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Les clichés psys : Non, les psys ne sont pas tous fous, riches ou manipulateurs

Benjamin Kerber est psychologue clinicien pour l'association Oreag (Orientation et Rééducation des Enfants et des Adolescents de la Gironde), au service d'investigation éducative à Bergerac. Ancien leader du groupe pop rock les Shades. titulaire d'un master en anglais avant de se réorienter vers la psychologie, il incarne l’inverse de ce qu’on entend souvent chez Plein Espoir : des psys qui auraient des pouvoirs secrets, riches à millions, ou mal intentionnés. Avec lui, on déconstruit les principaux clichés sur cette profession, presque aussi banale qu’une autre. Avec franchise et humour, il nous rappelle que le psychologue, c'est aussi quelqu'un qui doute, qui perd patience, et qui apprend de la vie comme tout le monde.

Cliché n°1 : Si tu as voulu être psy, c'est que toi-même tu as un problème

Oui en partie, je ne peux pas répondre autre chose. Ce qui m'a amené à ce métier, c'est d'abord une psychothérapie et une psychanalyse, en 2014. À l'époque, je terminais un master d'anglais tout en travaillant dans un bar de concert. Un soir, pendant mon service, je me suis évanoui. Ma mère est venue me chercher. À 24 ans, ce n'est pas anodin. Elle m'avait déjà suggéré de consulter car je vivais mal le divorce de mes parents. Mais je résistais. Pas parce que j'avais peur du psy ou que je le croyais réservé aux « fous ». J'avais la musique. C'était ma soupape, ma façon d’évacuer les événements difficiles. Sauf que cet évanouissement, c’était le signe qu'il y avait un trop-plein et que je ne pouvais pas continuer comme ça.

La maman de ma meilleure amie, emportée par un cancer, m'a donné le numéro d'une psychologue. Je m'en suis souvenu. J'ai appelé, mais comme elle suivait déjà ma meilleure amie, elle m’a orienté vers Silvia Feitel, une psychanalyste dans le Marais à Paris. Quelque chose s'est mis en place, je me suis intéressé au soin. J'ai compris que je me voyais bien faire ça, bien plus que de la recherche en anglais.

On imagine souvent que les facs de psychologie sont pleines de gens abîmés. Ce n'est pas tout à fait vrai. La majorité des étudiants ont un suivi personnel, et ceux qui n'en ont pas encore y viennent souvent au fil des cours que l’on reçoit. Pour moi, être psychologue, c'est avant tout accepter de se mettre au travail. Ce qu’il s’est passé en 2015 a fini de me convaincre. Après les attentats de Charlie Hebdo puis du 13 novembre, Paris était en état de choc. Tout le monde allait mal, c'était d'une intensité rare. J'ai compris alors que la vie n'était facile pour personne et que par ce travail, je pouvais contribuer à faire un peu de bien autour de moi. C'est déjà pas mal.

Cliché n°2 : Tu passes ton temps à analyser tout le monde

C'est faux, mais l'idée est très répandue. Ma grand-mère maternelle me le répétait souvent : « Tu lis dans ma tête, tu sais ce qu'il y a dans mon cœur. » Le revers du cliché, c'est plutôt que beaucoup de mes proches sont venus me voir, pas pour que je sois leur psychologue, mais pour avoir des conseils ou que je leur recommande le professionnel le plus adapté à leur situation.

Après, c’est sûr que dire qu'on est psychologue n'est jamais anodin. Soit les gens vont se mettre sur leurs gardes, soit ils vont vouloir qu'on soit là pour eux. Et pourtant, dès que je sors de mon cabinet, c'est comme dans la série Severance [NDLR : référence à Severance, où les personnages dissocient totalement leur vie professionnelle de leur vie personnelle] : je passe immédiatement à autre chose. Je vis ma vie au ras des pâquerettes, je suis quelqu'un de très simple. Dans ce travail, on passe tellement de temps à produire des analyses, à écouter, à être en empathie, que dans ma vie personnelle, il m'en reste plus beaucoup. Je perds vite patience. C'est d'ailleurs un reproche qu'on me fait souvent. Ma mère me dit : « Oui mais toi, tu pourrais comprendre ! » Eh bien non. J'ai besoin de laisser les émotions exister, d'être heureux, d'être en colère. Si j'étais dans l'analyse permanente, je serais tout le temps à distance de ce que je vis. Après, bien sûr, il y a des situations d’urgence où le travail me rattrape.

Disons que pour moi, ce qui permet à une personne d'exercer la psychologie, c'est avant tout d'en avoir envie. Il faut peut-être une certaine sensibilité de base, mais la capacité à repérer les choses et les techniques de soin, ça s'apprend. On parle souvent du cordonnier le plus mal chaussé, et c'est assez vrai dans ce métier. Il y a des épreuves que j'accompagne chez mes patients et face auxquelles je serais, moi aussi, complètement démuni. On est tous humains.

Cliché n°3 : Tout le monde peut être psychologue, il suffit d'écouter en disant « hum hum »

Complètement faux. C'est potentiellement à la portée de toutes les personnes qui se mettent dans cette démarche, mais on ne peut pas être ingénieur, informaticien ou maçon sans apprendre à se servir des outils. La psychologie, c'est pareil. Il faut maîtriser l'épidémiologie, les techniques de soin, tout un corpus de connaissances nécessaires pour exercer. Vu les dérives actuelles, avec des personnes qui se disent psychologues, psychopraticiens ou coachs sans avoir été formées, c'est très grave de penser que n'importe qui peut le faire.

Après, c'est vrai qu'il y a des patients qui ont l'impression que ça ne sert à rien quand les entretiens ne sont pas très dirigés et qu'on laisse du temps au silence. Mais dans un rendez-vous, ce n'est pas au psychologue de parler tout le temps. On doit avoir une posture humble face au patient. On ne peut pas prétendre connaître une personne si on ne lui laisse pas le temps de s'exprimer. Le psychologue a une écoute neutre et bienveillante, et même quand il est silencieux, il travaille, c’est ce qu’on appelle l’attention flottante. Il fait des associations, une sorte de marmite dont vont sortir les interprétations. Et d'ailleurs, le vrai silence n'existe pas. Le corps bouge sans cesse, il respire. Les seuls endroits où l'on atteint un silence absolu, ce sont des caissons aux murs hyper épais et c'est très angoissant pour les êtres humains d'y rester plus de quelques minutes.

Cliché n°4 : Tu fais ça pour l'argent

C'est pareil pour la plupart d'entre nous : je ne vais pas au travail uniquement par plaisir. Si je pouvais faire uniquement ce qui me plaît, je passerais ma vie avec mes enfants, ma femme, ma famille, à écouter de la musique. Mais je ne vais pas non plus au travail pour me tourner les pouces. Je suis curieux de découvrir de nouvelles situations complexes et d'aider à faire en sorte que les choses aillent vers le mieux.

On croit souvent que c'est un métier qui rémunère bien. Mais dans la fonction publique hospitalière, en début de carrière, on touche environ 1 600 euros. Ce n'est pas beaucoup pour un bac+5. À l'hôpital, les psychologues sont placés sous l'autorité des psychiatres, qui sont médecins. C'est le même niveau que les infirmiers ou les puéricultrices. En ce moment, il y a une lutte pour obtenir une forme d'indépendance et sortir de cette hiérarchie. On verra bien. Dans certaines conventions, comme celles qui régissent les associations du champ du handicap, le psychologue est reconnu comme cadre et comme c’est ce que je fais, je gagne correctement ma vie. Mais en cabinet de ville, c'est aussi très aléatoire. Alors non, je ne fais pas ça pour l'argent.

Cliché n°5 : Tu aimes manipuler les gens.

(Rires.) La psychologie ne te donne pas de super pouvoir ni la capacité de manipuler les gens. Ce qu'on apprend, au mieux, c'est à être respectueux des personnes qu'on a en face de soi. Et si tu as bien écouté tes professeurs, tu sais que c'est très grave, que c'est interdit, que ce soit dans ta vie professionnelle ou personnelle.

À Bergerac, où j'exerce, un psychiatre vient d'être condamné et à une interdiction à vie d'exercer. Donc oui, ces dérives existent, bien sûr. Mais il faut savoir qu'un psychologue n'est pas là pour influencer ses patients. Ce sont eux qui avancent, à leur rythme, par leur propre cheminement. Après, plus sérieusement, il y a des situations où l'on sort de notre posture de psychologue pour redevenir des citoyens ordinaires. Par exemple, si une patiente est sous emprise, victime de violences, si un enfant ou un adolescent est potentiellement en danger, c'est notre rôle d'en parler, de les aider, de les orienter vers les autorités compétentes. La vulnérabilité, la fragilité, ce n'est pas un jeu.

Cliché n°6 : Tu ramènes tout à l'enfance, aux parents, au sexe.

Au sexe, certainement pas. À l'enfance, en revanche, oui ça peut,  d'autant plus que je travaille dans la protection de l'enfance. Pour mes jeunes patients, comme pour les plus âgés, l'enfance, l'histoire familiale, le rapport aux figures d'attachement que sont les parents, c'est ce qui te construit. Il est évident qu'on va en parler, à leur juste place.

Pendant longtemps, le cliché, c'était de tout ramener à l'œdipe. Aujourd'hui, la tendance est inverse : dire que l'œdipe n'existe pas. Pour moi, le problème, c'est surtout que cette notion est mal comprise du grand public et systématiquement associée à la sexualité. Quand tu nais, que tu es vulnérable, et qu'une personne t'aime et te nourrit sans que tu n'aies rien demandé, un lien particulier se crée. C'est naturel, et peut-être encore plus fort avec la mère. Ce lien va avoir de l'importance toute ta vie, sans que ça veuille dire qu'on est amoureux de ses parents. L'œdipe, c'est simplement ce qui te permet de survivre dès le départ.

Cliché n°7 : Les psychologues inventent des problèmes

On n'invente pas de problèmes aux personnes qui viennent consulter. Je dirais plutôt qu'il est assez fréquent de venir nous voir pour un sujet précis, sans savoir qu'il y en a d'autres. Enfouis sous le tapis, partie immergée de l'iceberg, appelez ça comme vous voulez. Et oui, c'est pénible à découvrir. Souvent, après quelques séances, il arrive que le patient s'effondre. C'est normal : il est en train de réaliser que les murs de sa maison sont peut-être moins sains que ce qu’il pensait  et qu'il va devoir tout reprendre depuis le début. Il y a une part de déception. Je suis venu pour aller mieux, et voilà que de nouveaux symptômes apparaissent.

Aujourd'hui, beaucoup de patients voudraient qu'on supprime les symptômes d'un coup de baguette magique. Et c'est vrai que sur des choses très précises, les thérapies cognitives et comportementales, les TCC [NDLR : les thérapies cognitives et comportementales (TCC) regroupent des approches thérapeutiques qui visent à agir sur les pensées, les émotions et les comportements], peut aider : elle cible des comportements ou des pensées spécifiques pour les modifier et beaucoup de patients, cela peut être une première étape ou une étape suffisante pour vivre mieux.. Ce n'est pas mon approche. Selon moi, pour commencer à aller vraiment mieux, il ne faut pas rester en surface. Il faut peut-être accepter le symptôme, apprendre à vivre avec. Et avec le temps, on arrive au même résultat qu’avec d’autres approches thérapeutiques.

Cliché n°8 : C'est un truc de riche d'aller chez le psychologue

C'est une question compliquée. C'est vrai que bénéficier de soins psychologiques reste un luxe dans le monde dans lequel on vit. Mais en France, on a la chance d'avoir des centres médico-psychologiques, les CMP, qui proposent un accompagnement gratuit, et il y a des structures qui proposent des soins remboursés. Attention, c'est un système qu'il faut protéger, parce qu'il est régulièrement attaqué. C’est vrai qu’il y a souvent de l'attente, mais si ce n'est pas une urgence, on finit toujours par trouver une place.

Après, pouvoir faire une pause dans sa semaine pour prendre soin de soi, c'est la même chose qu'aller dans une salle de sport ou aller voir un match de foot avec des amis. En libéral, les praticiens peuvent être arrangeants sur les horaires, parfois les tarifs en fonction de sa situation, et proposer des consultations le week-end. Et concernant le coût, je dirais que c'est une façon d'investir sur soi, si on peut se le permettre évidemment. Ce qu'il est important de rappeler, c'est que le psychologue, c'est pour tout le monde. Tout le monde est légitime pour avoir un suivi thérapeutique, à n'importe quel moment de sa vie.

Rendez-vous le mois prochain pour un article  autour de toutes les questions que l’on a toujours eu envie de poser aux psys. Ces questions intimes, parfois drôles ou un peu gênantes.
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12 mai 2026

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