Dévoilement : parler de son trouble, puis choisir de ne plus le faire
Parler de son trouble, ou le taire, est un choix profondément intime. Certains peuvent avoir besoin de se confier à leurs proches, à leurs collègues, d’autres préférer tout cacher, même si ce silence peut être lourd à porter seul. En comité éditorial, la question a vite tourné au débat : chez Plein Espoir, certains parlent de leurs troubles ouvertement, d’autres préfèrent attendre qu’on leur pose la question. Si nous sommes convaincus que témoigner aide à se sentir moins seul et à se reconnaître, nos parcours nous l’ont appris : le trouble ne prend pas la même place à chaque étape de la vie, et l’envie d’en parler évolue avec lui.
Pour comprendre ces différentes façons de se raconter, nous sommes allés à la rencontre de Philippe Maugiron. Ancien addict et abstinent depuis 19 ans, il a fait partie des tout premiers médiateurs de santé pairs en France — ces professionnels recrutés spécifiquement pour leurs savoirs expérientiels. Si le dévoilement faisait partie intégrante de son métier, son approche a évolué. Aujourd’hui formateur, notamment en Premiers Secours en Santé Mentale (PSSM), il ne raconte plus systématiquement son histoire. Il nous explique les raisons de ce choix.
« Je suis dépendant »
J’ai une problématique addictive à l’alcool et à l’héroïne. Si je suis abstinent depuis 19 ans, j’ai rechuté trois fois, et j’ai toujours eu besoin d’hospitalisations pour me sevrer. Contrairement à beaucoup d’autres, je ne suis pas resté longtemps dans le déni. Avant même de commencer à me soigner, je savais que j’avais un problème. Mais le savoir ne suffisait pas. Sans les associations d’usagers, je n’ai jamais tenu plus d’un an sans produits. Le jour où je suis allé vers les Alcooliques anonymes et les Narcotiques anonymes, tout a changé.
Dans ces réunions, que je fréquente encore de temps en temps, chacun se présente : « Je suis alcoolique », « Je suis dépendant ». La formule peut paraître brutale. Pourtant, dans le groupe, nous sommes tous à égalité. Le mot « anonyme » efface les hiérarchies et les statuts sociaux : ce qui nous définit, c’est le problème que nous avons en commun. Le dire, c’est déjà commencer à trouver une solution. J’ai l’habitude de répéter que ce qui est tu, tue. Me retrouver avec des pairs et nommer sans tabou ce qui nous rassemble, c’est ce qui m’a permis de retrouver un équilibre.
Auprès de mes proches, je n’ai pas ressenti de besoin particulier d’en parler. Je l’ai fait quand ça me semblait opportun, dans des situations précises, dans des cercles fermés. Ce n’est pas quelque chose que je mets sur la place publique.
« Beaucoup s'imaginent que le récit de vie est un passage obligé »
Paradoxalement, mon ancien métier de médiateur de santé pair — j'ai fait partie de la première promotion en hôpital de jour — exigeait que je m'exprime presque quotidiennement sur mon histoire. Mon rôle était de mettre des mots sur ce que la plupart des gens cachent par honte ou par peur du jugement social. Pourtant, j'ai vite compris que le récit de soi n'était pas magique et demandait un vrai discernement. N'importe quel soignant peut dire à un patient : « Je comprends ce que vous traversez. » Ce qu’un pair apporte en plus : «… car je l’ai vécu moi aussi ». Mais pour transmettre cette force, on a pas forcément besoin de déballer toute son histoire. Il faudrait d'ailleurs repenser nos formules toutes faites, à commencer par le fameux « je comprends ».
Aujourd'hui, beaucoup pensent que le récit de vie est un passage obligé vers le rétablissement. Pour moi, tout dépend de ce que l'on en fait. Poser ses mots par écrit, déjà pour soi, ça a de vraies vertus thérapeutiques. En revanche, se raconter lors d'un colloque ou devant un public c’est autre chose : cela peut flatter l'ego, mais le récit ne soigne plus. Parfois, il entretient même la maladie.
Mais pour certains, cette exposition publique répond à un besoin réel : regagner de l’estime de soi et prouver à son entourage qu’on a retrouvé une place dans la société. Parler de son trouble pourrait sembler risqué, mais le porte-parole du rétablissement ne se présente plus comme un malade : il se présente comme quelqu’un qui s’en est sorti, qu’on invite, qu’on écoute. C’est une identité sociale valorisante. Les proches poussent d’ailleurs souvent dans ce sens, et cette pression familiale reste un grand tabou. Lorsque je discute avec les familles, leur plus grande hantise n’est pas que leur proche parle de sa maladie, c’est qu’il reste en marge, sans rôle ni statut. Le voir témoigner les rassure : il a retrouvé une place.
« Pas de starification, pas un seul parcours glorifié »
Pourtant, aujourd’hui, je m’interroge sur ce qu’on propose. Regardez attentivement qui prend la parole en public pour parler de rétablissement. Observez leur milieu social, leur métier. Ce sont rarement les plus précaires ; il existe un biais social flagrant. Certaines figures sont même devenues des experts autoproclamés, mis en scène au fil de leurs publications sur LinkedIn. C’est dommage parce que dans les associations d’usagers que j’ai fréquentées, les profils étaient bien plus variés. Aujourd’hui, j’estime que pour continuer à rendre les troubles visibles et pour que le dévoilement continue à avoir du sens, il faudrait une plus grande diversité de parcours et de personnes. Ce qui m’intéresse, ce sont les difficultés rencontrées et la manière de les surmonter. Pas le produit fini. Pas le joli conte de fées qui commence par « Il était une fois ».
Le problème, c’est qu’à force de voir défiler des personnes parfaitement rétablies, les familles finissent par se demander pourquoi leur fils, leur fille, ou leur neveu n'y arrive pas. Le raccourci est alors rapide : s'il ne guérit pas, c'est qu'il ne le veut pas vraiment. La condamnation tombe. On occulte les symptômes qui persistent malgré les soins, tout comme les rechutes. Aussi, pour les personnes concernées, ces réussites totales imposent des modèles inaccessibles à celles et ceux qui débutent. Dans mes premières réunions d’usagers, quand quelqu’un parlait de quinze ou vingt ans d’abstinence, j’y croyais à peine. Les personnes qui me touchaient le plus ne consommaient plus depuis quelques mois et elles se battaient encore au quotidien. C'est en elles que je pouvais me reconnaître.
Encore aujourd’hui, les mots que je choisis pour parler de mon parcours comptent. Je ne me dis jamais que je suis « rétabli », parce qu’à chaque fois que j’ai occulté ma maladie, elle a fini par se rappeler à moi. Lors d’une réunion, j’ai entendu une phrase qui m’a touchée : « Je ne suis pas responsable de ma maladie, mais je suis responsable de mon rétablissement. » C'est une vérité que je ne dois jamais oublier, sous peine de me mettre en danger. Alors, je préfère dire ceci : aujourd’hui, je n’ai pas consommé. Dans les groupes qui prônent l’abstinence, certains se surnomment « le peuple des 24 heures ». Cette formule me convient parfaitement parce qu’elle me ramène au présent. Une journée, je sais la gérer. Le « plus jamais », on verra bien.
« Mon trouble n’est pas mon fonds de commerce. »
Aujourd’hui, je n’ai pratiquement plus besoin de me dévoiler. J’ai quitté la médiation de santé pair, puis la coordination de la licence [NDLR Le DU de Sorbonne Paris Nord a désormais évolué en licence], pour me consacrer à la formation et à l’enseignement. Quand je travaille, je suis formateur, et non plus l'incarnation d'un parcours addictif. Il m’arrive encore de partager mon histoire si on me le demande, mais rien ne m’y oblige. Je peux enfin me définir autrement.
Pendant cinq ans, j’ai assisté à des réunions au moins trois fois par semaine. J’y vais rarement désormais. Les produits ne m’ont pas quitté, mais ils ne gouvernent plus ma vie. Mon trouble est redevenu ce qu'il est : une affaire essentiellement personnelle. À une époque, j’ai surinvesti la santé mentale. J’en garde aujourd’hui un regard distancié : passer tout son temps dans le monde de la santé mentale n’est pas forcément le signe d’une bonne santé mentale. Il ne faut pas se couper de la vie.
Le droit de ne plus se raconter
Chez Plein Espoir, le témoignage de Philippe Maugiron éclaire le sens même de notre engagement. Certains d’entre nous ont traversé des périodes où le trouble venait en premier dans la manière de se présenter, tout simplement parce qu’il occupait chaque instant de nos journées. Avec le temps, il se peut qu’il ait glissé au second plan. Ce vécu rappelle avec force que parler de sa vulnérabilité n’a rien d’une obligation. Et ce n’est pas parce qu’on choisit de s'exposer à un moment donné de sa vie qu’on est condamné à le faire tous les jours.
Il rappelle aussi que mettre des mots sur ce que l’on traverse reste un acte puissant qui peut sauver : se présenter comme alcoolique devant ses pairs a été un moment important dans son parcours. Pour autant, choisir de taire son histoire des années plus tard ne marque ni un recul, ni un reniement. C'est l'expression même de son libre arbitre.
Enfin, il donne de précieux points de vigilance pour celles et ceux qui, comme nous, mettent en lumière ces parcours. Il nous invite à multiplier les voix plutôt qu'à fabriquer des figures héroïques du rétablissement. Il nous pousse à faire entendre des vécus encore fragiles, à parler des rechutes et des symptômes qui résistent. Il nous engage enfin à proposer d’autres formats à celles et ceux qui peinent encore à structurer leur récit. Car un rétablissement ne se mesurera jamais à la capacité de se raconter, mais à la liberté de vivre sa vie, tout simplement.
Et vous, comment parlez-vous de votre trouble ? À qui, à quel moment, et cela a-t-il changé avec le temps ? Écrivez-nous pour qu’on en parle ensemble.
Quelques ressources pour aller plus loin :
- Alcool Info Service : Il s'agit de la plateforme nationale de référence en France. Totalement anonyme et gratuite, elle vous permet de faire le point, de poser vos questions à des professionnels ou de réaliser un auto-test en ligne. Vous pouvez les contacter directement par site internet ou par téléphone au 0 980 980 930 (7j/7, de 8h à 2h).
- Médecin généraliste : Ce professionnel de santé est votre premier interlocuteur. Il peut vous accompagner à réaliser un bilan de santé et vous orienter vers les structures adaptées (comme un CSAPA) ou vous accompagner dans la mise en place d'un parcours de soins personnalisé.
- Les CSAPA (Centres de Soins, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie) : Présents dans tous les départements français, ces centres médico-sociaux proposent des consultations entièrement gratuites et anonymes. Sur place, l’accueil se fait sans aucune condition : vous pouvez vous y rendre pour échanger, libérer la parole ou faire le point sur vos habitudes de consommation. Vous y serez pris en charge par une équipe pluridisciplinaire d’experts (médecins addictologues, psychologues et travailleurs sociaux) capable de vous proposer un parcours d'accompagnement sur mesure.





