mon sujet, rumeurs diffusées sur internet, photos prises à mon insu utilisées pour alimenter des moqueries. Ces expériences ont nourri une anxiété chronique, puis un état dépressif.

J’ai connu des périodes d’effondrement psychique, une perte d’élan, de l’isolement profond et des pensées suicidaires. J’ai même été hospitalisé à un moment de rupture. Et pourtant, malgré tout ça, je refusais encore d’associer mes symptômes à un besoin de soins. Je ne voulais pas faire partie de ceux qui consultent. Je mettais une distance avec l’idée d’être suivi, et même avec l’idée d’aller vraiment mal.

Le déclic, je ne l’ai pas eu seul. Dans mon cas, c’est ma famille qui m’a poussé à demander de l’aide. J’étais enfermé dans le silence et le déni. Je n’acceptais pas l’idée que je puisse être en détresse. Mais eux voyaient que mon état ne me permettait plus de vivre dans le réel, que je n’arrivais plus à faire semblant. Avec le recul, je comprends que sans cette pression extérieure, j’aurais pu continuer à repousser encore et encore.

Parce que mes mécanismes d’autodéfense, quand ça devient trop dur, ne sont pas calmes ou raisonnables. Quand je dépasse mon seuil, je peux taper dans les murs, m’effondrer au sol, ne plus réussir à gérer seul. Et à ce moment-là, je suis obligé d’en référer à mes proches pour m’aider à tenir, mais aussi pour m’orienter vers des solutions concrètes. Quand on est au fond, on n’a plus l’énergie de chercher soi-même. Et quand on est un homme qui a déjà du mal à admettre qu’il a besoin d’aide, c’est encore plus compliqué.

Ce suivi m’a permis de mettre des mots sur ce que je vivais. Il m’a aussi aidé à comprendre comment tout ça interagit avec mon fonctionnement autistique, la suradaptation, l’exigence excessive, le fait d’aller jusqu’au point de rupture avant de demander de l’aide. J’ai appris à identifier les signaux avant le seuil critique, et ça change énormément de choses. J’ai aussi compris que tenir n’était pas forcément un signe de force. Pendant des années, j’ai confondu résistance et santé mentale.

Un autre frein, pour moi, c’est le rapport au social. Les habiletés sociales, la peur d’être jugé, la honte, l’idée de mal faire même en consultant… Et puis il y a un sujet très concret qui est le manque d’information et l’orientation. Quand on refuse d’être aidé, on ne va pas chercher. Et quand on ne cherche pas, on ne sait pas vers qui se tourner, quel spécialiste pour quelle souffrance, quels dispositifs existent, comment obtenir un suivi.

Aujourd’hui, je ne dirais pas que le trauma s’efface. Ce que j’ai vécu restera présent, d’une manière ou d’une autre. Mais le suivi donne un horizon. Il permet de ne plus être seul face au flux d’angoisse et de stress. Il aide à construire des solutions, à mettre des mots, à comprendre. Et surtout, il donne l’expérience concrète qu’être accompagné n’est pas une faiblesse. J’ai aussi trouvé une autre forme d’expression avec l’écriture. J’ai auto édité un livre, Léo et Clara, une histoire presque impossible, dans lequel je raconte, sous forme autobiographique fictionnelle, les mécanismes du harcèlement, la violence symbolique, et les conséquences psychologiques sur une personne en situation de handicap. Écrire m’a aidé à transformer la colère en réflexion. Si je témoigne aujourd’hui, c’est parce que je sais à quel point c’est difficile, pour un homme, d’admettre qu’il a besoin d’aide. On peut repousser longtemps. On peut se persuader qu’on doit gérer seul. On peut avoir peur d’être vu comme faible. Mais je sais aussi qu’on n’est pas obligé d’attendre l’effondrement pour consulter.

Thierry, 41 ans : « Je souriais en société, mais à l’intérieur je m’effondrais »

Je m’appelle Thierry, j’ai 41 ans et si je témoigne aujourd’hui, c’est parce que je sais à quel point on peut souffrir longtemps sans que personne ne le voit. Parfois même sans se l’avouer à soi-même.

Depuis 2013, je vis avec une dépression souriante. C’est une dépression qui ne se voit pas. À l’extérieur je parais jovial, je plaisante, je discute, je donne le change. Mais à l’intérieur, je suis triste, épuisé. Les symptômes sont là, fatigue, perte d’énergie, perte de mémoire, impression d’être déphasé, et cette sensation de porter un poids énorme en silence.

Je n’ai pas vraiment vu cette dépression pendant des années, parce qu’en société on doit être performant. On doit être énergique. On doit être au top. À l’école, dans la vie pro, et même en famille. Et dans certaines familles, la mienne notamment, dire qu’on souffre de dépression, c’est très compliqué. Alors je faisais quoi ? Je rentrais et je m’enfermais dans ma chambre. Il y a eu aussi le harcèlement scolaire, les difficultés dans le parcours. Tout ça m’a isolé et a sapé mon envie de suivre une scolarité normale. Et pourtant, de l’extérieur, je pouvais avoir l’air comme tout le monde.

Les conséquences, elles, ont été très concrètes, mon parcours scolaire a été un raté absolu, malgré une formation par défaut en gestion-comptabilité. J’ai souvent eu l’impression qu’on me mettait dans des cases. Et quand on est en situation de handicap et racisé, on a parfois encore moins de marge, peu de moyens, peu de classes adaptées, peu d’options. Et si on ne rentre pas dans le moule, on est stigmatisé.

J’ai essayé de me raccrocher à des choses positives, j’ai été bénévole dans un club de foot, j’ai monté des projets dans l’économie sociale et solidaire. J’ai même découvert la communication, mais là encore, je me suis heurté à des murs, des absences de réponses, ou toujours la même remarque,  « vous ne sortez pas du moule », « vous ne venez pas des grandes écoles ». À force, ça enferme. Je me levais le matin, j’ouvrais l’ordinateur, je démarchais encore et encore, en me répétant que ça allait passer, sans réaliser que j’étais déjà en train de m’épuiser.

Et surtout, je ne disais pas la vérité. Je plaisantais, je restais souriant. J’avais peur de paraître hors société, peur d’avouer que je n’allais pas bien, peur d’avouer que je doutais, que je me sentais incapable. Quand on me demandait comment ça allait, je répondais que ça allait. Comme beaucoup d’hommes, je ne me posais pas la question. Mes proches voyaient quand même des signes, j’avais parfois des excès de colère, symptômes de pression et de souffrance. Certains me disaient : « Tu devrais voir un psychologue, un psychiatre. » Mais j’étais réticent. Et ce qui m’a marqué, c’est que les messages étaient contradictoires. On me disait d’aller consulter, puis on me sortait des phrases comme :  « Le psychologue, c’est toi-même. » Comme si demander de l’aide était inutile, ou pire, honteux.

Et c’est là que la question de la masculinité entre en jeu. Dans certaines cultures, aller voir un psychologue est vu comme un symbole de faiblesse. Il y a cette idée que l’homme doit être fort, viril, puissant. On porte une pression culturelle et familiale énorme. À un moment, je me suis retrouvé face à un choix intérieur : désobéir à la doxa, ou continuer à souffrir. Avec le recul, je me dis que si j’avais osé désobéir plus tôt, je me serais soigné bien avant.

Le premier vrai tournant, c’est quand un médecin généraliste m’a mis des mots dessus :
« Ça fait des années que vous faites une dépression souriante. » J’ai été choqué. Même l’expression m’a bouleversé : l’association d’un mot lourd (“dépression”) et d’un mot léger (“souriante”). Malgré ça, je n’ai pas consulté tout de suite. Parce que même quand on sait, on continue parfois à chercher des solutions qui évitent la thérapie. On se dit qu’on va faire du sport et que ça ira mieux. Les gens te disent ça aussi. J’ai essayé. Et oui, j’ai perdu du poids très vite, à un rythme anormal, mais ça n’a pas résolu le fond. L’été, la dépression a ressurgi fort, les colères, la tête baissée, l’épuisement, l’envie de ne plus rien faire, les pleurs, l’absence d’énergie.

Le déclic a été une accumulation de facteurs. Des traumatismes qui reviennent. Une expérience compliquée avec une proche que j’avais hébergée et qui a déclenché un excès de colère. Un bilan brutal sur mon parcours, je me suis dit ce n’est pas possible, si je veux avancer, il faut que je me soigne, que je dénoue ces blessures intérieures. Et il y a eu aussi le contexte de ma vie, mon déménagement, le fait de quitter le cadre familial, et mon handicap (infirmité motrice cérébrale) qui rend certaines choses plus difficiles au quotidien. Il y a eu un autre coup dur qui a compté, la perte de mon emploi. J’étais chroniqueur bénévole sur une radio (Vivre FM) et la radio a fait faillite. Cette expérience était une vraie porte d’entrée dans la communication. Du jour au lendemain, tout s’arrête. Ça a été un coup de massue, et ça a participé à réveiller la dépression. Perdre cet espace, c’était perdre une perspective.

Ma médecin traitante a insisté pour que j’aille voir un psychologue. Et là, je ne pouvais plus repousser. J’ai pris rendez-vous via une plateforme, et j’ai commencé un suivi avec le dispositif Mon Soutien Psy. Très vite, ma psychologue m’a aidé à comprendre que beaucoup de choses étaient liées à des traumatismes familiaux, à des remarques, à des humiliations, à une exigence permanente de productivité. Par exemple, dans ma famille, le poids est un sujet violent : on m’a fait des phrases qui blessent et qui restent. Ce genre de mots, ça s’imprime, ça construit une honte, et cette honte se transforme en douleur.

Le suivi me fait du bien. Pas parce que tout disparaît d’un coup, mais parce que ça ouvre un chemin. Ça m’a aidé à comprendre qu’il fallait parfois s’éloigner de certains environnements traumatisants, poser des limites, choisir les personnes qui te soutiennent vraiment. J’ai aussi compris un truc essentiel : on peut faire semblant longtemps, mais à un moment, le corps et l’esprit disent stop.

Aujourd’hui, je ne vais pas dire que tout est réglé. Il reste des traces. Mais je suis en train de me reconstruire. Je commence à voir les priorités autrement. Surtout, j’ai compris que la santé passe avant le reste. On peut faire toutes les campagnes qu’on veut sur la santé mentale, tant que dans les familles et dans la société on continue de répondre “lève-toi, t’es paresseux”, on n’avancera pas. Il faut accepter qu’on puisse être en dépression et que consulter n’est pas une honte. C’est une décision de survie, et parfois même, le début d’une vraie vie.

En lisant les témoignages de Cédric et de Thierry, on comprend à quel point la souffrance peut rester longtemps invisible, surtout quand on a appris qu’un homme devait encaisser en silence. Leurs parcours rappellent que demander de l’aide n’est pas une faiblesse, mais souvent le premier pas pour sortir de l’isolement. Et des initiatives semblent montrer que les choses peuvent changer. C’est le sens de Movember (contraction de « moustache » et « novembre ») ou encore du compte Instagram @tubandes qui visent à encourager les hommes à parler de leur santé mentale, à consulter plus tôt et à briser un silence qui peut coûter cher. Parce qu’au fond, lever ce tabou ne bénéficie pas seulement aux hommes, cela permet à toute la société d’aller un peu mieux.

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11 mars 2026

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