Suis-je bizarre ? Ces questions sur notre santé mentale qu’on n’ose pas poser (2/2)
« Si mon humeur change tout le temps, est-ce que je suis bipolaire ? », « Pourquoi je vérifie trois fois que j’ai bien fermé ma porte ? », « Est-ce normal de ne pas aimer mon reflet dans le miroir ? »… On a tous nos petites habitudes, nos inquiétudes, nos réactions qu’on ne comprend pas toujours. Et parfois, il suffit d’un comportement un peu inhabituel, d’une émotion plus intense que d’habitude pour que notre cerveau s’emballe : Est-ce que c’est normal ? Est-ce que ça cache quelque chose ? Est-ce que je suis bizarre ?
Chez Plein Espoir, on sait à quel point il peut être difficile de faire la différence entre une réaction humaine, une difficulté passagère et un signe qui mérite qu’on s’y intéresse davantage. D’autant qu’à force d’entendre parler de bipolarité, de TOC ou de burn-out, on peut vite être tenté·e de se reconnaître dans un diagnostic.
Comme vous nous avez posé pas mal de questions on à décidé, après un premier article “Suis-je bizarre ?” de faire la suite ! Alors, pour celui-ci, on a posé cinq nouvelles questions à Stéphanie Grousset, psychologue, pour comprendre ce que ces interrogations racontent de notre santé mentale. Et vous allez voir, la réponse tient souvent moins à ce qu’on ressent qu’à la place que cela prend dans notre vie.
« Si mon humeur change beaucoup, est-ce que je suis forcément bipolaire ? »
Le matin, on se réveille de bonne humeur. À midi, une mauvaise nouvelle nous plombe le moral. Le soir, un appel d’un·e ami·e nous redonne le sourire. Et parfois, ces changements sont tellement rapides qu’on finit par se demander : est-ce que c’est normal de passer aussi facilement d’une émotion à l’autre ?
Avec le mot « bipolaire » qu’on entend parfois utilisé pour décrire quelqu’un dont l’humeur varie, on peut vite faire le rapprochement. Mais changer souvent d’humeur, est-ce vraiment un signe de bipolarité ?
Stéphanie Grousset : « Pas forcément, non. C’est même assez rarement le cas. En réalité, l’humeur est changeante par nature. Elle n’est pas censée être stable en permanence. On traverse des épreuves, notre corps s’exprime, notre environnement nous influence… Il se passe beaucoup de choses autour de nous qui font qu’on ne peut pas être constamment de la même humeur.
En psychologie, cette capacité à accueillir des émotions positives et négatives, ce qu’on appelle l’ambivalence, est même plutôt considérée comme saine. On peut ressentir des choses contradictoires, voir à la fois le positif et le négatif d’une situation ou d’une personne.
Ce qui peut devenir préoccupant, c’est lorsque les variations d’humeur sont particulièrement extrêmes, vers le haut comme vers le bas. Il faut aussi regarder leur durée : est-ce que ces changements se produisent au fil d’une journée ou est-ce qu’ils correspondent à des périodes de plusieurs jours, plusieurs semaines, voire plusieurs mois ?
Dans le trouble bipolaire, on peut notamment retrouver des épisodes dépressifs et des épisodes maniaques, caractérisés par une humeur anormalement élevée ou irritable, accompagnée d’autres changements importants dans le fonctionnement de la personne.
Donc, si notre humeur change beaucoup, cela ne veut pas nécessairement dire que nous sommes bipolaires. En revanche, si les changements sont très marqués, qu’ils s’installent dans la durée et qu’ils ont des conséquences importantes sur notre vie, cela mérite d’en discuter avec un professionnel de santé mentale, psychologue ou psychiatre, pour mieux comprendre ce qui se passe. »
« Est-ce que je peux avoir les symptômes d’un trouble psychiatrique sans pour autant avoir de trouble ? »
On vérifie plusieurs fois quelque chose, on traverse une période d'anxiété, on a parfois des pensées envahissantes ou des réactions qu’on ne s’explique pas. Et puis, en lisant un article ou en écoutant le témoignage d’une personne vivant avec un trouble psychique, on se reconnaît dans certains symptômes.
Alors on se demande : si j’ai les mêmes symptômes, est-ce que ça veut dire que j’ai le même trouble ?
Stéphanie Grousset :
« Bien sûr qu’on peut présenter certains symptômes sans pour autant avoir un trouble psychiatrique. Personne n’est totalement exempt de difficultés ou de manifestations psychologiques.
On a tous notre propre fonctionnement psychique, qui s’est construit progressivement au cours de notre développement, particulièrement pendant l’enfance, mais aussi à l’adolescence et au début de l’âge adulte.
Les premières années sont notamment marquées par ce qu’on appelle des « périodes sensibles » : des moments du développement pendant lesquels le cerveau est particulièrement réceptif à l’acquisition de certaines capacités. Cela concerne aussi bien la marche que les premières manières de s’apaiser, de créer des liens et de réagir à son environnement. Ce fonctionnement dépend notamment de notre histoire, de notre environnement, de nos expériences relationnelles, de notre sentiment de sécurité et aussi, potentiellement, de facteurs génétiques.
Au fil de notre développement, on construit ce qu’on appelle des mécanismes de défense. Ce sont des manières de faire face à certaines émotions, à des conflits internes ou à des situations difficiles. Certains vont davantage rationaliser, d’autres éviter, refouler ou déplacer leurs inquiétudes sur quelque chose de plus précis.
On peut donc avoir des traits anxieux, obsessionnels, des phobies ou certaines particularités dans notre manière de fonctionner, sans que cela nous empêche nécessairement de vivre.
Par exemple, on peut avoir tendance à se méfier des autres ou présenter certaines phobies, tout en continuant à travailler, à entretenir des relations et à mener sa vie quotidienne.
Ce qui devient préoccupant, c’est lorsque ces manifestations prennent une place tellement importante qu’elles deviennent envahissantes, handicapantes, et qu’elles finissent par perturber profondément la vie sociale, personnelle ou professionnelle.
Parfois, un événement difficile peut aussi fragiliser un équilibre psychique qui fonctionnait jusque-là. On parle alors parfois de « décompensation psychique » : un moment où les ressources et les mécanismes qui permettaient jusque-là de maintenir un certain équilibre ne suffisent plus. Des symptômes peuvent apparaître, s'intensifier ou devenir beaucoup plus envahissants. Il est donc important de ne pas confondre un symptôme isolé avec un diagnostic. Ce qui compte, c’est de comprendre son fonctionnement global, la souffrance éventuelle et les conséquences de ces difficultés dans sa vie. »
« Est-ce normal de ne pas aimer me regarder dans le miroir ? »
Il y a des jours où on se trouve plutôt bien. Et d’autres où rien ne va : notre visage, nos cheveux, notre corps… On a beau se regarder sous tous les angles, impossible d’apprécier ce qu’on voit.
Mais parfois, ce malaise va beaucoup plus loin qu’un simple mauvais jour. On évite les miroirs, les photos ou même certaines situations où notre corps pourrait être visible. Alors, à partir de quand le fait de ne pas aimer son reflet devient-il préoccupant ?
Stéphanie Grousset : « Pour comprendre notre rapport au miroir, il faut déjà comprendre que l’image qu’on a de soi se construit aussi à travers le regard des autres.
Le psychanalyste Jacques Lacan a notamment développé l’idée du rôle du miroir dans la construction de l’image de soi. Et ce qui est intéressant, c’est que, dès l’enfance, le regard, la voix et l’attention des personnes qui prennent soin de nous participent à la manière dont on se perçoit.
Cette relation au regard des autres reste importante tout au long de la vie, et particulièrement à l’adolescence. Quand on se regarde dans un miroir, on ne voit pas seulement son reflet : notre perception est aussi influencée par ce qu’on imagine que les autres voient de nous. Alors, est-ce bizarre de ne pas aimer se regarder dans un miroir ? Encore une fois, tout dépend du contexte.
Si on vient de subir une opération, si on a traversé une période difficile, si on a beaucoup perdu ou pris du poids, ou simplement si on n’a pas dormi de la nuit, on peut avoir une image de soi qui ne correspond pas à celle à laquelle on est habitué. Cela peut être troublant ou désagréable, sans être nécessairement préoccupant.
En revanche, si ce malaise perdure et devient très envahissant, il faut s’y intéresser. Je pense notamment à certaines personnes souffrant de dysmorphophobie, qu’on appelle aussi trouble dysmorphique corporel. Cette préoccupation concerne l’apparence et peut devenir si importante qu’on ne supporte plus de se regarder dans un miroir. Parfois, on peut même aller jusqu’à se doucher dans le noir.
Dans ces situations, on est face à une souffrance qui mérite un accompagnement psychothérapeutique. L’idée est alors de comprendre ce que ce rapport au miroir raconte du rapport à son corps, à son image, aux autres et à la manière dont l’estime de soi s’est construite au fil de l’histoire personnelle. »
« Est-ce normal de vérifier plusieurs fois si j’ai bien fermé la porte ou éteint le four ? »
On ferme la porte à clé. On descend les escaliers. Et soudain, le doute : est-ce que je l’ai vraiment fermée ? Alors on remonte vérifier. Une fois. Parfois deux. Même chose avec le four, un message envoyé ou une fenêtre qu’on pense avoir laissée ouverte. On sait pourtant qu’on a probablement fait ce qu’il fallait, mais on a besoin de s’en assurer. Est-ce simplement une manière de se rassurer ou est-ce que ces vérifications peuvent être le signe d’un TOC ?
Si une personne vérifie trois fois que sa porte est fermée, s’inquiète d’avoir bien éteint son four ou d’avoir envoyé le bon message, mais qu’elle continue à travailler, à avoir une vie sociale et à mener ses activités, on peut dire qu’elle vit avec ce fonctionnement.
En revanche, si ces vérifications deviennent récurrentes, très anxiogènes ou commencent à prendre beaucoup de place dans le quotidien, cela peut être intéressant de les travailler en psychothérapie.
Dans une approche psychodynamique (qui cherche à comprendre comment notre histoire personnelle et nos émotions parfois inconscientes influencent nos comportements), on peut notamment s'intéresser à ce qu’on appelle le déplacement. Quand une angoisse plus profonde peut se trouver focalisée sur un objet ou une situation précise.
Par exemple, pendant qu’on se demande dix fois si la porte est bien fermée, en imaginant tous les scénarios catastrophes possibles, on peut aussi éviter de penser à d’autres inquiétudes plus difficiles à identifier.
On pourrait peut-être se demander : quelle est l’angoisse qui se cache derrière cette vérification ? Qu’est-ce que je ne suis pas en train de regarder pendant que je me concentre sur cette peur ?
Mais lorsque les comportements deviennent extrêmement handicapants, il est important d’envisager un accompagnement adapté.
Je suis favorable à une approche intégrative, qui peut associer différentes méthodes psychothérapeutiques. Les thérapies comportementales peuvent notamment permettre de travailler directement sur les comportements de vérification, tandis qu’un travail plus analytique peut aider à explorer certaines angoisses sous-jacentes.
L’essentiel est de ne pas laisser ces comportements prendre progressivement toute la place dans sa vie. »
« Est-ce que je dois m’inquiéter si j’ai la boule au ventre en allant travailler ? »
C’est dimanche soir et, déjà, on pense au lundi matin. Ou alors on est dans les transports, sur le chemin du bureau, et on sent notre ventre se nouer.
Parfois, on sait exactement pourquoi : une réunion stressante, une présentation importante, une discussion qu’on redoute. Mais d’autres fois, cette sensation revient sans qu’on puisse vraiment l’expliquer.
Et lorsqu’elle devient presque quotidienne, une question finit par apparaître : est-ce que mon corps essaie de me dire que quelque chose ne va pas au travail ?
Stéphanie Grousset : « Si cette boule au ventre est ponctuelle et liée à un événement précis, par exemple une réunion importante, une prise de parole en public ou une situation dans laquelle on se sent exposé, cela peut être une réaction d’anxiété tout à fait compréhensible.
En revanche, si chaque fois qu’on doit aller travailler, l’angoisse monte et que cela dure depuis plus de quinze jours, je conseillerais d’en parler et de consulter pour comprendre ce qui se passe.
Est-ce que cette anxiété est réellement liée au travail ? Est-ce qu’il s’agit de surmenage ? De difficultés relationnelles ? D’une situation professionnelle devenue trop difficile à supporter ? Il faut essayer d’identifier ce qui provoque cette souffrance avant qu’elle ne s’aggrave.
Cette boule au ventre peut notamment faire partie des signes que l’on retrouve dans un burn-out, même si elle ne suffit évidemment pas à poser ce diagnostic.
On peut plutôt apprendre, progressivement, à regarder ce qui entourait l’émotion : qu’est-ce qui venait de se passer ? À quoi est-ce que je pensais ? Qu’est-ce que je ressentais dans mon corps ? Comment s’étaient passés les derniers jours ?
D’autres manifestations peuvent l’accompagner. Des « ruminations », c’est-à-dire des pensées inquiétantes qui tournent en boucle sans qu’on parvienne à les arrêter, des réveils nocturnes ou très matinaux dans un état d’anxiété important. On peut souffrir d’insomnie, mais aussi d’ « hypersomnie », autrement dit un sommeil excessif. Il peut également y avoir de la « clinophilie », ce besoin de rester longtemps au lit, sans nécessairement dormir.
On peut aussi observer une perte de motivation pour des activités qui nous plaisaient auparavant, une difficulté à ressentir du plaisir ou des modifications de l’appétit. Et lorsque l’épuisement ou des symptômes dépressifs s’installent, des gestes habituellement simples peuvent devenir extrêmement laborieux : faire ses courses, prendre les transports, accomplir des tâches quotidiennes…
Dans ces situations, il est important de consulter un médecin et d’envisager un accompagnement psychologique. Si les symptômes sont particulièrement sévères ou associés à d’autres troubles, un avis psychiatrique peut également être nécessaire pour proposer une prise en charge adaptée. Il ne faut pas attendre d’être complètement épuisé pour prendre au sérieux ce que l’on ressent. »
Alors… suis-je bizarre ?
Après ces cinq nouvelles questions, on retient une chose : ce n’est pas tant le comportement lui-même qui doit nous alerter que son intensité, sa durée et la place qu’il prend dans notre quotidien.
Changer souvent d’humeur, vérifier plusieurs fois une porte ou ressentir de l’anxiété ne signifie pas forcément qu’on a un trouble psychique. Mais cela ne veut pas dire que l’on doit minimiser ce que l’on ressent. Chez Plein Espoir, on retient surtout que nous n’avons pas besoin d’un diagnostic pour que notre souffrance mérite d’être écoutée.
Alors, plutôt que de se demander « est-ce que je suis bizarre ? », on peut essayer de comprendre ce que nous traversons : depuis quand ? À quelle fréquence ? Avec quelles conséquences sur notre vie ? Et, si besoin, chercher un accompagnement adapté. On peut bien évidemment aussi en parler à nos proches ! Chez Plein Espoir, on n’imaginait pas avant d’en parler, qu’on s’était parfois déjà tous posé… la même question !
Écrivez-nous vos questions. On tentera d’y répondre dans un prochain article. contact@pleinespoir.co





