Fin de thérapie : comment faire ? Pourquoi ?
Pousser la porte d'un cabinet de psy demande du courage. La refermer pour de bon aussi. Comment reconnaître qu'une thérapie touche à sa fin, et comment faire de ce départ une étape du rétablissement plutôt qu'un abandon ? Julien*, qui a mis fin à trois ans de suivi, et Pascal Anger, psychanalyste et psychothérapeute, croisent leurs regards.
Chez Plein Espoir, on parle souvent du premier rendez-vous chez le psy : trouver la bonne personne, oser se raconter, revenir la semaine d'après. On parle moins du dernier. Pourtant, arrêter une thérapie ressemble parfois à une rupture amoureuse, ou amicale. On sent que quelque chose s'essouffle, mais on repousse le moment d'en parler. On se demande si c'est le bon moment, si on ne va pas le regretter dans quinze jours… Et puis, on peut avoir la peur de faire de la peine à la personne qui nous a écoutés pendant des mois, parfois des années. Quand on se décide enfin, on se sent coupable, comme si on partait en claquant la porte. Alors, nous, comment savoir que c'est le moment, et comment faire pour que ce départ se passe bien ?
Parce qu'une fin de thérapie se vit à deux (au moins !), on a voulu entendre les deux côtés du fauteuil : celui de Julien, qui a arrêté sa thérapie après trois ans chez une psychologue, et celui de Pascal Anger, psychanalyste, qui accompagne ces départs depuis son cabinet. Ensemble, on a cherché à comprendre comment cette fin peut devenir une étape du rétablissement, et non un abandon.
Comment sent-on qu'une fin de thérapie approche ?
Quand Julien commence sa thérapie, quelques jours avant le premier confinement, il est étudiant. Il arrive avec une demande précise : il a l'impression de « vivre les choses de façon trop intense, d'être très vite submergé par la colère ou la tristesse ». Pendant trois ans, au rythme d'une séance par semaine les deux premières années, il déroule avec sa psychologue bien plus que ce qu'il était venu chercher. Puis quelque chose change. « J'avais l'impression qu'on avait épluché les sujets pour lesquels j'étais venu, et aussi ceux pour lesquels je n'étais pas venu. On commençait à répéter les mêmes choses, à tourner en rond. » Il ne voit plus de progrès. Sa psychologue et lui commencent à se dire qu'un autre regard pourrait être intéressant. Par un concours de circonstances, elle déménage son cabinet, les séances se passent désormais en visio, et la qualité du lien s'en ressent. « Ça devenait un peu évident qu'il fallait mettre fin. »
Ce sentiment de tourner en rond, on peut le ressentir longtemps sans oser le nommer. Pour Pascal Anger, ces signaux sont familiers. En tant que patient, on a parfois moins envie de venir, on rate des séances, on a « moins de choses à dire ». Côté thérapeute, « on peut observer une stabilisation ou une meilleure autonomie ». Un autre signe compte beaucoup à ses yeux : pouvoir parler de ce que la relation nous a apporté et de ce qu'on va vivre de cette séparation. S'ouvre alors souvent une discussion en forme de bilan, où « on va regarder ensemble dans le rétroviseur ». On mesure l'écart entre le moment où l'on est arrivé et celui où l'on se trouve aujourd'hui. On regarde si les objectifs de départ sont « apaisés », et si l'on repart avec des outils et des ressources pour continuer son chemin sans thérapie. Et la fin, idéalement, se décide à deux.
Cette horizontalité passe par des choix de pronoms précis. Le « je » est privilégié quand une personne raconte ses ressentis, son expérience, son quotidien, elle parle en son nom, et on garde sa voix telle qu’elle est pour en préserver l’authenticité. Il appartient aussi au journaliste, quand un témoignage résonne avec son propre chemin. Le « nous » porte la voix collective, celle de la rédaction et, plus largement, de la communauté des personnes concernées. Le « on » appartient à tout le monde. C’est le pronom de la conversation, celui qui efface la frontière entre la personne qui écrit et celle qui lit pour nous mettre au même niveau.
Aller mieux ne veut pas toujours dire que c'est fini
Reste une crainte tenace, que Julien a bien connue et qui peut parler à chacun d'entre nous. « Une partie de moi se disait : bon, là ça va mieux, mais est-ce que ce n'est pas qu'une illusion ? Et si dans deux semaines, ça ne va plus ? » Pascal Anger reconnaît que la frontière n'est pas toujours nette. Il voit parfois des patients arriver avec un symptôme précis et repartir au bout de cinq ou six séances en s'exclamant : « Eurêka, j'ai compris ! » Le progrès est réel, et il le constate avec eux. « Mais c'est un symptôme qui peut en cacher un autre. » Ce mieux-être marque alors « la fin d'un moment », pas forcément celle du travail thérapeutique.
Sa boussole tient en une question : le changement est-il durable, « ou est-ce qu'il va s'effilocher dès qu'on va avoir dit stop » ? En tant que psychanalyste, il ne travaille pas avec un nombre de séances fixé à l'avance, contrairement à d'autres approches comme les thérapies cognitives et comportementales, qui avancent étape par étape avec des objectifs définis. « Il ne s'agit pas que d'éliminer le symptôme, mais de comprendre aussi sa signification. Et c'est ça qui prend du temps. Au fond, l'inconscient ne connaît pas le temps. »
Pour Julien, le déclic est venu d'un constat simple. Il avait consulté de prime abord parce qu'il ne parvenait pas à gérer ses émotions. Trois ans plus tard, il se sent capable d'affronter seul les soubresauts habituels de la vie : « J'avais beaucoup plus de ressources que j'en avais à l'époque où j’ai consulté ma psy la première fois. »
Pourquoi a-t-on si peur d'annoncer qu'on veut arrêter sa thérapie ?
Entre le moment où Julien sent que la fin approche et celui où il ose en parler, il s'écoule environ six mois. Six mois « de flottement », où il n'a plus trop envie d'aller en séance sans parvenir à le dire. « C'est presque une question sociale : je n'avais pas envie d'envoyer du rejet à quelqu'un qui m'avait accompagné pendant trois ans. » Et on le comprend, qui n'a jamais repoussé une conversation de peur de faire de la peine ?
Autre difficulté : Julien n'avait jamais eu à le faire. Enfant puis adolescent, ses suivis s'arrêtaient d'eux-mêmes à la fin de l'année scolaire, ou c'étaient ses parents qui décidaient. « C'était la première fois que c'était à moi de mettre fin à une thérapie. » Alors il imagine tous les scénarios, même le pire : « Quel malaise si je lui dis que j'aimerais arrêter et qu'elle me répond : non, non, il faut rester. » Sa psychologue, elle, commençait à poser des questions de bilan, sans jamais trancher à sa place. « Elle n'avait aucun avis, c'était à moi de décider. » Une neutralité qui l'angoissait : au fond, il aurait aimé qu'elle lui dise que le travail était fini.
Sur ce point, Pascal Anger rappelle d'abord une évidence : « On n'a pas à emprisonner le patient. Il est libre de partir quand il a envie. » Le thérapeute peut toutefois lui dire que le départ lui paraît prématuré, proposer de revoir le rythme des séances, et surtout interroger ce qui motive cette envie d'arrêter. Une rencontre amoureuse, un nouveau projet, une lassitude ? Car venir en thérapie, insiste-t-il, est « un travail long, parfois douloureux, parfois difficile ». On n'y va pas tous les jours le cœur léger, il y a des silences éprouvants, des pleurs. « Il faut un certain courage pour affronter ces démons en séance. »
Le jour où Julien se lance, il formule les choses sous forme de questions : où en est-on, faut-il continuer ? Sa psychologue lui demande pourquoi il l'envisage. Il explique, elle ne le contredit pas. « La décision venait de moi, mais elle ne l'a pas contredite non plus. » Il verse sa petite larme, et la sent émue elle aussi. « C'était un des rares moments où je l'ai sentie sortir de son rôle de psychologue. Il y avait une connexion d'humain à humain. » Il en ressort soulagé.
Et de l'autre côté du fauteuil, que ressent le thérapeute ?
Cette émotion partagée, Pascal Anger la connaît. « C'est aussi douloureux pour nous de voir qu'on a fait un gros travail avec ce patient. Mais on est content aussi de le voir libre, de le voir partir. » Il résume ce double mouvement en une formule : « C'est à la fois une délivrance et à la fois un deuil. » Or, on n'imagine pas toujours que la séparation se vit aussi de l'autre côté du fauteuil.
Pour traverser ce deuil, les thérapeutes s'appuient sur la supervision, c'est-à-dire le regard d'un pair expérimenté à qui ils confient leurs difficultés. L'occasion de comprendre ce qui s'est joué, ce qui a pu faire obstacle, et parfois pourquoi « on avait peut-être du mal à lui rendre sa liberté ». On y travaille ce que les psys appellent le contre-transfert : les émotions que le thérapeute éprouve lui-même dans la relation avec son patient. Savoir cela peut alléger un peu notre peur de faire de la peine : le thérapeute a, lui aussi, un espace pour traverser cette séparation, et c’est sa responsabilité de pouvoir accompagner au mieux cette fin.
Car toutes les fins ne se disent pas. Certains patients disparaissent du jour au lendemain, sans explication. Le thérapeute appelle, envoie un petit mot, et n'obtient aucune réponse. D'autres annoncent par SMS qu'ils rappelleront, et ne rappellent jamais. « Ça fait partie de notre travail », constate Pascal Anger. Une fois la dernière séance passée, la suite de l'histoire lui échappe de toute façon. « On ne connaît jamais la fin de l'histoire. » Et on peut le comprendre : quand cette discussion paraît insurmontable, disparaître semble parfois plus simple. Mais une dernière séance, même difficile, permet aussi de mesurer le chemin parcouru.
Comment faire de sa fin de thérapie une étape du rétablissement ?
Une fin se prépare. Pascal Anger propose d'espacer progressivement les séances, « pour que le temps puisse s'éprouver et que l'un et l'autre on puisse s'éloigner un peu ». C'est d'ailleurs ce qu'avait vécu Julien, dont le rythme hebdomadaire s'était ralenti au cours de la dernière année. Et le psychanalyste glisse toujours la même phrase à ceux qui partent : ils peuvent revenir s'ils en ressentent le besoin, chez lui « ou à une autre porte ». Il insiste aussi sur le respect du choix du patient, quand celui-ci souhaite poursuivre ailleurs : avec une femme plutôt qu'un homme, par exemple, ou avec une autre forme de thérapie. « C'est à respecter et à entendre. »
Le conseil de Julien va plus loin, et on a envie de le partager : ne pas attendre la fin pour faire le point. Avec son nouveau psy, qu'il consulte aujourd'hui, il fait un bilan tous les six mois sur les raisons de sa venue et le chemin parcouru. Et il rappelle que ce rendez-vous peut aussi venir de nous. « On a quand même beaucoup la main sur ce qui se passe en séance. » Selon lui, ces points réguliers changent tout : la fin ne ressemble plus à une rupture. « Ça replace les choses dans leur contexte. On est dans un espace thérapeutique, et la question devient : est-ce qu'on a encore besoin de cet espace ? ». Ce que décrit Julien porte un nom dans le champ du rétablissement : le pouvoir d’agir, cette capacité à connaître ses ressources et à s’en saisir, jusque dans la relation avec son thérapeute.
Sur la régularité de ces bilans, Pascal Anger nuance. Certains thérapeutes font ce point à des moments clés de l'année, avant les vacances d'été ou en fin d'année. Mais l'exercice reste pour lui « très subjectif, très intuitif ». Il se méfie aussi d'une époque où l'on veut tout mesurer : « On est de plus en plus dans une société où on évalue. » Ses propres repères sont plus simples : « Si déjà on se sent mieux, qu'on est libéré, qu'on est sorti de notre dépression, qu'on a des projets et qu'on ne bute plus sur les mêmes cailloux, eh bien tant mieux. » Deux façons de faire, qui se rejoignent sur l'essentiel : ce bilan, on le construit avec son psy, à partir de ce qu'on ressent.
Comment faire de sa fin de thérapie une étape du Et si on a besoin de revenir, est-ce un échec ?
Après la dernière séance, Julien ne ressent ni vide ni mélancolie. « J'étais super fier ! Je me disais : j'y arrive, je n'ai plus besoin de cette forme de béquille. » Il découvre qu'il tient face aux difficultés du quotidien, sans cet espace. Il mesure aussi un effet très concret du travail mené : la décision de couper les ponts avec un parent, prise pendant la thérapie, ne l'obsède plus. « Couper les ponts, c'est une décision qu'on reprend chaque jour : ne pas téléphoner, ne pas prendre de nouvelles. » Enfant, il la portait comme une culpabilité. Aujourd'hui, elle n'a plus d'impact sur sa vie. « Il y a un résultat très tangible de cette thérapie dans mon quotidien. »
Un an plus tard, traversant une période professionnelle très difficile, il recontacte pourtant sa psychologue. Non pour reprendre avec elle, mais pour qu'elle l'oriente vers un confrère, en cohérence avec ce qui avait émergé à la fin de leur travail : un autre regard serait bénéfique.
Pour Pascal Anger, ces retours n'ont rien d'un échec. « On peut le faire par tranches, on n'est pas obligé de faire dix ans de thérapie. » Il voit revenir des patients des mois ou des années plus tard : une femme qui avait arrêté en rencontrant son compagnon et qui revient, enceinte, pour travailler autour de cette grossesse, des personnes confrontées à un deuil ou à un divorce douloureux. « Je les reçois là où ils en sont. » Lui se voit comme « un facilitateur, un instrument » qui doit permettre au patient, à un moment donné, de se sentir plus libre. Une idée qu'on trouve libérante : la thérapie n'est pas un tout ou rien. On peut y revenir au fil de sa vie, quand on en ressent le besoin.
Ce que nous retenons
Chez Plein Espoir, on aime rappeler que le rétablissement n'est pas une ligne droite. C'est un parcours fait d'étapes, d'apprentissages, parfois de retours en arrière, où chacun avance à son rythme. La fin d'une thérapie en fait partie. Elle ne veut pas dire que tout est réglé mais qu'on a trouvé assez de ressources pour continuer la route sans s'appuyer sur quelqu'un à chaque pas. Et si un jour le chemin redevient trop raide, on peut toujours frapper de nouveau à une porte, la même ou une autre. Ce n'est pas un retour en arrière, c'est une autre étape.
Julien, lui, sait que la prochaine fin ne sera pas plus facile. « Ça me perturbera toujours de me dire : je ne vais plus voir la personne, comment je vais faire tout seul ? » Mais il a appris quelque chose en chemin : « C'est une grosse étape, mais ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas le faire. » Faire régulièrement le point, oser poser la question à voix haute, laisser la porte entrouverte : autant de façons de transformer une séparation redoutée en aboutissement.
*Le prénom a été modifié.





