On est allé voir le film Garance avec Juliette, qui se rétablit d’une addiction à l’alcool
Quand on pense à l'alcoolisme, une image s'impose souvent : un homme seul au comptoir d'un bar, sans travail, parfois violent. Un cliché qui empêche beaucoup de personnes de se reconnaître et de demander de l'aide. Avec Garance, en salles depuis le 23 septembre, la réalisatrice Jeanne Herry raconte une autre histoire : celle d'une comédienne fêtarde que l'alcool va lentement enfermer.
Cette histoire, elle nous a plus car elle parle du réel. Et en en parlant entre nous, on s’est rendu compte qu’elle pouvait permettre d’incarner ce “nouveau” rapport à l’alcool. Aujourd’hui, 70% des buveurs à risque/dépendants ont un emploi, et si 30% des hommes dépassent les repères de consommation, 15% des femmes sont également concernées. Et l’écart se resserre chez les plus jeunes.
Les films sur l'addiction restent rares et trop souvent caricaturaux. Il nous a donc semblé essentiel de confronter cette histoire avec une expérience vécue. Juliette, 40 ans, qui a connu le déni, le sevrage et les rechutes, a accepté d'aller le voir avec nous. Elle nous raconte ce qui avait fait écho à son parcours, ce qu'il manque, et ce que le film peut changer pour celles et ceux qui ont envie de s'en sortir.
Ce vendredi, Juliette m'attend devant l'entrée du cinéma. Elle va bien, mais elle sait qu'elle est encore fragile. Au début de l'été, elle a été hospitalisée deux semaines pour son addiction à l'alcool, avant de partir en postcure (hébergement thérapeutique de transition après une hospitalisation ou une cure de désintoxication, ndlr) dans le sud de la France. Neuf semaines qu'elle ne boit plus et qu'elle n'en a plus envie. Depuis son retour dans son appartement depuis quelques jours, elle a repris le sport, elle s'accorde de plus en plus de sorties avec ses amis et continue de se soigner avec un psychologue et un psychiatre. Le film l'intrigue et elle ne compte plus le nombre de proches qui lui ont dit d'aller le voir. Elle est assez impatiente de découvrir comment la réalisatrice parle de l’addiction. Pourtant, juste avant que la séance commence, elle me glisse : « J'ai quand même peur que ce soit un peu cliché et un peu glauque. On verra bien. »
À la sortie de la salle, nous marchons quelques minutes en silence. Pendant la séance, je l'ai vue rire, mais aussi se crisper sur son siège. Elle rompt le silence la première. « Globalement, c'est un bon film, mais je ne l'ai pas trouvé très clair. Ce qui me dérange, c'est que tu ne sais pas trop pourquoi elle boit. C'est une femme qui a des difficultés avec son métier d'actrice de théâtre ou juste quelqu'un qui aime trop la fête ? » Si Juliette reconnaît que la consommation excessive d'alcool est bien visible à l'écran, elle s'interroge sur le fond du propos et sur l'intention exacte de Jeanne Herry. « Elle a voulu montrer que l'alcool, c'était banal ? Que ça fait partie de nos vies ? Dans notre pays, l'alcool est très présent, mais tout le monde n'est pas alcoolique. D'ailleurs, on voit bien que les amis de Garance boivent et n'ont pas le même rapport à la boisson. Pour moi, il manque quelque chose. » Nous nous installons dans un café voisin. Juliette commande un Coca zéro.
« Pour moi, le vrai problème commence quand tu bois seule »
Au début du film, l'alcool prête à sourire. « Je suis alcoolique », lance Garance à ses amis. Tout le monde rit, elle la première. « Elle ne prend pas la mesure de ce qui lui arrive », observe Juliette. Le film montre là quelque chose de très juste. Dire ce mot en plaisantant, c'est une façon de ne pas y croire. Plus tard, Garance répète à ses proches qu'elle traverse un moment difficile. Ce déni, Juliette l'a connu. La suite du film la convainc moins. Il lui manque ce qu'elle tient pour l'un des fondements de toute addiction : la solitude face à la bouteille. « Boire en soirée, dans des dîners, avec des gens, tout le monde le fait. Même s’il y a plusieurs alcoolismes, pour moi, le vrai problème, c’est quand tu commences à boire seule. » Or, Garance est presque toujours entourée. Seule une scène du confinement a vraiment touché Juliette, celle où Garance est obligée de demander à sa compagne de lui rapporter plusieurs cubis pour être tranquille.
« J'étais persuadée que je ne serais jamais alcoolique »
L’histoire de Garance avec l’alcool s'étale sur huit ans, celle de Juliette dure quelques mois. À l'adolescence, elle n'aimait pas l'alcool. Ni le goût, « même un bon vin, ça ne me fait rien », ni l'effet, cette brève euphorie qui se transformait vite en fatigue. Elle n'a jamais fait partie de celles qui finissaient la soirée sans se souvenir de ce qu'elles avaient fait ou dit. En soirée, elle pouvait avoir la main lourde, mais elle aimait garder le contrôle. « J'étais persuadée que je ne serais jamais alcoolique. C'est le comble total. » Puis une rupture, suivie quelques mois plus tard par un plan de licenciement économique, la plonge dans une crise existentielle. Comme beaucoup, elle commence par boire quelques verres chez elle, seule, avec une justification toute prête. « Je me disais : je vis une période hyper compliquée, ça va. » Très vite, l'alcool l’accompagne à chaque moment de la journée.
« Un verre de vin, je le buvais en deux minutes »
Ces quelques mois ont transformé sa vie en enfer, une intensité que Juliette a cherché en vain à l'écran. Avant la séance, elle craignait que le film soit trop dur. Elle en ressort en regrettant qu'il ne le soit pas davantage. Pendant deux heures, l’héroïne sirote ses verres. « Quand tu es vraiment dépendante, ton verre est fini et tu t'en sers un autre. Cul sec. » Juliette fait le calcul, presque froidement. « Un verre de vin, je le buvais en deux minutes. Une bouteille, c'est six verres. Sur le papier, je pouvais la finir en douze minutes. » Le film ne montre pas non plus les mains qui tremblent au réveil, le besoin de boire tout de suite. « À un stade avancé, tu n'as même plus le temps d'avoir la gueule de bois. Tu es ivre en permanence. Ton corps ne réagit même plus, tu ne vomis plus. » Juliette a été hospitalisée deux fois en un an. Garance reste chez elle. Après des années de consommation, le personnage reste à peu près fonctionnel, elle travaille, elle monte sur scène.
Ce décalage en cache un autre, plus profond. « Quand tu es dans l'addiction, tu t'infliges quelque chose. Tu te détruis. Tous les addicts connaissent ça. C'est une pulsion de mort. » Derrière, selon elle, se cachent presque toujours des souffrances profondes, une dépression sévère, un traumatisme. Garance, elle, adore sa sœur et sa nièce, sa mère est bienveillante, sa carrière patine sans s'effondrer. « Tu ne comprends pas pourquoi elle se fait ça. Sa psyché n'est pas très creusée. J'aurais aimé un point de vue plus fort, quelque chose de plus tranché. »
« Tu ne sais pas si tu as la force d'arrêter »
Le film retrouve sa justesse dans le cabinet d'une médecin. Garance y confie sa peur de mourir si elle arrête de boire. La médecin lui répond qu'elle va mourir si elle n'arrête pas. Cette peur, Juliette la connaît. « Tu ne sais pas si tu auras la force. Et surtout, tu ne sais pas comment tu vas faire sans », lâche-t-elle.
Ce qui suit la décision, le film l'évoque à peine. Juliette raconte ses premiers jours à l'hôpital : des vitamines pour protéger le cerveau, du Valium, une benzodiazépine, à doses dégressives et sous surveillance médicale. « Le Valium agit sur les mêmes récepteurs que l'alcool. Ton corps ne ressent pas le manque et tu n'as pas les tremblements dont tout le monde parle. » Au bout d'une semaine, les médecins arrêtent le traitement, qui peut lui aussi rendre dépendant. « Physiquement, c'est supportable. Le manque est surtout psychologique. » Cet encadrement n'a rien d'un détail. Un arrêt brutal, sans encadrement médical, expose à des complications. Juliette, elle, voulait arrêter, et cette envie a compté. « J'étais contente d'être là. » Il y a quelques semaines, elle a fait une petite rechute qui l'a contrainte à un nouveau sevrage, plus rapide à la maison. « J’ai eu quelques sueurs froides, mais comme c’était pas une grosse rechute j’ai réussi à gérer. »
« Les rechutes font parties du processus de rétablissement »
Autre angle mort du film justement : la rechute. L'héroïne n'en fait aucune. « Toutes les personnes que j'ai rencontrées en cure ou en postcure ont rechuté. Ça fait partie du parcours », explique Juliette. L'histoire s'arrête d'ailleurs après six mois d'abstinence. « Tu peux rechuter après des années. Le film ne dit pas ce qui arrivera à Garance ensuite. Moi, toute ma vie, j'aurai peur. » Aux Alcooliques Anonymes, elle croise des personnes sobres depuis trente ans qui se présentent toujours comme alcooliques. Juliette apprécie la force de ce collectif. « Chacun a sa propre trajectoire. Mais, comme beaucoup, je sais que je garderai cette fragilité toute ma vie. Accepter l’étiquette de l’alcoolique, c’est un deuil immense, mais cette reconnaissance fait pleinement partie du parcours de rétablissement. » Aujourd'hui, elle préfère mesurer le chemin parcouru : « Tout est mieux quand tu ne bois pas. L'alcool, c’est de l’éthanol, c’est un vrai poison. » À commencer par le sommeil retrouvé, que le film évoque dans une scène avec un spécialiste qu'elle a trouvée particulièrement juste.
« Il faut réapprendre à aimer la vie »
Une scène a particulièrement parlé à Juliette : celle où Garance, sobre, avoue qu'elle s'ennuie. Cet ennui, Juliette le ressent, surtout quand la nuit avance. « Sans alcool, tout est plus intéressant. Mais passé 23 heures, quand les gens commencent à être éméchés et que les discussions partent n'importe où, ça devient pénible. » Ce weekend, sa sœur organise une fête. Juliette ne boira pas et elle a déjà prévu de partir vers minuit. « Pour l'instant, je ne sais pas faire la fête toute la nuit. » Une autre crainte, c’était celle de faire de nouvelles rencontres et de séduire sans l’aide de la boisson. « Je me suis rendu compte que c'était tout à fait possible, que ça marchait même mieux. » L’apprentissage se fait soirée après soirée : « Il faut réapprendre à aimer la vie, les soirées, les gens, sans être sur stimulée par un produit. »
Pour Juliette, la raison pour laquelle Garance boit dans le film reste en suspens Alors que pour elle, c’est une question qu’elle explore séance après séance, avec sa psychologue. Les premiers éléments, elle les a déjà trouvés : une rupture brutale avec une compagne, un licenciement économique. Elle cherche maintenant plus loin : la mort de son père, un autre trouble caché ? Et un rapport singulier au temps qui passe, à l'idée de vieillir et de mourir. « J’arrive à me voir à 60 ou 70 ans, sans aucun problème. Mais la grande vieillesse, ne plus pouvoir me débrouiller seule, je ne me vois pas du tout arriver jusqu'à ce stade. Mon cerveau me dit : jamais de la vie. » Elle ne cherche pas de réponse rapide et elle prendra le temps qu’il faudra pour trouver ces réponses.
Un film hors clichés
Mais alors, faut-il aller voir ce film quand on est encore dans l’addiction ou que l'on commence à peine à s'interroger sur sa consommation ? Ce que Juliette pointe comme un manque devient ici la force de l'œuvre. Garance ne ressemble en rien au buveur solitaire des clichés : elle travaille, aime, rit, elle est entourée de proches. Ce portrait ordinaire peut aider à se reconnaître bien avant que l’alcool empêche de fonctionner et le réveil à l’hôpital. Il rappelle ce que le déni cherche à masquer : une vie sociale remplie ne protège de rien, et une consommation qui fait rire l'entourage peut déjà poser problème.
Le récit de Juliette dessine toutefois des points de vigilance essentiels. Boire seule doit alerter. Le sevrage suppose un accompagnement médical, mais cette étape se surmonte. Elle rappelle aussi qu'une rechute fait souvent partie du processus de rétablissement et n'efface jamais le chemin parcouru. Qu'il s'agisse de soignants, de groupes de parole ou de proches, personne n'a à traverser cela seul. Voir Garance n'a rien d'anodin quand l'alcool occupe encore une place centrale dans sa vie. Mais y aller accompagné, pour en parler ensuite avec un proche ou un professionnel, peut précisément transformer ces deux heures en point de départ vers une prise de conscience, un acte de prévention, un chemin de rétablissement. Nous on y croit !
Quelques ressources pour aller plus loin :
- Alcool Info Service : Il s'agit de la plateforme nationale de référence en France. Totalement anonyme et gratuite, elle vous permet de faire le point, de poser vos questions à des professionnels ou de réaliser un auto-test en ligne. Vous pouvez les contacter directement par site internet ou par téléphone au 0 980 980 930 (7j/7, de 8h à 2h).
- Médecin généraliste : Ce professionnel de santé est votre premier interlocuteur. Il peut vous accompagner à réaliser un bilan de santé et vous orienter vers les structures adaptées (comme un CSAPA) ou vous accompagner dans la mise en place d'un parcours de soins personnalisé.
- Les CSAPA (Centres de Soins, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie) : Présents dans tous les départements français, ces centres médico-sociaux proposent des consultations entièrement gratuites et anonymes. Sur place, l’accueil se fait sans aucune condition : vous pouvez vous y rendre pour échanger, libérer la parole ou faire le point sur vos habitudes de consommation. Vous y serez pris en charge par une équipe pluridisciplinaire d’experts (médecins addictologues, psychologues et travailleurs sociaux) capable de vous proposer un parcours d'accompagnement sur mesure.





