« Tous mes préjugés sont un peu tombés » : ce que la formation aux Premiers Secours en Santé Mentale a changé dans ma vie
Francis, Laure, Gaëlle et Esther ont tous suivi une formation aux Premiers Secours en Santé Mentale (PSSM) dispensée par Santé mentale France. Ils racontent ce qu'elle a changé pour eux : une conversation renouée avec un petit-fils, un autre regard sur les difficultés d’une amie, des ressources transmises à des collègues et même, l'envie de former d'autres personnes.
Une nuit qui aurait pu mal finir
Sept heures du matin. Francis découvre que sa fille l'a contacté en pleine nuit, pour lui dire que son petit-fils de 17 ans a eu un accident de voiture en allant chez une copine. Il avait bu et elle a dû marcher plusieurs kilomètres pour le retrouver. Le grand-père l'appelle et file la rejoindre. Le médecin de garde n'est pas d'un grand secours, mais une amie psychothérapeute accepte de recevoir le garçon quand il se réveille.
L'entretien démarre mal. L'adolescent est encore sous l'effet de l'alcool. Il se montre arrogant, ce qui ne lui ressemble pas. Puis la professionnelle lui parle de son demi-frère de 8 ans. Il craque et dit qu'il ne veut pas que le petit suive le même chemin que lui. « Souvent, les gens dans cet état-là refusent toute aide pour eux, mais ils sont prêts à se mobiliser pour quelqu'un d'autre », rapporte Francis, qui tient la formule de son amie. La psychothérapeute oriente ensuite la famille vers un centre spécialisé dans l'accompagnement des jeunes. Avant cet événement, Francis s'était déjà inscrit à une formation de Premiers Secours en Santé Mentale (PSSM), qui aura lieu quelques semaines plus tard.
PSSM, une méthode pour ne plus rester démuni
Le programme de Premiers Secours en Santé Mentale est né en Australie au début des années 2000, avant d'être adapté en France par Santé mentale France, l'Unafam et l'Infipp. Pendant ces deux jours de formation, les participants découvrent quatre grandes familles de troubles psychiques, repartent avec un manuel et une méthode résumée en un mot, simple à retenir : AÉRER. Les lettres correspondent à Approcher et assister en cas de crise, Écouter sans juger, Réconforter et informer, Encourager à se rapprocher d'un professionnel, Renseigner sur les ressources. Si le ou la secouriste ne soigne pas à proprement parler, ou ne peut pas poser de diagnostic, son action reste essentielle pour repérer les signes avant-coureur, prévenir une crise plus lourde et garantir une bonne prise en charge si nécessaire. Il reste près de la personne le temps qu'il faut et oriente vers les bons professionnels.
Retour à l'histoire de Francis. La formation, suivie quelques semaines après cette nuit-là, l'aide à comprendre ce qui vient de se passer avec son petit-fils. Retraité depuis 2020, cet ancien journaliste s'est déjà formé à la psychothérapie et à la médiation de conflits. Il sait écouter, désamorcer, faire dialoguer, mais n'a jamais appris à gérer les situations d'urgence. « Quoi faire quand on est confronté tout d'un coup à une situation où on peut être pris de court, où c'est pas dans le cadre d'une consultation médicale, mais bien dans l’exceptionnel. » Ce qu'il en retire tient en une phrase : « Cette formation aide surtout à ne pas faire de bêtises. » Dans le cadre familial, les réflexes ne sont pas toujours bons. La formation permet d’avoir des repères fiables, et de savoir comment corriger le tir sans se morfondre.
Depuis, le lien entre le grand-père et son petit-fils a changé. Quelques semaines avant l'accident, Francis avait tenté une conversation avec l’adolescent. Il s'était montré agacé, avait pleuré, parlé de sa solitude, avant de raconter à sa mère qu'il avait trouvé son grand-père moralisateur. Aujourd'hui, il voit le garçon toutes les trois semaines et ils ont mis en place un nouveau rituel : ils vont au restaurant, le jeune homme choisit un film, puis ils discutent au goûter. Naturellement, la conversation s’ouvre et le jeune homme parle de ses projets à la mission locale, de son stage et de sa recherche d’alternance. La relation s'est consolidée, la confiance est revenue, et c'est précisément l'effet visé par la formation : rendre possible une conversation qui, sans elle, n'aurait sans doute pas eu lieu.
Des proches au monde professionnels : des ressources utiles pour tout le monde
Chez Francis, la formation a servi dans l'intimité familiale. Chez Gaëlle, elle s'applique surtout dans un contexte professionnel. Après avoir passé vingt-cinq ans à travailler dans le dépistage des cancers, elle a fait une licence de psychologie à distance, avec l'idée que l'être humain malade n'est pas qu'un corps. Pour en apprendre davantage, elle a suivi la formation PSSM deux fois, d'abord en 2023, puis en mars 2026. « Une licence de psychologie, c'est essentiellement de la théorie, résume-t-elle. On est plutôt armé intellectuellement, mais pas encore sur le concret, sur comment réagit le corps. » Ce qu’elle retient de ces deux formations, ce sont surtout les ressources : les adresses, les numéros, les sites qu'un secouriste peut transmettre à quelqu'un qui ne va pas bien ou à ses proches. « En tant que secouriste, on n'a pas forcément les mots justes au bon moment, mais les adresses, ça peut permettre à chacun d’y aller à son rythme. »
Aujourd'hui, elle est particulièrement attentive au sujet de la santé mentale au travail. La formation aborde ces situations de front, avec des cas concrets et les gestes à poser dans un cadre professionnel. Quand elle sent qu'un de ses collègues est potentiellement en souffrance, elle choisit son moment, propose un autre lieu que l'open space pour discuter. Elle laisse l’autre poser des mots sur ces ressentis sans pour autant penser qu’elle ait réponse à tout ni la capacité de sauver qui que ce soit. « On n'est pas du tout dans le même type de secourisme que du secours physique », dit-elle. D'ailleurs, si elle sent que la personne se ferme, elle sait qu'il faut s'arrêter là au moins pour un temps et respecter son intimité. Savoir s'arrêter fait partie des acquis : le collègue garde la main sur ce qu'il livre, la porte reste ouverte pour plus tard, et la relation de travail n'en sort pas abîmée.
Des préjugés qui tombent : une formation citoyenne !
De son côté, Esther a fait la formation en mars 2026, entre deux emplois. Ostéopathe pendant plusieurs années, elle a repris des études d'ergonomie et travaille aujourd'hui comme conseillère professionnelle. Comme Gaëlle, elle fait le lien entre santé mentale et santé physique : « J’ai beaucoup de connaissances sur le corps humain, mais sur l’aspect psychique je me sentais moins armé et je voulais en savoir plus. »
Si elle n’a pas encore eu besoin de mobiliser ses nouvelles connaissances dans son travail, la formation a eu un impact insoupçonné sur sa vie personnelle. « Un témoignage vidéo que j’ai vu pendant une session m’a beaucoup fait penser à une de mes amies, explique-t-elle. Je me suis rendue compte que je n’avais pas toujours eu la bonne réaction vis-à-vis de certains de ses comportements. Je ne comprenais pas à quel point ça pouvait être pénalisant dans sa vie quotidienne. » Avec un regard neuf sur ce que son amie vit, Esther a pris le temps de réparer cette relation.
Le deuxième changement majeur pour elle concerne ses préjugés sur les troubles psychotiques. « J'avais beaucoup d'idées reçues, en particulier sur la bipolarité et la schizophrénie, j'en avais peur, confie-t-elle. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas. » Sur ce point, les chiffres évoqués pendant la formation aident beaucoup puisqu’elle rappelle que les personnes ayant des troubles psychiques ne représentent que 3 à 5 % des actes de violence en général. Et elles sont 7 à 17 fois plus souvent victimes de violences verbales ou physiques que celles et ceux qui ne vivent pas avec un trouble. Depuis, Esther recommande cette formation à ses proches : « C’est un apprentissage citoyen, accessible à tous. Pour moi, nous avons tous intérêt à prendre ce temps pour mieux vivre ensemble. »
Le manuel posé à côté du bureau
Laure, responsable des ressources humaines dans la filiale française d'un groupe international, a découvert la notion de secourisme en santé mentale en travaillant sur un programme interne sur l’accompagnement des managers. « Depuis le covid, on sent que les salariés ne vont pas bien, alors on a fait une étude et les résultats étaient franchement mauvais, reconnaît-elle. Pour essayer d’améliorer les choses, on a créé une formation pour les managers et mis en place un outil d’aide à la discussion, sans obligation. » Mais il restait quand même un angle mort. « Face à une situation grave et urgente, les salariés et managers doivent solliciter l’aide du service RH. Comme je me rendais compte que je n’avais pas toutes les connaissances nécessaires, je me suis inscrite à la formation en mars 2026. »
Depuis, le livre de la formation est posé à côté de son ordinateur, au cas où. « C'est assez désarmant, quand on voit quelqu'un qui va pas bien. Est-ce qu'on comprend bien les signaux ? Est-ce qu’on a la bonne réaction ? Je pense qu'on est vite maladroit dans ce genre de situation. » Dans son entreprise, la demande des managers reste timide, mais elle sait à qui conseiller la formation le jour où la curiosité viendra. « Ce qui m'a beaucoup marquée, voire même perturbée à certains moments, c'est que ça faisait plus écho à des situations personnelles qu'à des situations professionnelles. » Comme pour Esther, elle a pensé qu’elle aurait pu réagir autrement avec son entourage si elle avait su ça plus tôt.
Aider, ça s'apprend grâce aux Premiers Secours en Santé Mentale
Quatre parcours, quatre regards sur ce que la formation leur a appris, et une même envie d'être plus attentifs au quotidien, à la santé mentale de leurs proches comme à la leur. La moitié des troubles psychiques se déclarent avant 15 ans, les trois quarts avant 25 ans, souvent dans le silence et sous le regard d'un proche qui ne sait pas quoi faire. C'est ce silence que la formation vient rompre, et que les chercheurs commencent à vérifier. Depuis vingt ans, une centaine de publications comparent des personnes formées à des personnes qui ne le sont pas. Le constat se répète d'un pays à l'autre : les secouristes repèrent mieux les signes, jugent moins, osent davantage aborder le sujet et orientent plus souvent vers le bon professionnel. Une première étude française, lancée en 2026, doit mesurer ces effets et leur durée dans le temps. Chez nos quatre secouristes, comme n'importe quelle autre personne formée, les effets ne semblent pas spectaculaires. Et ce n'est pas ce qui leur est demandé. Le secourisme en santé mentale produit des effets intérieurs, patients, qui se mesurent en conversations rendues possibles plutôt qu'en véritables sauvetages.

source : https://www.pssmformation.fr/pourquoi-se-former/
Gaëlle, elle, a candidaté pour devenir formatrice PSSM, validé du premier coup les deux questionnaires exigés, et déposé un dossier pour une prochaine session de formation. Sa motivation tient en une phrase : « L'acceptation de la différence, c'est quelque chose de fondamental dans une société. »
Au printemps 2026, plus de 300 000 personnes ont déjà été formées aux Premiers Secours en Santé Mentale et l'association vise les 750 000 d'ici à 2030, avec un module standard, un module destiné aux adultes qui vivent ou travaillent avec des adolescents, et un module ados en préparation. La formation n'est pas éligible au compte personnel de formation, mais plusieurs dispositifs de financement existent, et employeurs, collectivités ou associations la prennent souvent en charge. Un fonds solidaire sous conditions de ressources est également disponible.
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