Les clichés sur l’addiction : « Non, on n’est pas forcément accro toute sa vie »
Quand on pense addiction, une image s'impose presque toujours : celle des drogues dures et de la marginalité. Elle est en réalité bien plus familière qu'on ne le croit. Car une addiction, c'est avant tout une dépendance, un comportement qui finit par occuper tout l'espace, au détriment de tout le reste. Elle se glisse ainsi dans le quotidien de beaucoup d'entre nous, souvent sans bruit : l'alcool d'après le travail, le tabac, les écrans, les jeux, jusqu'au sport ou au travail poussés à l'excès. Notre époque, qui célèbre la performance et la réussite, entretient même certaines de ces dépendances. Si on a voulu en parler chez Plein Espoir, c'est parce que tant qu'il reste encore tabou.
Pour en parler, on a rencontré Catherine Delorme, directrice de plusieurs établissements d'addictologie pour l'association Oppelia en Île-de-France, et présidente de la Fédération Addiction depuis 2024. Ancienne éducatrice spécialisée, passée par l'accompagnement de personnes en situation d'exclusion avant de se réorienter vers le soin, elle a accepté de démonter les clichés qui entourent l'addiction : la fatalité génétique, le prétendu manque d'envie de s'en sortir, ou l'idée que ça se voit sur la tête des gens. Avec une franchise qui n'exclut pas la nuance, elle nous rappelle que la personne concernée, c'est aussi une personne qui se bat contre le regard des autres, et qui avance pas à pas vers son rétablissement.
Cliché n°1 : Je gère, je n'ai pas de problème d’addiction
C’est à la fois vrai et faux. Vrai, parce que la majorité de la population gère effectivement ses consommations. Les gens choisissent leurs moments, leurs produits, leur cadre. De ce point de vue, beaucoup « gèrent ». En revanche, pour ceux qui n’ont plus tout à fait la maîtrise de leurs comportements, ou qui sont déjà dans la dépendance, le « je gère » devient un argument défensif. Le déni n’est pas un simple mensonge : c’est un mensonge par destination. Sa première fonction est de protéger la personne elle-même. Pourquoi ? Parce que la réalité de sa consommation, face à elle-même et au regard de la société, est difficile, parfois insupportable. Se dire qu’on a perdu le contrôle est une idée si dure qu’on préfère nier. D'autant que croire qu'on gère, c'est aussi se dire qu'on pourrait arrêter quand on veut. Or arrêter, quand la dépendance est là, est tout sauf simple, et le danger varie selon le produit. Plusieurs substances ne s'arrêtent pas du jour au lendemain sans danger, mais l'alcool est le cas le plus critique : chez une personne dépendante, un sevrage brutal et non encadré peut être mortel. Raison pour laquelle on n'arrête jamais l'alcool seul dans son coin, mais toujours accompagné.
Cliché n°2 : C’est uniquement lorsqu’on touche le fond qu’on peut avoir le déclic
Non, même s’il faut nuancer. Souvent, la consommation d'un produit est tellement banalisée et inscrite dans notre quotidien qu'on ne mesure pas la place qu'elle a prise. Le verre d'afterwork à la sortie du bureau est tellement normalisé qu'on attend parfois un premier vrai signal d'alarme — un accident ou un problème de santé — pour réaliser qu'on est allé trop loin. Mais attendre d'en arriver là n'est absolument pas une fatalité.
L'essentiel est de réussir à se poser régulièrement les bonnes questions : « Tiens, je consomme plus que d'habitude en ce moment, et si je ralentissais ? » C'est pourquoi la prévention doit développer l'esprit critique plutôt que de chercher à faire peur. Le succès grandissant du Dry January qu’on appelle aujourd’hui « le défi de janvier » qui incite à réduire, contrôler et pas uniquement arrêter prouve d'ailleurs que cela fonctionne. On peut tout à fait rester vigilant vis-à-vis de soi-même et réguler un comportement excessif avant qu'il ne devienne problématique. Attendre de toucher le fond n'est ni nécessaire, ni une fatalité de l'addiction.
Cliché n°3 : S’il/elle n’arrête pas, c’est juste par manque de volonté
C'est vrai pour certains, qui consomment en toute conscience et n'ont tout simplement pas le désir de changer. Mais passé un certain stade, ce n'est plus du tout une affaire de volonté. Un même produit peut remplir plusieurs fonctions : la fête, le plaisir, l'usage maîtrisé, mais aussi la béquille, quand il sert à apaiser des traumatismes, à contenir une dépression ou à calmer des troubles du sommeil par exemple. Quand le produit est là pour compenser des difficultés bien plus grandes, la volonté n'a plus rien à voir là-dedans. On ne demande plus à une personne dépressive de « faire un effort » pour aller mieux. C'est pourtant exactement ce qu'on reproche aux personnes dépendantes, comme si leur maladie n'était qu'une paresse déguisée. Ce jugement ne les aide pas : il les isole et les éloigne du soin.
C'est le principe de la solution qui finit par devenir le problème. Dans le cas d'une personne qui s'accroche à un produit pour atténuer des souffrances intérieures, lui reprocher de manquer de volonté n'a aucun sens. D'ailleurs, le glissement vers l'addiction ne se fait jamais d'un coup. C'est une action répétée, invisible au début, jusqu'à ce que le produit s'impose dans l'équilibre de la personne et que n'arrivent les premiers inconvénients.
Cliché n°4 : Pour s'en sortir, il suffit de se mettre à fond dans une activité saine
Non, ce serait beaucoup trop simple. Trouver d'autres occupations fait bien sûr partie du travail pour ne pas subir uniquement l'expérience du manque. Le sport, les activités artistiques ou le travail permettent de ne pas dépendre d'un seul comportement pour tenir debout. Mais troquer mécaniquement une habitude jugée mauvaise contre une autre réputée « saine » ne fonctionne pas comme ça.
Il faut d'ailleurs se méfier de cette étiquette. Certaines personnes basculent de la cocaïne vers l'ultra-trail, en consommant le sport exactement comme elles consommaient le produit. Être excessif au travail ou dans le sport est socialement très valorisé, mais le mécanisme de dépendance reste le même. Certes, les produits et les comportements n'ont pas les mêmes effets ni les mêmes conséquences, mais une addiction reste une addiction : tout le comportement se centre sur un seul objet, au détriment de tout le reste, et finit forcément par causer des dommages.
Cliché n°5 : L’addiction ça se voit sur la tête des gens
C'est à la fois vrai et faux. Certains produits laissent de réelles traces physiques : une personne qui fume depuis plus de trente ans peut avoir les doigts jaunis, une peau abîmée et une voix un peu modifiée. De la même manière, on associe souvent un teint rouge à une dépendance à l'alcool. C'est parfois le cas, mais cette rougeur cutanée, comme la couperose, peut aussi n'avoir strictement aucun rapport avec une consommation de produit.
Si certaines substances marquent le corps, ces signes ne suffisent jamais à définir une personne ou son comportement. L'immense majorité des addictions restent invisibles à l'œil nu. Croire que la dépendance a un visage bien précis, c'est prendre le risque de passer à côté de toutes les personnes concernées qui ne ressemblent pas à ce stéréotype.
Cliché n°6 : On ne sort jamais vraiment de l'addiction
Non, c'est totalement faux. La preuve, nos centres de soins et de réduction des risques accompagnent chaque jour des personnes qui réussissent à inverser durablement leur trajectoire. On peut tout à fait sortir de l'addiction, soit en choisissant l'abstinence, soit en parvenant à retrouver une régulation et une totale maîtrise de sa consommation.
D'ailleurs, il ne faudrait pas parler du rétablissement, mais des rétablissements, tant le chemin est singulier. Certains mouvements, comme les Alcooliques Anonymes, réunissent des personnes pour qui l'addiction reste une fragilité à vie. Elles se considèrent comme dépendantes abstinentes et savent qu'un seul verre pourrait déclencher une rechute. Pour elles, ne plus jamais toucher au produit est une mesure de protection indispensable.
À l'inverse, d'autres personnes parviennent, après un accompagnement, à réintroduire un usage ponctuel et raisonné du produit sans perdre le contrôle. Nous ne sommes pas égaux face à ces mécanismes : cela dépend de facteurs physiques, de l'histoire psychologique de chacun, mais aussi de l'environnement (retrouver certains lieux ou habitudes peut être un déclencheur). Comme personne ne peut prédire à l'avance quelle voie fonctionnera, le soin doit s'adapter à chaque situation sans imposer de modèle unique.
Cliché n°7 : L’addiction, c’est génétique, on n'y peut rien
C'est faux également. Dans les idées reçues, on entend souvent parler de « familles d'alcooliques », comme si la dépendance se transmettait de génération en génération. C'est une vision trompeuse. On peut certes présenter une sensibilité individuelle à un produit, mais l'addiction dépend surtout de l'environnement, notamment éducatif. Grandir dans un milieu où le produit est omniprésent et banalisé augmente les risques qu'il s'impose dans notre vie sans qu'on le questionne. À l'inverse, ce même contexte familial peut provoquer le dégoût et pousser à ne jamais y toucher, comme certains enfants de fumeurs qui finissent par être totalement écœurés par l’odeur du tabac.
Il n'y a donc aucun déterminisme : avoir une vulnérabilité ne signifie pas être condamné. Si l'on a conscience de cette sensibilité, elle devient même un atout pour rester vigilant. Preuve en est que la génétique ne peut pas expliquer, à elle seule, l'explosion des addictions. Pour en comprendre les mécanismes, il est plutôt intéressant de regarder les exigences de notre époque. Le succès actuel des psychostimulants, comme la cocaïne ou les amphétamines, fait écho à une société hyper performative, axée sur la compétition et l'image. C'est pourquoi le fantasme d'une guerre absolue qui éradiquerait toutes les drogues relève de la science-fiction : même si l'on supprimait certains produits, le comportement humain chercherait toujours une autre substance dans son environnement pour répondre à ses besoins. La bonne nouvelle, c'est que ce besoin, lui, se comprend, s'écoute et s'accompagne. Et c'est précisément là, du côté du soin et de la prévention que tout devient possible.





