Suis-je bizarre ? Ces questions sur notre santé mentale qu’on n’ose pas toujours poser
« Est-ce que j’ai un TDAH si je n’arrive pas à me concentrer ? », « Pourquoi je pleure alors que je ne sais même pas ce qui ne va pas ? », « Est-ce de la flemme si je veux vraiment faire quelque chose mais que je reste bloqué·e sur mon canapé ? »…
Quand il s’agit de notre santé mentale, on peut vite se demander si ce qu’on ressent est « normal ». Et parfois, une autre question se glisse derrière toutes les autres : est-ce que je suis bizarre ? Chez Plein Espoir, on se les pose aussi, ces questions. Alors plutôt que de rester seul·e avec nos recherches internet, nos diagnostics improvisés et cette petite voix qui nous souffle qu’on devrait peut-être simplement « faire un effort », on a décidé de les poser à quelqu’un dont c’est le métier.
Maëva Roulin est psychologue clinicienne spécialisée en neuropsychologie ainsi qu’en thérapies cognitives et comportementales (TCC). Elle accompagne des adultes vivant avec des troubles du neurodéveloppement. Avec elle, on essaie de faire le tri entre idées reçues, symptômes et expériences humaines. Et, surtout, de remplacer une question parfois un peu culpabilisante : est-ce que je suis normal·e ? par une autre, souvent beaucoup plus utile : qu’est-ce qui se passe pour moi ? À partir de vos interrogations concrètes, nous les avons adressées directement à une professionnelle pour remettre ces mots ou ces étiquettes en perspective.
« Est-ce normal de craindre constamment que mon partenaire ou mes amis me quittent ? »
Un message auquel on ne répond pas. Un ami qui semble un peu plus distant. Notre partenaire qui a besoin de passer une soirée seul·e. Et soudain, notre cerveau s’emballe : j’ai fait quelque chose de mal ? est-ce qu’on m’en veut ? Est-ce qu’on va m’abandonner ?
Avoir peur de perdre quelqu’un qui compte pour nous est humain. C’est lorsque cette peur devient très fréquente, très intense et difficile à apaiser qu’il peut être intéressant de regarder ce qui se joue, explique Maëva Roulin.
Maëva Roulin : Craindre ponctuellement de perdre une relation importante est humain. En revanche, lorsque cette peur est très fréquente, très intense, difficile à apaiser et qu’elle influence beaucoup vos comportements, cela peut être utile d’essayer de comprendre ce qui se passe.
La peur d’être abandonné peut par exemple conduire à rechercher souvent des signes de réassurance, à interpréter un silence ou une prise de distance comme le signe que la relation est menacée, à éviter les désaccords, à s’accrocher à certaines relations ou, au contraire, à les interrompre soi-même par peur d’être quitté.
Cette peur n’est pas spécifique d’un diagnostic. Elle peut être liée à des expériences relationnelles antérieures, à une faible sécurité affective, à certains troubles anxieux ou encore à certains modes de fonctionnement de la personnalité.
La question utile n’est donc pas seulement : « Est-ce normal ? », mais plutôt : quelle place cette peur prend dans ma vie et dans mes relations ? Si elle provoque une souffrance importante ou vous amène régulièrement à agir d’une manière que vous regrettez ensuite, en parler avec un professionnel peut permettre de comprendre ce qui nourrit cette peur, sans avoir besoin de nous coller immédiatement une étiquette.
« Si je n’arrive pas à me concentrer, est-ce que j’ai un TDAH ? »
On ouvre un document. Deux minutes plus tard, on regarde son téléphone. On revient au document. Puis on pense au lave-vaisselle qu’on n’a pas vidé. À ce message auquel il faudrait répondre. Et vingt minutes plus tard, notre paragraphe est toujours désespérément vide.
Alors forcément, avec tout ce qu’on entend autour de nous, on peut se demander : est-ce que j’ai un TDAH ?
Pas nécessairement, répond la psychologue.
Maëva Roulin :
Les difficultés de concentration sont très fréquentes et peuvent avoir de nombreuses causes : manque de sommeil, anxiété, dépression, stress important, surcharge mentale, consommation de substances, douleur, épuisement ou même simplement un environnement très distracteur.
Dans le TDAH, on ne recherche donc pas uniquement une difficulté à se concentrer. On s’intéresse à un ensemble de manifestations attentionnelles et/ou d’hyperactivité-impulsivité, à leur ancienneté, aux situations dans lesquelles elles apparaissent, mais aussi et surtout à leurs conséquences dans la vie quotidienne.
Un élément particulièrement important est la trajectoire développementale : le TDAH est un trouble du neurodéveloppement. Les difficultés ne commencent donc normalement pas brutalement à l’âge adulte, même si elles peuvent devenir beaucoup plus visibles à ce moment-là, par exemple parce que les exigences augmentent.
Le diagnostic repose donc sur une évaluation clinique globale et pas seulement sur un symptôme isolé ou sur le résultat d’un questionnaire.
Avoir du mal à se concentrer est une information importante. Mais si on changeait encore une fois la question ? Au lieu de « est-ce que j’ai un TDAH ? », on peut commencer par se demander : depuis quand ai-je du mal à me concentrer ? Dans quelles situations ? Et qu’est-ce que cela change concrètement dans ma vie ?
« Est-ce de la flemme si j’ai envie de faire quelque chose mais que je n’arrive pas à commencer ? »
On sait qu’il faut le faire. On veut même le faire.
Envoyer ce mail. Ranger l’appartement. Commencer ce dossier. Prendre rendez-vous. Faire cette démarche administrative qui attend depuis trois semaines. Mais rien ne démarre.
Alors on finit parfois par sortir le mot qui fait mal : je suis paresseux·se. je procrastine.
Pour Maëva Roulin, qualifier cette difficulté de « flemme » ne nous apprend finalement pas grand-chose. Il existe une différence importante entre ne pas vouloir faire quelque chose et vouloir le faire sans parvenir à commencer.
Maëva Roulin :
Il y a une différence importante entre ne pas vouloir faire quelque chose et avoir envie ou avoir l’intention de le faire, mais ne pas réussir à commencer. Certaines personnes savent très bien ce qu’elles doivent faire, veulent réellement le faire, parfois même depuis plusieurs heures, et pourtant restent bloquées au moment de démarrer.
Derrière ce blocage peuvent se cacher des mécanismes très différents : une difficulté à organiser les étapes, une tâche trop complexe ou trop floue, une récompense qui paraît beaucoup trop éloignée, de l’anxiété, du perfectionnisme, de la fatigue, une humeur dépressive ou encore certaines difficultés exécutives, notamment dans le TDAH.
Plutôt que de conclure « je suis paresseux », il est souvent plus intéressant de regarder où exactement ça bloque : Au moment de commencer ? Quand il faut décider par quoi commencer ? Lorsqu’il faut maintenir l’effort ? Parce qu’on s’ennuie très vite ? Ou parce que l’idée de faire quelque chose imparfaitement nous paraît insupportable ?
Comprendre ce mécanisme permet ensuite de trouver une stratégie qui correspond réellement au problème. Se culpabiliser, en général, ne fait pas beaucoup avancer les choses.
La réponse ne sera pas forcément la même pour tout le monde. Mais identifier le mécanisme peut permettre de chercher une stratégie adaptée au véritable problème. Parce qu’on l’a probablement déjà expérimenté : se traiter de paresseux·se aide rarement à accomplir la tâche.
« Une thérapie va-t-elle changer qui je suis ? »
Commencer une thérapie pour aller mieux, d’accord. Mais si aller mieux signifiait devenir quelqu’un d’autre ?
Cette crainte peut paraître paradoxale. Pourtant, certaines façons de penser ou de réagir nous accompagnent depuis si longtemps qu’elles finissent par se confondre avec l'idée qu’on se fait de notre personnalité.
Alors oui, une psychothérapie peut nous faire changer, explique Maëva Roulin. Mais son objectif n’est normalement pas de décider à notre place qui nous devons devenir.
Maëva Roulin :
En thérapie, on travaille plutôt sur certaines manières de penser, de réagir ou d’agir qui provoquent de la souffrance ou qui vous empêchent de vivre comme on aimerait vivre. On peut apprendre à moins éviter certaines situations, mieux réguler ses émotions, questionner certaines croyances, poser davantage ses limites ou changer certains comportements dans ses relations.
Et cela peut parfois être déstabilisant.
Si on a toujours été la personne disponible pour tout le monde, que se passe-t-il lorsqu’on commence à dire non ? Si on évite les conflits depuis des années, qui devient-on lorsqu’on commence à exprimer un désaccord ? Si on a toujours cherché l’approbation des autres, que reste-t-il lorsqu’on commence à faire des choix pour soi ?
Ces changements peuvent parfois donner l’impression de « ne plus être comme avant ». Surtout quand certains comportements existent depuis tellement longtemps qu’ils sont devenus presque confondus avec notre personnalité.
Mais une thérapie de qualité n’a pas pour fonction de fabriquer une nouvelle personnalité ou de décider à notre place de la personne que l’on doit devenir. Les objectifs sont construits en fonction de ce qui compte réellement pour nous.
Il s’agit finalement de gagner davantage de choix dans notre manière de vivre : pouvoir construire, autant que possible, une vie qui vaut la peine d’être vécue selon nos propres valeurs, plutôt qu’une vie principalement organisée autour de la peur, de l’évitement ou de nos difficultés psychologiques.
« Est-ce normal de pleurer ou d’être en colère sans savoir pourquoi ? »
Parfois, les larmes arrivent avant l’explication. Ou c’est la colère. On s’agace pour une remarque apparemment anodine, on sent l’émotion monter… et lorsqu’on nous demande « mais pourquoi tu réagis comme ça ? », on ne sait sincèrement pas quoi répondre.
Une émotion peut-elle vraiment arriver sans raison ? Et faut-il forcément réussir à identifier immédiatement ce qui l’a provoquée ?
Maëva Roulin :
Oui, cela peut arriver. Mais ne pas connaître immédiatement la raison d’une émotion ne signifie pas qu’elle est apparue sans raison.
Nos émotions dépendent de nombreux éléments dont on n’a pas toujours conscience sur le moment. Elles peuvent être influencées par une accumulation de stress, de la fatigue, plusieurs petites frustrations, un sentiment d’injustice, un souvenir réveillé par une situation, un besoin qui n’a pas été satisfait ou encore notre interprétation, parfois extrêmement rapide, de ce qui vient de se passer.
Et l’émotion la plus visible peut aussi en cacher d’autres. Parfois, l’émotion que l’on ressent le plus n’est d’ailleurs qu’une partie de ce qu’on ressent.
Derrière la colère, il peut y avoir de la blessure, de la peur, de l’impuissance ou le sentiment d’être rejeté·e. Et les larmes ne racontent pas uniquement la tristesse : on peut pleurer de peur, d’épuisement, de frustration, de soulagement et même face à une émotion positive particulièrement forte.
On n’est donc pas obligé·e de trouver immédiatement « la » bonne explication.
On peut plutôt apprendre, progressivement, à regarder ce qui entourait l’émotion : qu’est-ce qui venait de se passer ? À quoi est-ce que je pensais ? Qu’est-ce que je ressentais dans mon corps ? Comment s’étaient passés les derniers jours ?
Petit à petit, des liens peuvent apparaître. Et si ces émotions surviennent très fréquemment, deviennent particulièrement intenses ou sont très difficiles à réguler, une évaluation clinique peut aider à comprendre ce qui participe à cette réactivité émotionnelle.
Alors… suis-je bizarre ?
Après toutes ces questions, on aurait pu espérer un grand verdict. Une frontière claire entre ce qui serait « normal » et ce qui ne le serait pas.
Mais ce que les réponses de Maëva Roulin nous montrent, c’est justement que nos expériences psychiques se comprennent rarement à partir d’un seul comportement ou d’un seul symptôme.
Avoir peur d’être quitté·e ne suffit pas à définir notre fonctionnement. Ne pas réussir à se concentrer ne signifie pas automatiquement qu’on a un TDAH. Rester bloqué·e devant une tâche ne fait pas de nous quelqu’un de paresseux. Pleurer sans comprendre immédiatement pourquoi ne signifie pas que nos émotions n’ont aucun sens.
Et peut-être qu’on gagnerait parfois à remplacer « qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? » par des questions moins accusatrices : Depuis quand est-ce que je ressens ça ? Dans quelles situations ? Qu’est-ce que cela provoque dans ma vie ? Est-ce que j’en souffre ? De quoi aurais-je besoin ?
C’est aussi ce qu’on retient de cet échange : comprendre n’est pas forcément étiqueter, renoncer, condamner, célébrer… et encore moins immédiatement. Une difficulté peut mériter qu’on s’y intéresse sans qu’on ait besoin de trouver immédiatement un “diagnostic” qui l’expliquerait. Et lorsqu’elle prend beaucoup de place ou nous fait souffrir, on peut chercher de l’aide pour la comprendre. Chez Plein Espoir, on préfère donc garder la question ouverte, et entendre la personne avant la norme.
Et vous, quelle est cette chose que vous faites, pensez ou ressentez et qui vous donne parfois envie de demander : « Attends… je suis bizarre ou quoi ? » Écrivez-nous vos questions. On tentera d’y répondre dans un prochain article !





