Champignon, LSD en psychiatrie : où en est-on vraiment ?
À la rédaction de Plein Espoir, on n'arrête pas d'entendre parler de certaines drogues comme d'une solution possible contre la dépression ou les addictions. Les champignons hallucinogènes, le LSD ou l'ayahuasca, qu'on regroupe sous le nom de « psychédéliques », sont présentés sur les réseaux sociaux tantôt comme un espoir nouveau, tantôt comme un remède miracle. Ça a piqué notre curiosité, et en même temps, ça nous a fait un peu peur : si trouver le bon médicament n'est déjà pas toujours simple, qu'en est-il avec des drogues ? Pourtant, on connaît tous quelqu'un qui a l'impression d'avoir tout essayé contre sa dépression ou son addiction, et qui se demande s'il n'existe pas autre chose. Alors on a voulu comprendre où en est vraiment la recherche en France aujourd'hui. Le Pr Luc Mallet, psychiatre qui coordonne lui-même des essais cliniques sur le sujet, nous aide à démêler ce qui avance, ce qui bloque, et ce qu'il est raisonnable d'espérer.
Ce qu’on sait sur les psychédélique
Commençons par ce qui est clair : en France, aucun “psychédélique” ne peut aujourd'hui être prescrit pour soigner une dépression ou une addiction. Sans autorisation de mise sur le marché, la psilocybine (la molécule des champignons dits « magiques ») ne peut être utilisée que dans le cadre d'essais cliniques. Le ministère de la Santé l'a rappelé en mai 2025, en réponse au député Corentin Le Fur, qui soulignait que ces recherches « suscitent beaucoup d'espoirs chez les personnes touchées par des troubles dépressifs ou addictifs ». Un premier constat qui, on l'avoue, nous a plutôt rassurés.
Ces essais, eux, existent bel et bien. « Il y a un certain nombre de projets de recherche clinique en cours, et une mobilisation certaine de la communauté scientifique et médicale française sur le sujet », résume Luc Mallet, psychiatre, chercheur et professeur à l'hôpital Henri-Mondor, à Créteil. Il codirige la section Médecine psychédélique de l'AFPBN (l’Association Française de Psychiatrie Biologique et de Neuropsychopharmacologie), qu’il a créée en 2022.
Champignons, LSD : d’où vient ce nouvel espoir ?
On comprend cet engouement quand on regarde d'où il vient : d'abord des limites des traitements actuels, et d'essais menés à l'étranger, notamment aux États-Unis. « Les données issues de ce qui a été fait dans d'autres pays sont encourageantes, mais avec des promesses peut-être un peu trop grandes », explique Luc Mallet. Un résultat retient l'attention : pour la dépression, selon lui, on observe « un effet qui est très rapide et qui est durable en une seule prise ». Ces substances agiraient sur des récepteurs cérébraux liés à la sérotonine, une molécule qui joue un rôle clé dans la régulation de notre humeur, ce qui expliquerait en partie cette rapidité.
Ce n'est pas une découverte récente : dans les années 1950 et 1960, le LSD (un psychédélique de synthèse) avait déjà été testé sur des milliers de patients contre l'alcoolisme, avant d'être classé parmi les stupéfiants. Ces recherches auraient même contribué à l'émergence des neurosciences, selon certains sociologues, rapporte Luc Mallet.
Ce qui change vraiment aujourd'hui, c'est l'organisation de cette recherche. En 2026, l'institut français de recherche en santé publique (IReSP) a financé un réseau de médecine psychédélique en addictologie, coordonné par Luc Mallet : « une première marche qui vise à donner des moyens pour structurer le champ disciplinaire ».
La psilocybine : des résultats réels, mais plus modestes qu'espéré
La molécule la plus avancée est une psilocybine de synthèse, fabriquée en laboratoire plutôt qu'extraite de champignons, mise au point par le laboratoire britannique Compass Pathways contre les dépressions résistantes. Elle a passé avec succès ses deux essais de phase 3, l'étape la plus avancée avant une éventuelle autorisation, dont l'un a inclus des patients suivis à l’hôpital Sainte-Anne, à Paris.
Concrètement, les patients qui recevaient la psilocybine allaient un peu mieux que ceux qui avaient reçu un placebo, mais l'écart d’efficacité reste faible. Un résultat qui nous a d'abord un peu déçus, avant de nous paraître plutôt rassurant : c'est un effet réel, prouvé scientifiquement, mais loin d'un miracle qui changerait la vie du jour au lendemain. Une moyenne peut d'ailleurs cacher de grandes différences : certaines personnes répondront bien mieux que d'autres à ce traitement, comme pour n'importe quel médicament.
C'est la Dre Lucie Berkovitch, psychiatre à Sainte-Anne, qui a suivi ces patients français au plus près. Elle décrit une expérience « qui peut être assez intense, assez déstabilisante », après laquelle les personnes évoquent souvent « une ouverture, une sorte de prise de conscience ou un changement de perspective ». Des mots qui nous ont frappés, tant ils résonnent avec ce qu’on raconte chez Plein Espoir du rétablissement. Elle mesure aussi l'espoir suscité : « Nous recevons énormément de demandes pour participer à nos études. »
L'accompagnement compte autant que la molécule
Dans ces essais, le produit n'est jamais donné seul : une préparation avant la séance, une présence soignante pendant toute sa durée, puis un temps pour reparler de ce qui a été vécu. Dans ce contexte, comment savoir si le bénéfice vient de la molécule, ou de cet accompagnement particulier ? Luc Mallet reconnaît qu'on ne dispose pas encore des moyens de faire la part des choses. Une chose, en revanche, ne fait aucun doute : ce cadre compte énormément. « Si le contexte est négatif, il y a des chances que ça ne se passe pas bien. » Pour nous, c'est peut-être l'enseignement le plus précieux de ces recherches : même avec la molécule la plus prometteuse, personne ne se rétablit seul face à un comprimé. Ce qui compte, ce sont aussi les personnes qui nous entourent, les soignants, les proches, les pairs, et le lien qu'on tisse avec eux.
Les psychédéliques, un traitement pour tout le monde ?
C'est sans doute le passage de notre échange qui nous a le plus marqués. On pourrait penser que ce sont d'abord des freins sociaux ou politiques qui ralentissent cette recherche. Luc Mallet n'en est pas si sûr : les obstacles qu'il juge « tout à fait légitimes » tiennent avant tout à la sécurité. « Ce ne sont quand même pas des molécules anodines. » En prendre jeune par exemple, alors que le cerveau est encore en développement, « est vraiment une très mauvaise idée ». Chez les personnes à risque élevé de psychose, la prise augmente fortement le risque de basculer dans un épisode psychotique, et pour les troubles bipolaires, « les données sont très négatives » : ces traitements ne devraient être proposés ni aux personnes concernées, ni à leurs proches, exclus des essais pour la même raison.
Cela ne ferme pas pour autant la porte à toutes les personnes vivant avec un trouble psychique sévère : certaines équipes veulent étudier ces molécules auprès de personnes stabilisées vivant avec une schizophrénie. Hors du cadre médical, le psychiatre met aussi en garde contre certaines retraites où il observe un comportement « pas loin d'être sectaire », avec des risques d'abus envers des personnes vulnérables. Et sur ce point, on tient à être très clairs. Quand une dépression s'installe ou qu'une addiction ne lâche pas, on peut être tenté par une promesse de guérison rapide, loin des circuits habituels. Ce sont précisément ces moments de fragilité que certaines offres exploitent. Or tout ce qui protège les participants aux essais y fait défaut : pas de repérage des contre-indications, pas de préparation, pas de suivi médical après la séance. Le cadre disparaît, mais les risques décrits plus haut, eux, restent entiers. Si l'on vous propose ce type d'expérience, ou si un proche s'y engage, prenez le temps d'en parler à un professionnel de santé ou à une personne de confiance avant de décider quoi que ce soit.
En France, une recherche qui avance au ralenti
L'essai Adely-LSD, que coordonne Luc Mallet, illustre bien ces difficultés. Financé depuis 2021, il doit évaluer le LSD auprès de 150 personnes dépendantes à l'alcool, faute de traitements médicamenteux vraiment efficaces contre cette dépendance. Il n'a, à ce jour, toujours pas démarré. « On a cinq ans de retard », constate le psychiatre, qui pointe des processus administratifs très longs, sans rapport avec le sujet lui-même, notamment à l'AP-HP.
Et même quand un essai aboutit, l'accès au traitement n'est pas garanti : sans laboratoire pour la commercialiser, une molécule efficace peut ne jamais arriver jusqu'aux patients.
Et si les champignons ou le LSD étaient autorisés demain ?
Compass Pathways a déposé son dossier auprès de l'agence américaine du médicament (FDA) et espère une autorisation de mise sur le marché de sa psilocybine, pour traiter les dépressions résistantes, aux États-Unis au premier semestre 2027. En revanche, rien n'est annoncé pour l'Europe. « Ce n'est pas parce que ça sort là-bas que ça va changer pour la France », prévient Luc Mallet. Il faudrait d'abord une autorisation européenne, puis une décision sur le remboursement.
Et ce soin, s'il voit le jour, ne ressemblera à aucun autre : pas de boîte à emporter chez soi, mais une prise en charge à l'hôpital, « avec deux thérapeutes, pendant six ou dix heures, selon la molécule ». Un modèle extrêmement compliqué à intégrer dans notre système de soin actuel, déjà en tension, reconnaît le psychiatre. Quand on connaît les délais pour obtenir un simple rendez-vous en psychiatrie, on a du mal à imaginer comment ce modèle pourrait s'y faire une place.
Ce qu'on retient chez Plein Espoir
En refermant cette enquête, on garde un sentiment partagé. Du soulagement, d'abord : la recherche sur les psychédéliques avance, sérieusement et prudemment, avec des résultats réels mais plus mesurés que les promesses des débuts. De l'impatience aussi, face à un horizon qui reste lointain pour celles et ceux qui attendent. Surtout, cette recherche dessine une idée du soin qui résonne avec ce qu'on défend ici : le rétablissement n'attend pas une molécule miracle pour avancer. Il se construit pas à pas, avec ce qui existe déjà, et jamais tout seul, avec des soignants, des proches et des pairs.
On tient aussi à le rappeler clairement : en dehors des essais cliniques, se procurer et consommer ces substances reste illégal en France, et surtout risqué sans le cadre, la préparation et l'accompagnement dont on vient de parler. Si ces recherches vous donnent de l'espoir ou des questions, la première étape reste d'en parler à un professionnel de santé qui vous suit.
Pour aller plus loin :
- Sur Plein Espoir : Moments difficiles : pourquoi nous cherchons des gourous ?
- Drogues Info Service : 0 800 23 13 13, appel gratuit et anonyme, et drogues-info-service.fr pour poser vos questions en ligne.
- Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) : pour s'informer ou signaler une situation préoccupante.





